‹ L’Après-midi chez l’AntiquaireChapitre 5 sur 9 · De quelques vérités dont il est bon de se souvenir

De quelques vérités dont il est bon de se souvenir

— N’entrez jamais dans une boutique quand vous apercevrez à travers les carreaux des étrangers qui marchandent des faïences, un bibelot ou quelque autre curiosité.

Attendez qu’ils soient sortis et examinez la vitrine, ou faites un petit tour avant de revenir. L’antiquaire vous en saura gré.

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— Ne bousculez pas les dessins. Examinez-les et remettez-les soigneusement dans leur carton.

Si le coin d’une feuille est corné, déployez-la, comme si le dessin était à vous. Il faut avoir le respect des choses qu’on vous permet de voir.

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— Ne faites jamais décrocher un objet dont vous êtes sûr de ne pas vouloir.

Plus il sera haut perché et difficile à atteindre, et plus vous descendrez dans l’estime du marchand.

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— Soignez votre entrée chez un antiquaire où vous ne fréquentez pas habituellement.

Vous voulez examiner de près un tableau à peine entrevu à travers les vitres, demandez une chaise paysanne ou des cretonnes rustiques.

Vous irez ensuite négligemment à ce que vous convoitez.

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— Employez, quand c’est nécessaire, les termes dont on use dans la brocante.

Cela vous donnera du prestige et vous aurez l’air d’être de la maison : Cette toile est un peu mûre ; ce plat a une fêle ; dommage que cet étui de galuchat ait la pelade, etc.

Mettez un nom au bas d’un tableau qui n’est pas signé et que vous n’achèterez pas, ou encore, si vous ne voulez pas vous compromettre, dites : « C’est autour de Fontainebleau… peut-être Daubigny… »

Le marchand verra que vous êtes un connaisseur, et, auprès d’un client moins averti, il se servira de vos remarques.

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— Il peut arriver qu’un marchand de meubles achète le portrait ou le paysage qui sont au-dessus d’un chiffonnier ou d’une commode.

On les lui cède presque par-dessus le marché et il n’y entend rien.

Surveillez ces antiquaires.

Ils ne tiennent qu’au bois, aux bahuts, aux dressoirs, aux armoires, aux fauteuils et aux tables, mais la peinture, l’âme diaprée des appartements, qui vole au-dessus du chêne sculpté et du noyer ciré, ne les intéresse pas et vous l’emporterez à bon compte.

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— Ceci prouve qu’il faut éviter, autant qu’on le peut, les spécialistes.

L’antiquaire a toujours un point faible.

Demandez-lui ce qu’il connaît peu ou mal.

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— Un de mes amis a payé quatre louis un abominable chromo, mais il a eu pour vingt francs un adorable paysage de Granet qui était à côté !…

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— Que l’amateur se méfie du mauvais génie qu’il porte en lui, d’un petit génie malin qui est probablement celui de la contradiction.

Il refuse souvent une chose dont il a envie. Il la détruit dans son cœur et il s’en va.

Mais le bibelot, la toile, ainsi dépréciés, le poursuivent.

Il n’en dort pas, et le lendemain, à la première heure, il retourne chez le marchand, fiévreux et le cœur presque arrêté par l’angoisse.

Il y apprend généralement que ce qu’il désire a été vendu quelques instants après son départ.

Àpartir de ce moment, il est inconsolable et la vie n’a plus aucune saveur.

Il est sûr d’avoir laissé échapper une pièce rare, et, malade de dépit, il la range dans cette collection idéale des choses précieuses qu’il n’a pas achetées, dans cette collection qui est la plus belle puisqu’elle n’existe pas et qu’elle est faite d’illusions, d’irréparable, et de regrets…

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