Le Paradis
L’amateur tire sa montre et décide de remettre au lendemain matin la visite qu’il voulait faire aux Chardin du Louvre.
Malgré son admiration pour les trésors que renferme ce palais, il est toujours un peu gêné lorsqu’il s’y rend.
Sans doute, il le tient pour le lieu saint de la peinture, pour l’endroit d’élection des dessins, des statues, des faïences et des meubles, mais il n’aime guère ce Paradis de la cimaise avec ses « Défense de toucher », ses gardiens qui ressemblent à des sergents de ville, et il n’est pas, en art, pour les richesses qui sont à tous et que surveillent d’anciens sous-officiers de gendarmerie.
Il se sent pauvre, en sortant, de toutes les merveilles qu’il ne possède pas.
Si on le laissait faire, il ne mettrait pas au pillage ces trésors.
Une douzaine de toiles lui suffiraient : il prendrait un soleil couchant sur un port vermeil de Claude Lorrain, les Bergers d’Arcadie du Poussin, une nature morte de Chardin, l’Assemblée dans un parc de Watteau, le Bœuf écorché de Rembrandt, l’Homme au nez bourgeonné de Ghirlandajo, la Femme en Bleu de Corot, cinq ou six autres toiles et ce serait tout.
Le Paradis qu’il imagine n’a pas l’ordre implacable, les parquets cirés et l’entassement administratif du Louvre.
D’ailleurs, il l’a vu une nuit, en songe, ce paradis.
C’est un rêve qu’il ne peut pas oublier.
Voici : Sous une lumière d’une douceur infinie, l’éden montrait les quais enchantés d’un fleuve vermeil qui ressemblait vaguement à la Seine au mois de mai. Un air léger et pur baignait l’heure immobile qui avait la tiédeur d’un bleuâtre après-midi de dimanche.
La chaussée était défendue par un treillis où grimpaient des liserons, et, pour le franchir, il fallait passer par un tourniquet où M. Chennevières, qui fut directeur des Beaux-Arts vers 1874, se tenait.
Il portait un bonnet de coton, et il faisait subir une rapide épreuve à ceux qui désiraient entrer.
L’amateur ne se souvient plus exactement, mais il sait qu’on devait reconnaître sans hésiter un dessin ou une peinture, pour avoir le droit de franchir la barrière.
Chennevières lui évita cette formalité et lui serra la main en souriant.
Il se trouva brusquement au milieu de la plus prodigieuse foire à la ferraille, du plus somptueux marché au Puces qu’on puisse imaginer.
Au-dessus d’une baraque, une bande de lin blanc offrait en guise d’enseigne ce vers de Baudelaire :
« MAIS LES BIJOUX PERDUS DE L’ANTIQUE PALMYRE »
et dans des vitrines de cristal de roche, il admira ces diamants uniques griffés par des montures d’argent crasseux que le vieux Rembrandt achetait au ghetto d’Amsterdam. Il y vit aussi les bracelets de Phryné, l’écharpe, le peigne et les colliers d’Hélène, le miroir d’Aspasie, la coupe dans laquelle Socrate but la ciguë, les bagues de Madeleine de Magdala, la rose orfévrée que portait, en tête d’un cortège pontifical, le duc César Borgia, et la pomme d’or de la canne de Balzac.
Sur un tapis d’Orient il aperçut la tête de la Victoire de Samothrace, les bras de la Vénus de Milo et quelques peintures d’Apelle.
Il y avait, en plein air, des Delft prodigieux, plus vastes que des fontaines publiques, des Fragonard et des Watteau inconnus, des Poussin et des Piranèse, de calmes paysages divins, de grands aqueducs qui portaient dans leurs corniches brisées des lauriers centenaires et dont les échines craquaient au fond des campagnes vertigineuses.
Il achetait à vil prix des ampoules de Venise, des verreries semblables aux bulles glauques que ferait un triton en soufflant dans l’eau malade du Grand Canal, des Corot vaporeux et des Delacroix pétris de sang et de lumières chaudes.
Il trouvait des pièces perdues d’Eschyle et d’Aristophane, la Bible de Gutenberg dans l’édition originale, les manuscrits des Fleurs du Mal et de la Maison du Berger, l’émeraude monoculaire de Néron, un tableau de Monticelli, tout blanc et jaune, qui avait servi à boucher une lucarne de grange dans la campagne marseillaise !
Des bouffées de musiques foraines arrivaient jusqu’à ces quais paradisiaques.
Les pourpres courtisanes du Titien, les belles Arétines grasses aux chignons fauves, passaient dans des litières, regardant les crinolines et les minuscules ombrelles des lorettes de Constantin Guys, car il n’y avait pas que des œuvres d’art dans cet éden, mais il y pouvait saluer aussi les grands artistes qu’il eût voulu connaître.
Il aperçut Michel-Ange, rasant les murs, sa berretina enfoncée jusqu’aux yeux. M. Ingres donnait le bras à Madame Rivière qui portait encore la toilette canari qu’on lui voit au Louvre ; le père Corot fumait sa pipe, écoutant avec une respectueuse bonhommie Nicolas Poussin, et M. Chennevières, allait le présenter à Hubert Robert lorsqu’il s’éveilla, le bras gauche endormi et le coude fourmillant !…
Lui qui a fait dans la vie une si grande place à l’illusion et au rêve, il aime celui-là et il est sûr d’avoir vu les trésors perdus et les artistes morts…
Cinq heures… Le crépuscule tombe et il va, comme chaque soir chez un vieux marchand qui est devenu son ami.
Il le trouve en train de nettoyer une toile enfumée.
Il prend l’unique chaise de la boutique encombrée, allume une pipe et la conversation s’engage :
— Rien de nouveau ?
— Rien… On ne trouve plus la moindre chose… C’est fini… Nous sommes les derniers… dans trente ans les petits magasins comme le mien n’existeront plus et tout aura filé à l’étranger…
La porte s’ouvre et un Japonais entre.
Il recherche des figurines de Tanagra, des vases antiques et des bronzes chinois.
L’amateur le regarde sans bienveillance et lorsqu’il s’en va en emportant un masque de terre cuite, qui est peut-être mycénien, il hausse les épaules.
Derrière lui, un vagabond vêtu d’une vieille capote de soldat demande un plat, sans doute pour aller recevoir la soupe à la porte d’une caserne ou d’un hôpital. Il désire un ustensile à bon marché et il désigne un plat persan ébréché mais éclaboussé de reflets métalliques pareils à ceux qui brillent sur les élytres et sur le corselet des scarabées et des mouches vénéneuses.
— Mais, mon brave, s’exclame l’antiquaire vexé, je ne suis pas un marchand de vaisselle. C’est ancien tout cela, et ce plat coûte plus de mille francs !…
Effaré et brusquement intimidé, l’homme s’en va.
Ils en demeurent outrés comme pourrait l’être le conservateur du Louvre si sa cuisinière lui proposait de faire frire les œufs de son déjeuner sur le panneau de la Joconde débité en margotins.
— C’est fabuleux ! disent-ils ensemble.
La conversation reprend :
— Vous savez que c’est dimanche que s’ouvre la foire à la ferraille ?
— Pour ce qu’on y trouve !… Enfin, j’irai parce qu’il faut y aller et parce qu’au fond on ne sait jamais…
L’an dernier, j’ai acheté du saucisson d’Arles, un pot de rillettes à la foire aux jambons, je me suis installé en plein vent, à une table de bistrot, et avec une bouteille de vin blanc et un quignon de pain, j’ai fait un repas charmant, un vrai déjeuner de chasseur…
— Ah ! si vous aviez connu la Foire vers 1880 seulement ! Les bonnes occasions n’y étaient point rares… J’ai trouvé parmi des clefs rouillées et des casques prussiens que vendait un bougnat, tout un carton de dessins de Marco Ricci pour vingt sous… J’ai ramassé des Granet sur feuilles volantes à dix centimes, et des tas de choses que j’ai vendues comme un imbécile et que j’aurais dû garder… Je serais riche à cette heure…
Il reprend la toile qu’il nettoyait et il la lui montre :
— C’est joli, dit l’amateur, mais vous aurez du mal à la faire venir. Du diable si je vois ce que ce peut être. J’aime beaucoup l’odeur de votre mixture. Toujours de l’alcool, de la térébenthine et de l’huile de lin ?…
— Oui, mais les dosages varient énormément. Il faut pour les réussir une main d’apothicaire. Lorsqu’il y a des glacis, un peu trop d’alcool les enlève, et alors on trouve le curé…
Ne faites pas attention, poursuit-il devant l’étonnement de son compagnon, c’est une expression à moi et je croyais que vous la connaissiez déjà.
Un jour, j’ai acheté à l’Hôtel des Ventes une toile charmante : Au bord d’une source, près d’une colonne brisée, sous un laurier plein de ciel bleu, une femme se déshabillait.
Il y avait là-dedans les frissons argentés et la manière spirituelle de Panini.
Je la frottai trop fort, et sous la jolie fille que j’effaçai, je fus effaré de voir une tête d’ecclésiastique !
On avait tout simplement utilisé une vieille toile pour y peindre la baigneuse qui s’était évanouie en respirant ma drogue. C’est ce que j’appelle : « trouver le curé ».
Le soir se fonce de plus en plus. Il noie toute la brocante poussiéreuse et l’amateur prend congé du vieillard :
— À demain…
— À demain…
Il va, par le plus long, chercher la toile confiée au marchand de livres…