Puces et pouilleries
— « C’est dimanche que s’ouvre la foire à la ferraille… »
Il songe à cette phrase de l’antiquaire. Il se lèvera ce jour-là de grand matin, afin d’être vers sept heures boulevard Richard-Lenoir.
La foire aux jambons ne l’intéresse pas, mais il la traverse chaque année et cette promenade l’amuse.
Dans des coups de soleil printanier, arrosés d’averses, des charcutiers, au seuil de leurs boutiques de bois et de toile, vous tendent un saucisson ou une andouille. On peut goûter, cela n’engage à rien. Toute la France, la vieille France des provinces est là, représentée par ses charcutiers.
On vous offre des jambons de Lorraine et du saucisson des Vosges, des andouillettes de Vire et des rillettes du Mans.
On mange en plein air, aux tables des estaminets voisins qui barrent la chaussée. La poussière soulevée par des milliers de pieds poudre les jambons accrochés, pareils à de rouges violons enfumés ; les lettres des enseignes fantaisistes sont faites avec des chapelets de saucisses, et là aussi, des têtes de veaux et de cochons sont couronnées de lauriers.
Un vieil homme qui pique dans son feutre auvergnat une carotte et une andouille ressemble exactement à un ivrogne de Van Ostade.
Et ce n’est pas tout. À côté de ce boulevard de Cocagne, de cette apothéose de la mangeaille et de la salaison, de ces étalages que les vieux maîtres : Téniers, Brakenbourg, Brauwer, Steen ou Rubens auraient passé leur vie à peindre, la fête continue.
Les enfants trouvent pour eux des berlingots et des manèges ; des devineresses aux yeux bandés, dans un cercle de curieux, prophétisent ; des chanteurs ambulants entonnent des hymnes de circonstance, aux rimes sans prétentions :
« Ah, ah, ah, mais vraiment,
Le charcutier est bon enfant… »
Ce coin de Paris, entre les Rameaux et Pâques, est le paradis de la bombance, l’éden du lard et de l’andouille, un royaume qui est bien de ce monde et dont le plus gros parmi les promeneurs ou les marchands devrait être roi, et le plus cramoisi, premier ministre.
⁂
Mais, le dernier étalage de charcuterie dépassé, on a devant soi, houleux, immense, plein d’accalmies dangereuses et de remous troubles, l’océan du Bric-à-Brac.
Chaque année, le bon amateur a le battement de cœur du chasseur qui entre dans un bois sauvage, sans doute peuplé de gibier ; l’émoi du marin devant la mer qui va lui livrer peut-être une miraculeuse pêche.
Tous les affluents de la Brocante aboutissent là : l’humble ruisseau pouilleux de la rue Saint-Médard, les rivières de Clignancourt, de Saint-Ouen et de Bicêtre qui charrient des puces, tous les cours d’eau du Bric-à-Brac, et le fleuve du Sébasto lui-même se jettent boulevard Richard-Lenoir.
Ils y charrient de vieux souliers et de faux Corot, des casques à pointes, des clefs, des théières et des lampes rouillées ; des candélabres, des phonographes, des livres anciens et des volumes fabriqués avec des feuilletons découpés ; des bustes en plâtre et des tapis d’Orient, si sales qu’ils semblent avoir été jetés parmi les gravats et les étrons d’une ville d’Asie, pendant un choléra ou une peste. Ils roulent des pastels de 1830 et des Monticelli innombrables et peu francs, des crocodiles empaillés, des chromos qui représentent les présidents de la République, les généraux Négrier et Boisdeffre, l’amiral Courbet et le commandant Rivière, Raspail et Ferdinand de Lesseps ; des mannequins dont la lustrine se déchire et des nègres en bois doré offrant des plateaux laqués, et cent mille choses dépareillées, veuves, cassées, désaffectées, devenues, à force de rouler, tragiques, mystérieuses et d’une mélancolie infinie, surtout lorsque le soleil se cache et qu’il pleut brusquement sur les lamentables étalages naufragés.
N’importe ! L’amateur assiste régulièrement à l’ouverture de ce marché.
Il n’y a jamais trouvé grand’chose, mais il y va et il en parle comme jadis les paysans de la Crau et des Cévennes devaient parler de l’illustre foire de Beaucaire, et les juifs d’Orient de celle de Nijni-Nowgorod. Il ira sans faute dimanche prochain. Il se peut qu’il y aille même samedi soir. On ne sait jamais. Quelques marchands déballent déjà, la veille, leurs paquets, et la pièce rare s’y trouve peut-être.
Devant lui, deux rentiers s’entretiennent du temps probable.
— Je crois, dit l’un d’eux, que nous allons avoir une période de pluies. Ce sera fort heureux d’ailleurs pour les légumes… L’amateur de choses anciennes s’indigne dans son cœur.
Que le feu du ciel, comme dans la bible, dévaste les moissons, mais qu’il ne pleuve pas dimanche !
— Seigneur, songe-t-il, épargnez la Foire aux jambons et à la ferraille, et encore, si la pluie est nécessaire, et si quelque chose doit être trempé, faites pleuvoir sur les jambons !…