volume 2 · 02
Habillés, sur le point de se quitter, ils se contemplèrent dans un réel ravissement.
— Tu seras un bon soldat de volupté, dit Claire.
— Bientôt un brillant officier, ajouta Gabrielle.
— Oui, il marchera vite, il est noté par le grand Conseil.
— Vive l’armée qui m’envoie de telles initiatrices !
— Mignon, dit Gabrielle, tu es de mon groupe, il te faut vite franchir tes étapes. Te voilà acclimaté à la volupté avec deux femmes, je sais que tu l’as déjà éprouvé, ne manque pas de venir dîner ce soir chez moi, je te présenterai à mon mari et tu comprendras mieux nos plaisirs.
— Comment m’accueillera-t-il !
— En frère. Du reste, voici une note d’indications pour te mettre à l’aise comme nous le serons, nous.
Elle lui donna un petit cahier, contenant plusieurs chapitres, dont un consacré aux diverses formalités à remplir vis-à-vis d’une femme, lorsque deux cavaliers se trouvaient ensemble en sa présence, dans l’intention de la posséder. Il y jeta un coup d’œil et répondit :
— Ma foi, un peu plus tôt, un peu plus tard, puisque je dois au partage de vos faveurs le plaisir d’être des vôtres, je me garderai bien de manquer à ta gentille invitation, pour me rendre compte des impressions que j’éprouverai près de ton mari, d’un frère, comme tu dis.
— Tu dois déjà en savoir quelque chose. Tu as jouté à la capitainerie d’Éloïse.
— Tu le sais ?
— Oui.
— Je ne m’en défends pas, mais il n’y avait pas partage de la maîtresse aimée.
— L’impression n’est pas plus pénible qu’elle ne l’était pour Claire et pour moi, quand tu nous prenais successivement.
— Hum, hum, dans tous les cas, ton mari acceptant la chose, j’aurais mauvaise grâce à me dérober à la partie.
Gabrielle se tourna vers Claire et lui dit :
— Le dîner sera intime, pour l’accoutumer, mais il sera suivi d’une réception. Viendras-tu, ma petite lieutenante ?
— Impossible, ce soir mon père me présente un prétendant.
— Il y a donc un mariage sérieux sous roche ?
— Un grand nom, le prince de Zucco, qui veut redorer son blason avec mes dix millions de dot.
— Le prince de Zucco ! Ah, ma chère, une famille prétentieuse et hautaine.
— Je la mettrai à la raison.
— Tu es donc prête à accepter ?
— Pour être tout à fait libre, oui.
— Tu le seras moins que jeune fille.
— Ne le crois pas, dit-elle avec un sourire ironique, le prince marchera ou je le briserai.
— Il n’acceptera jamais l’Armée de Volupté.
— J’y resterai, moi, et cela suffit.
Émile ne disait rien. Il écoutait avec curiosité cette bizarre jeune fille, parler avec tant de liberté de son mariage. Elle le remarqua, vint lui tendre les lèvres et lui dit :
— Tu sais, tu es mon élève. Demain, encore leçon, à moins de contre-ordre d’en haut. Un bon conseil, amuse-toi bien avant de venir à tes leçons, autrement on expérimentera le plaisir, et tu ne connaîtras pas grand’chose de l’administration. Hein, l’administration de l’Armée, ça sonne bien ! Puis, si cela te plaît quand même et malgré ton cœur qu’on prétend pris, s’il te plaît de goûter à nos amours, et bien, je ne te refuserai jamais, même si je deviens la princesse de Zucco, et je crois bien que je le serai.
On échangea quelques baisers et l’on se sépara.
Émile grimpa dans un fiacre pour réintégrer ses pénates ; en dépit de sa robustesse, il se sentait des faiblesses, non qu’il fût prêt à crier grâce aux doux combats d’amour, mais parce qu’il ne voulait pas se casser les jambes après un tel exercice de volupté.
Dans son esprit bourdonnaient toutes sortes de pensées et il en germait tant et tant, qu’il ne se reconnaissait plus ; il cherchait à démêler les impressions féminines qui l’emportaient, et ces impressions se revêtant des personnalités de Lucette, Lucie, Héloïse, Yvonne, Claire, Gabrielle, il ne distinguait plus que des minois jolis et gracieux, lui souriant, l’entraînant dans un vertige inouï de sensations, où tout ce qui n’était pas la femme et ses plaisirs disparaissait.
Il frissonnait dans son être : à évoquer de telles images, les désirs renaissaient, et si sa raison parfois s’effrayait, il se ressaisissait bien vite devant le souvenir des joies déjà vécues, lui en promettant de nouvelles encore plus effectives.
Il déjeuna solitaire dans sa salle à manger, qu’égaya la veille la présence de Lucette, et il dégagea ces deux physionomies principales de ses rêves, Lucie, Lucette.
Laquelle des deux dominait son âme ! Il revoyait Lucette assise en face de lui à sa table, il entendait sa voix lui raconter des détails sur l’Armée de Volupté, il la suivait dans le salon où il se jetait sous ses jupes, il assistait à cette transformation surhumaine de la femme en déesse, s’échauffant sous l’action combinée de ses désirs amoureux et des extases de Lucie, et il admettait que chez les femmes enrôlées dans l’Armée de Volupté, le même feu les animant toutes, elles conquéraient une extrême puissance de leur sexe, bénéficiant des fougues du masculin.
Il sortait d’une véritable orgie charnelle, orgie d’un autre genre que celle de la veille, que celles vécues avec Lucie et Héloïse, ou Lucie et Yvonne, car dans le trio de ce jour, Claire et Gabrielle agirent dans leur individualité exclusive, sans se préoccuper l’une de l’autre, et il soupirait déjà après de nouveaux assauts.
Des mots lui échappaient qui faisaient sursauter son brave Léonard, le servant en silence et hochant parfois la tête.
— Inimaginable ! criait-il tout à coup en frappant d’un couteau sur son assiette.
Léonard tendait l’oreille, plus rien.
Àla fin du déjeuner, il prit son café sans passer dans son fumoir et en se promenant de long en large dans sa salle à manger. Léonard desservait, il l’interrogea :
— À quelle heure me suis-je couché ?
— Monsieur le sait bien. À neuf heures. Monsieur a été rangé comme il l’était naguère.
— Plaît-il ?
— Aussi ce matin, Monsieur a le teint reposé, le teint frais, le teint d’un homme respectable.
— Maître Léonard, trêve à vos flagorneries ! Vous ne me trouvez donc pas vanné ?
— Vanné, Monsieur ! Dam, après… ce qui s’est passé !
— Hein, que dites-vous ?
— Oh rien, rien, Monsieur. Je dis que Monsieur a une santé florissante, et que s’il se couche tous les soirs comme hier, il enterrera tous les centenaires du globe.
— À propos de coucher, j’ignore à quelle heure je rentrerai cette nuit. Vous ne vous étonnerez donc pas si je suis largement en retard.
— Oh, Monsieur, déjà ! Ce n’est pas raisonnable. Vous n’avez pas eu le temps de réparer.
— Que signifie ? Vous voulez donc me rappeler votre scandaleuse conduite d’hier.
— Monsieur !
— Vous êtes un sot misérable ! Souvenez-vous des tapis et de mon indulgence.
— Monsieur !
Le pauvre Léonard était tout blême ; Émile le laissa à sa confusion et se rendit dans son cabinet pour étudier le cahier remis par Gabrielle. Il y avait tout un code de signes, de salutations, de gestes, appliqués aux principaux cas de la vie : il les apprit le mieux qu’il put et arriva ainsi à l’heure de l’invitation.
M. et M de Cavisse occupaient un troisième étage du boulevard Haussmann.
Il fut reçu par une jeune femme de chambre, à la mine éveillée, aux yeux inquisiteurs, qui, la porte ouverte, sur le signe qu’il lui adressa en portant la main à son front avant de lever son chapeau, frappa des deux mains, sans plus d’informations, le laissa entrer, referma la porte en le saluant des bras croisés sur la poitrine et d’une légère inclinaison de tête.
Il la prit à bras-le-corps par derrière, déposa un baiser sur sa nuque ; elle envoya la main à sa culotte et dit :
— Madame attend Monsieur, je suis au courant, veuillez me suivre.
Elle l’introduisit dans un salon où il aperçut Gabrielle et son mari, lisant un journal près d’une fenêtre. Elle se retira.
Gabrielle, à cette heure, maîtresse de maison, dans une exquise toilette gris perle, avec une attitude toute différente de celle du matin, le salua, et dit à son mari, debout à son côté :
— Mon ami, Monsieur Émile Lodenbach.
Les deux hommes se saluèrent dans les formes usitées ; puis, comme ils étaient face à face, encore inclinés, Gabrielle s’avança entre eux, tendit une main aux lèvres de son mari, une autre à celles d’Émile, et tous deux la baisant, Émile dit :
— Je vous salue en elle et j’aspire à votre amitié.
Il mit un genou à terre, de Cavisse prit à bras-le-corps sa femme par derrière comme il avait pris la femme de chambre, la baisa sur la nuque et répondit :
— Je te salue, frère, sur ce corps de femme, ma femme, corps d’union et non de désunion, et je te la présente dans ses beautés, pour que tu sois convaincu de ma sincérité, ainsi que de l’affection que je te promets.
D’un mouvement lent, il la retroussa par devant jusqu’à la ceinture, et appliquant un doigt sur le nombril, il ajouta :
— Baise mes terres qui sont aussi tiennes de par notre engagement volontaire dans les voluptueuses ; ma maison t’est ouverte comme ses cuisses, mon lit est à ta disposition pour la fêter.
Émile baisa le conin, le bouton et le nombril de Gabrielle, et se prosternant, la tête sur ses bottines, murmura :
— J’ai baisé et j’ai tressailli ! Que les assises du temple soient offertes à mes lèvres.
Gabrielle se retourna face à face à son mari qu’elle prit par le cou, et posa les lèvres sur les siennes : il la retroussa par derrière, étala son cul au-dessus de la tête d’Émile en disant :
— Honore ces assises, qui sont aussi asile de volupté, et sois le bienvenu dans cette voie dont le mystère est encore amour.
Émile, baisant en croix les fesses, répondit :
— Gloire, gloire à la volupté.
Les jupes retombèrent, Émile se releva ; les deux hommes se serrèrent cordialement la main, Gabrielle les embrassa sur la bouche, l’un après l’autre, elle sonna, la fille de chambre apparut et annonça :
— Madame est servie.
Au dîner, rien d’extraordinaire ne coupa la conversation qui roula sur l’Armée de Volupté.
Gabrielle faisait la réplique à ses deux cavaliers, sans embarras et sans trouble, parlant naturellement de ce qui est réputé si scabreux.
Émile s’informa de ce qu’était un groupe.
— Un groupe, répondit Francisque de Cavisse, se constitue par des couples mariés ou des isolés de l’un et l’autre sexes, sympathisant ensemble, et se mettant en contact direct par des réunions hebdomadaires, dans lesquelles on s’étudie à se familiariser avec les plaisirs amoureux partagés. Deux femmes et un homme, et réciproquement deux hommes et une femme, forment un noyau pour chercher à se procurer le plus de satisfactions possibles, par le développement successif des jeux de la grande oie, en retardant le plus longtemps qu’ils le pourront l’acte de la possession.
— Diable ! s’exclama Émile, avec des enchanteresses pareilles aux femmes de l’armée, il est bien difficile de reculer l’explosion.
— Avec ça, intervint Gabrielle. Et ce matin, n’as-tu pas attendu un gros moment ! Ah, si tu l’avais vu ! fit-elle en se tournant vers son mari, il me tenait sur ses genoux avec Claire Harling, toutes deux jupes troussées, il avait envie de mes cuisses plus fortes que celles de Claire, mais il avait aussi envie du petit nid de Claire, plus resserré que le mien, il nous pelotait et il mourait de la fièvre d’amour ; eh bien, il s’est écoulé bien près d’un quart d’heure avant… que son machin approchât du brasier entre nos cuisses.
Se rappelant la scène de possession, elle frappa des mains dans un sentiment d’admiration et s’écria :
— Oh, quel homme infatigable !
— Qui ne serait indomptable avec vous, dit Francisque, mais revenons aux groupes. Les poses, les jeux de costumes, les familiarités mignardes, le dévêtissement à périodes, les plaisirs des attouchements et des caresses également distribués par l’unité aux deux compagnons ou aux deux compagnes, l’étude des diverses salutations amoureuses à effets plastiques de poses et de caresses, etc., aident beaucoup les premiers temps. On s’accoutume à ne plus salir les plaisirs, et on devient apte à fusionner avec d’autres membres du groupe. Nous ferons tout ce qu’il dépendra de nous, mon cher hôte, pour que tu sois bientôt à ta place parmi nos autres amis.
— Oh, il le sera promptement, il est déjà très avancé.
— Il y a la pratique des signes, des mots, des gestes.
— Il l’acquerra en frayant les membres de l’armée.
Après le dîner, on passa dans les salons, trois en enfilade, où une dizaine de personnes déjà se trouvaient réunies, en général de jeunes hommes et de jeunes femmes, qui flirtaient fort aimablement.
L’apparition du maître et de la maîtresse de maison fit ranger les cavaliers d’un côté, les dames de l’autre, et Émile assista à l’exécution du salut d’amour, prescrit par les règlements.
Gabrielle lui prit le bras, et le menant par les salons, le présenta successivement à tous, en ajoutant à ses noms l’épithète de soldat aspirant.
Peu à peu, le monde augmenta, et il s’établit une intimité très libre, mais qui ne dégénéra pas en violente saturnale.
Les gestes se multipliaient à droite, à gauche, sollicitant ou accordant des faveurs licencieuses ; il n’y avait pas de brusquerie dans les actes, il y avait des douces extases, préludant un échauffement général.
On se mit à danser, tandis que des filles de chambre, sous la direction de celle de Gabrielle, Zinette, faisaient circuler des gâteaux et des sirops, dans une toilette fort coquette de soubrettes Louis XV.
Émile contemplait et rêvait, parlant aux uns et aux autres, ne s’avançant pas trop, se ménageant pour bien analyser, pris et quitté par Gabrielle, suivant les nécessités que lui imposait son rôle de maîtresse de maison.
Àun moment, comme il regardait danser, et ne dansait pas, Gabrielle passa à son côté avec une autre femme, une brune rieuse et aguichante et lui dit :
— Tiens, Émile, je te confie à ma belle-sœur Amélie de Marmoise, afin qu’elle soit ta Béatrix dans notre enfer.
— Je ne suis pas le Dante et je me trouve dans le Paradis.
— Oh, et moi je ne pose pas non plus à la Béatrix, s’exclama Amélie.
Tout pétillant dans cette nouvelle apparition, les yeux, les lèvres, l’attitude, sous le très large décolletage des épaules, des seins dont on apercevait la pointe ; il se rappela un signe et le fit.
Prenant la main de la jeune femme par la paume, il la souleva jusqu’à son menton, sur lequel il la frotta.
Immédiatement elle retira sa main, la posa sur ses seins pour les présenter à Émile qui les baisa l’un après l’autre.
— Te voilà lancé, dit Gabrielle, je vous laisse ensemble
Ils s’élancèrent sur le champ dans une polka et Amélie lui demanda :
— Depuis quand es-tu soldat aspirant ?
— Depuis trois à quatre jours à peine, je ne me souviens plus.
— Tu perds la tête ! Aah, tu la retrouveras après tes étonnements calmés, ta surexcitation assagie, dans les cuisses de celle qui t’aima assez pour te vouloir dans les rangs de l’Armée de Volupté.
— Celle qui m’aima !
Il eut un regard effrayé et ajouta :
— Celle qui m’aime ! Celle que j’aimais ! Est-ce que j’aime encore ! Autant de nouveaux visages, autant de nouvelles tentations ! Mon tempérament ne me condamne pas à la rêverie, il faut que je prenne.
— Eh, mon cher Lovelace, il paraît que tu séduis à chacun de tes pas. Gabrielle t’a confié à ma discrétion, je veux veiller sur toi, au moins ce soir, au moins tant que tu seras près de moi, et je t’économiserai tes forces.
— Non, non, pas de ces pitiés ! Le baiser que j’ai déposé sur tes seins m’a révélé en tes charmes une saveur toute particulière, cette saveur…
— Celle de la femme qu’on n’a pas encore possédée ! Ah, malheureux, n’y cours pas après dans l’Armée ! Il y en a des milliers, et chacune, à un instant donné, se détache en vedette. Suis la bonne règle, cantonne-toi à ton groupe, à tes bien-aimées qui t’ont mené parmi nous, et ferme les yeux sur les étoiles qui passent.
— Es-tu de celles-là ?
— Non, j’appartiens à ton groupe, et c’est toi qui y deviens mon cavalier, mon mari qui y remplissait ce rôle, ayant été appelé à l’état-major de notre commandante.
— Commandante ! Je n’entends parler que d’officiers femmes et pas d’officiers hommes.
— Mon mari est nommé lieutenant et tu connais un capitaine dans le comte de Bouttevelle !
— Ah, tu as une bouche qui mendie la caresse !
— Je ne la prêterai qu’après la danse, pour te maintenir en douce tranquillité.
— Il fallait me laisser dans l’étude, à laquelle je me livrais, en regardant les jeux de ces salons.
— Étudie en agissant.
Les mesures musicales se ralentissaient, pour permettre quelques familiarités entre les couples durant les dernières notes, elle approcha les lèvres et ajouta :
— Prends.
Les lèvres se collèrent, elle ne retira pas sa main qu’il dirigea vers sa culotte et elle murmura :
— Dessus seulement ! Oh, pauvre chéri, et tu as été plusieurs fois heureux dans cette journée !
— Toi et Gabrielle, si vous voulez, et je recommence.
— Non, pas de possession.
— Pourquoi ?
— Goûte aux hors-d’œuvres !
La main qui dirigea la sienne vers la culotte, elle l’avait saisie à son tour, et la pressait sur ses seins.
Émile les pelota en conscience et dit :
— Et pourquoi pas, au-dessous.
— Si tu veux, tu peux voir, c’est permis.
Ils s’arrêtèrent : à côté, des cavaliers baisaient les cuisses de leurs danseuses troussées, et certaines dames ne refusaient pas de sucer leurs cavaliers.
Il glissa la tête sous les jupes d’Amélie et lui fit quelques minettes.
Tout à coup il se redressa, Zinette annonçait :
— La colonelle Lucette de Mongellan.