volume 2 · 03
Lucette apparaissait en effet en toilette de velours noir, décolletée en pointe, la jupe sans traîne et plutôt courte, à peine au dessous du cou-de-pied, avec un entrecroisement de galons d’or, partant des bras, et venant expirer au dessous de la ceinture en se rejoignant sur un cercle rouge.
On l’acclamait, on la saluait, elle rayonnait et s’avançait, balançait un de ses bras nus au dessus des têtes, en signe d’amicale bienvenue.
Était-on dans le monde vivant, était-on dans le rêve ! Lucette avait à peine fait quelques pas, que les soubrettes, promptement dévêtues sur place, se montraient nues, alors que les dames se rangeaient d’un côté relevaient leurs jupes, tandis que les cavaliers sur un autre, se déculottaient et sortaient leur queue.
Amélie, poussant Émile vers les cavaliers, pour se mettre, elle, avec les dames, lui dit :
— À tout à l’heure, salut à la colonelle, imite.
Il obéit machinalement et vit Lucette s’arrêter ici et là, murmurant :
— Salut à l’amour et à ses plaisirs, frères et sœurs.
Elle se touchait les seins sous le décolletage et ajoutait :
— Mon corps est en joie de vos beautés, mes sœurs, de votre vaillance, mes frères.
Gabrielle et son mari se faisaient vis-à-vis, un peu en avant de leurs sexes : parvenue devant eux, Lucette se troussa jusqu’à la ceinture, montra ses blanches chairs, avec ses jambes serrées dans des bas noirs, sur lesquels pendaient deux glands d’or, se détachant des jarretières, posa un doigt sur ses cuisses et dit :
— La fièvre est ici comme chez vous tous.
Gabrielle et son mari s’agenouillèrent, et la baisèrent, l’une entre les cuisses, l’autre sur les fesses.
Elle vint jusqu’à Émile, les jupes sur les bras, et lui posant la main sur l’épaule, dit :
— Me bénis-tu dans mes résistances du passé ?
Il s’agenouilla, la baisa sur les cuisses et les fesses, et répondit :
— Je te bénis.
— Offre-moi le bras et conduis-moi à celle avec qui tu étais à mon arrivée.
Il la mena devant Amélie, devant qui elle s’inclina en disant :
— Merci à toi, sœur, d’avoir accueilli un de mes amis.
Amélie mit un doigt sur son nombril et répondit :
— Je n’ai fait qu’un petit accueil, tu es survenue.
— Il te le revaudra.
Se tournant vers toute la société, Lucette ajouta.
— Que le plaisir continue.
Les couples se reformèrent et l’on recommença à rire, plaisanter, s’amuser, Lucette circulant au bras d’Émile, à qui elle dit dans l’oreille :
— Je suis libre ce soir, libre pour toi, me veux-tu, malgré tes exploits.
— Si je te veux ! Oh, tout de suite.
— Eh non, seigneur soldat, mais chez vous, où nous nous réfugierons dans quelques minutes, si tu me permets d’accorder quelques pelotages. On le mérite bien.
Et il trouva tout naturel qu’à des gestes la sollicitant pour telles caresses à lui donner sur son corps, elle répondit par des gestes de consentement : et, il ne s’indigna pas de quelques baisers qu’elle accorda elle-même à des queues mendiantes, à des cuisses se découvrant.
Elle l’avait repris à toutes, même à sa sœur Lucie. En ce moment elle incarnait à ses yeux l’amour qui la désira si longtemps, la femme qui peut procurer un plaisir sans limites, la beauté qui accapare tous les reflets des sentiments et des passions pour enflammer l’homme.
Elles étaient toutes jolies, les femmes qui, autour d’eux, brillaient par l’éclat des conversations et des prouesses amoureuses espérées, elles étaient toutes des sirènes ensorcelantes, ces jolies femmes qui, les seins hors du décolletage et les jupes troussées, étalaient des blancheurs de chairs éblouissantes, attirant les baisers et les caresses ; Lucette planait au-dessus de toutes, son décolletage exhibant à peine l’intersection des seins : il entrevoyait à travers les jupes la sveltesse du corps dans ses courbes gracieuses, et il soupirait après l’heure de la possession.
Avant de se retirer, ils se rendirent dans la chambre de Gabrielle, où les attendaient la jeune femme, son mari, Amélie de Marmoise, et aussi Zinette, la fille de chambre, pour le salut de départ.
Lucette s’avança vers Francisque, agenouillé entre sa femme et sa sœur, elle s’avança, les jupes relevées par devant, vint jeter une jambe autour de son cou pour qu’il lui fît minettes, tandis qu’Émile s’agenouillant derrière Gabrielle lui faisait feuilles de roses et ensuite à Amélie.
La jambe de Lucette quitta le cou de Francisque, Lucette baisa sur les lèvres Gabrielle et Amélie, elle descendit avec Émile, ils se trouvèrent dans sa voiture les emportant rue Cortambert, il l’enlaçait, lui disait :
— Lucette, Lucette, tu es à moi, tu es venue me chercher !
— Oui, je suis venue, parce que je te savais là et parce que je te voulais, comme tu m’as voulue dans le temps. M’aimes-tu ?
— Je t’aime.
— Ne veux-tu bien que moi, malgré tout ce que je t’ai fait apprendre ?
— Je ne vois rien que ta beauté.
— Tu oublies bien… les autres.
— Il n’y a que la tienne, il n’y a que la tienne, Lucette, ma Lucette.
— Ta Lucette, oui, si tu sais l’aimer comme tu le lui disais.
Ils étaient pelotonnés l’un contre l’autre, leurs lèvres s’unissaient en petits baisers.
— Et Lucie ? murmura-t-elle.
— Lucie, elle te ressemble tant !
Il s’excusait de l’amour qu’il avait cru concevoir pour la sœur.
— Ma ressemblance ! Est-ce qu’on se ressemble tant que ça ? Ne m’as-tu pas contemplée dans tout mon corps ? Ne suis-je pas plus fine, plus déliée, plus découpée que Lucie ?
— Tu surpasses toutes les femmes et tu réunis en toi toutes les beautés !
— Tu verras comme je saurai t’exciter.
Il faisait glisser sa tête vers le décolletage que cachait le manteau jeté sur les épaules, elle enlevait ce manteau, se renversait en arrière, le buste tendu, les seins rejetés hors de leur cachette, et murmurait :
— Baise-les, suce-les, enivre-toi de ma beauté, de mon corps, je te veux fou, fou de félicité.
Il répondit :
— Si tu m’excites trop, le bien se perdra.
Elle sourit, lui caressa les joues et répondit :
— Pauvre chéri, t’ai-je assez jeté du feu dans les veines ! Mais… tu savourais ta jouissance en pensée.
Àeux expirait la création. Lucette représentait toutes les femmes ; Émile, tous les hommes : ils ne songeaient même plus au cadre qu’était pour leur amour, l’Armée de Volupté.
Sous cette prostration du mâle qui, les lèvres collées aux seins de son amante, la tenait enlacée et renversée en arrière, une béatitude infinie s’emparait des sens d’Émile et de Lucette, supprimant toute vie étrangère à leur amour.
Dans ce coupé, plus étroit que celui de Lucie, aux lumières plus voilées par des lanternes à verres plus opaques, s’il détachait les lèvres des chairs satinées et fiévreuses de son amoureuse, il tressaillait dans tout son être, car sous ses yeux miroitait le palpitement des deux jolis petits globes, s’émouvant à ses caresses : il devinait le regard mourant de la femme qu’il étreignait, et qui, énamourée dans son corps et dans son âme, buvait avec délice cette minute de passion, où les mains immobiles ne cherchaient pas à soulever les autres voiles.
Pouvait-il se souvenir du trajet parcouru quelques jours auparavant avec Lucie et Yvonne ?
Oh, ces seins qui flamboyaient dans cette demi-obscurité, de quel charme étaient-ils donc doués ! Lui, lui, qui ne se lassait pas de la possession féminine, il ne parvenait pas à s’arracher à ce fluide qui le maintenait haletant, penché sur eux, s’affalant dans ses baisers, dans ses suçons.
Ils ne parlaient plus, elle lui retira la main avec laquelle il la pressait à la taille, il se laissa faire, elle glissa les lèvres vers les siennes et murmura :
— Ne te fatigue pas, un peu de patience et ton bonheur sera le mien.
— Je ne me fatigue pas, je t’aspire dans ta beauté, tes seins allaitent ma force.
— Il faut les cacher, nous ne sommes plus très loin de ta demeure.
— Les cacher ! Pourquoi ne pas entrer en conquérante, en déesse dans mon logis ?
— Fou, fou, il n’est pas permis de traverser la rue dans un tel décolletage !
— Qui te verra ? Le manteau jeté sur tes épaules pour sauter de voiture, j’ouvre, et tu es dans ton royaume en posant le pied dans ma maison. Ton cocher lui-même ne s’apercevra de rien.
— Oh, mon cocher, devant lui, je traverserais la rue toute nue, que cela ne m’inquiéterait guère.
— Il est aussi de l’armée, comme celui de Lucie ?
— N’est-ce pas une garantie sérieuse ?
— Et de vous voir ainsi libres, ils n’en oublient pas leur rang ?
— Pourquoi l’oublieraient-ils ? Ils ont nos femmes de service, des appointements plus élevés, une protection de tous les instants, de grandes espérances pour leurs vieux jours ; ils ont la joie de la vue, parfois du toucher, puisqu’ils peuvent nous servir de femmes de chambre, si la nôtre n’est pas là.
— Oh, oh, Lucette, et ils s’arrêteraient !
— Ils sont plus à leur aise avec les femmes de leur rang. Ils ne désirent pas et nous savons éviter l’éveil de leurs désirs.
— Je suis sceptique, pardonne-le-moi.
— Tu as tort ; quant à ma sœur et à moi, nous obtenons assez de succès pour en solliciter de qui ne répondrait pas à la finesse de notre âme : notre sang est de noblesse et pur ; si des faiblesses se produisaient, nous ne les dissimulerions pas.
— Mais, en dehors de vous !
— Ceci ne nous regarde pas. Toutes les femmes sont libres, pourvu qu’elles ne provoquent pas le trouble dans l’armée.
La voiture arrivait devant l’hôtel de la rue Cortambert.
— Alors, ajouta-t-elle, tu veux que j’entre chez toi les seins libres ?
— Oui. Voilà le manteau.
— Garde-le, il n’en est pas besoin. Il fait doux. Je donnerai ainsi mes ordres à Houdin, et tu le verras rester impassible sur son siège. Examine auparavant s’il n’y a personne dans la rue.
Il sauta à terre, ne s’opposant pas à cette condition, fit signe qu’elle pouvait le suivre, et, superbe dans son allure, avec les seins hors du corsage, tandis qu’il ouvrait sa porte, elle s’approcha de son cocher et lui dit :
— Demain à deux heures, ici, avec la toilette que te remettra Addy, et les lettres.
Il avait levé son chapeau devant sa maîtresse lui parlant ainsi décolletée, et la main appuyée sur sa poitrine, il répondit :
— Soyez en toute quiétude, ma colonelle.
Elle toucha un de ses seins de sa main gantée, tendit cette main au cocher et dit :
— Que Vénus t’accompagne, fidèle ami.
— Grand merci, je reste à vos ordres.
Il avait pressé la main de sa maîtresse, il reprit les rênes, la vit rentrer, et partit.