‹ L’Armée de voluptéChapitre 17 sur 24 · volume 2 · 04

volume 2 · 04

Ils étaient dans la chambre d’Émile et, assise sur un fauteuil, retirant ses gants, elle lui souriait, heureuse de lui apporter enfin le bonheur après lequel il courut tant, et de ressentir elle-même ce bonheur plus qu’elle ne l’avait cru.

L’amour possible, entrevu entre sa sœur et Émile, exerça-t-il son influence sur cette concentration subite de ses pensées et de ses sens, se retournant vers l’amant qu’elle ne comptait prendre que pour l’entraîner dans l’Armée de Volupté !

Elle rayonnait du même désir qui lui agitait le cœur et s’abandonnait à son adoration muette, elle le contemplait avec des regards aussi tendres, aussi ardents que ceux dont il la dévorait.

De l’un à l’autre, il courait des frissons de luxure, qui faisaient trouver délicieusement exquise cette minute de calme.

Elle jeta les gants sur un canapé, passa une main sur toute la longueur d’un bras et, lui en montrant le haut, tout rond, tout potelé, elle lui dit :

— Petit baiser ici, petit lever de rideau, eh !

Il croulait à ses genoux, baisait la place indiquée ; elle le prit par le cou, plongea les yeux dans les siens et ajouta :

— Devant toi, Houdin a vu mes seins ; devant toi, je les ai touchés de la main ; devant toi, de cette main, j’ai serré la sienne ; es-tu jaloux, es-tu froissé ?

— Non, et je suis réellement surpris du calme de mon esprit. Car enfin, avant cette vétille avec ton cocher, je t’ai vue t’offrir aux regards de tous, dans les salons de Gabrielle ; je t’ai vue accorder des licences, et je ne doute pas que ces licences soient peu de choses à côté de ce que tu as dû faire ailleurs… et souvent.

— L’amour, pour certaines femmes d’élite, et il m’est permis de supposer que je suis du nombre, est comme un reflet de l’Olympe qui entretient, éblouissante, la beauté et ne la flétrit pas. Tu as approché Claire Harling et, ensuite, Gabrielle de Cavisse ; je sais tout ce qui se passe dans le régiment dont je suis la chefferesse : de Claire à Gabrielle, tu as constaté la nuance qui peut exister entre une jeune fille… à peine déflorée et une femme… de tempérament très voluptueux ; tu m’as possédée et tu m’as vue ; de qui me rapprocherais-je davantage dans ma structure d’amante ?

— De Claire.

— Patience, patience, tu ne contrôleras pas encore. Je ne m’enorgueillis pas de cette imperceptible nuance, Gabrielle ; sur ce point, se différenciant peu de moi, de Claire, mais j’ai un degré de plus de féminité, par la pureté et la jeunesse, qu’avec mes sœurs, nous conserverons longtemps, longtemps.

Elle eut une courte rêverie qu’il respecta, ne la perdant toujours pas des yeux ; elle reprit :

— Donc, Émile, l’amour n’existe que dans l’âme, activant les sens ; tout ce que tu m’as vu faire, tout ce que tu supposes qu’on m’ait pu faire faire, ne demeurent, à l’heure où les désirs s’éveillent, que formalités acceptées de part et d’autre, pour découvrir le sentiment et le plaisir. Sur ce, aide-moi à me déshabiller, et ne pensons plus qu’à nous.

Mais il lui fit le signe appris pour obtenir la gamme amoureuse que, toute souriante, elle lui accorda, lui prolongeant ses baisers en croix autant qu’il le voulut, le repoussant quand, de ces baisers, il essaya de se lancer dans les minettes ou les feuilles de roses.

— Ici, c’est la formalité, Monsieur, vous l’avez sollicitée, ce n’est pas encore le plaisir.

Lorsqu’elle fut toute nue, il la conduisit à son tub et à son cabinet de toilette, et il se dévêtit à son tour.

Puis, comme il la mangeait de baisers, de caresses, qu’il la pressait de plus en plus, qu’elle riait à petits rires nerveux, devant l’exaltation de ses ardeurs, qu’elle lui rendait ses baisers et ses caresses, qu’elle s’amusait à lui échapper des mains pour courir par la chambre et aguicher ses désirs, elle lui dit soudain qu’elle avait faim, et ils descendirent dans la salle-à-manger visiter les provisions.

Un impromptu fut bientôt organisé, malgré sa vive surexcitation, dont elle parut se moquer, et, à table, mangeant de fort bon appétit, elle lui dit :

— Monsieur, quand on a été l’amant de deux femmes dans la même journée, on n’a qu’à prendre patience le soir, pour avoir la troisième.

Il allait lui répliquer par un gros baiser sur les épaules, lorsque, sur la porte laissée entr’ouverte, Léonard apparut et poussa un cri de stupéfaction.

— Animal, idiot, hurla Émile, je ne suis plus maître dans ma maison !

— Monsieur, Madame, Monsieur, balbutia le malheureux domestique.

— Ne le gronde pas, ne le gronde pas, intervint Lucette sans se troubler, et, puisqu’il est là, qu’il serve.

— Mais…

— Tu as entendu, polisson, cela t’apprendra.

Indécis, sur la porte, il n’osait ni avancer, ni reculer. Lucette se leva de table, vint le prendre par le bras, le secoua et lui dit :

— Et presto, je n’aime pas attendre. Vas faire une omelette et reviens la plaquer sur les reins de ton maître.

— Méchante, est-ce nécessaire !

— Je le craignais… l’arrivée de ce serviteur vous a produit un tel effet…

Elle pouffa de rire, il voulut s’élancer sur elle, elle l’arrêta.

— Soyez sage, monsieur Lodenbach, dit-elle, il y a des yeux innocents.

— S’il faut faire une omelette, dit Léonard, ce n’est pas de ma compétence. Je vais réveiller Rosalie.

— Tu n’es pas capable de brouiller des œufs, s’écria Lucette, eh bien, je t’en dispense. Sers nous.

Léonard était en manches de chemise. Entendant du bruit et des voix, il avait cru à une invasion de cambrioleurs, en l’absence de son maître, et il n’avait pas pris la peine de se vêtir complètement.

Il demanda :

— Monsieur me permettra bien de passer une veste ?

— Il te le permet, mais vite, répondit Lucette.

Léonard disparut et Émile, joignant les deux mains, murmura :

— Quelle folie, quelle folie, Lucette, vous m’attardez encore.

— Bah, tu auras ta revanche : tu as tout le temps d’ici deux heures de l’après-midi… et peut-être ensuite.

— Dans cet état, devant mon domestique, il potinera dans le quartier !

— Mais non, mais non, il faut qu’il s’engage dans notre armée auxiliaire.

— Lui, c’est une brute ! Et sa femme, Rosalie, une singesse.

— On en a façonné de plus rustres.

Léonard reparaissait dans une tenue impeccable : il avait trouvé le moyen d’endosser une chemise blanche et de presque se vêtir. Ses yeux écarquillés ne témoignaient nulle mauvaise humeur du service auquel on l’appelait, et, voyant que Lucette tendait son verre, il s’empressa de lui verser à boire.

Elle l’interpella :

— Tu es marié, mon bonhomme ?

— Oui… Ma… Madame.

— Oh, dis Mademoiselle, si tu veux ! La nuit, je te tutoie, demain, au jour, ce sera autre chose. Tu peux donc m’appeler Mademoiselle. D’ailleurs, je la suis pour toi.

— Madame est bien bonne.

Elle vida son verre, et comme Émile s’occupait de lui remplir son assiette, elle le remercia et se mit à manger. Léonard, versant à boire à son maître, lui dit :

— Si Monsieur m’avait prévenu, on aurait attendu pour se coucher, et il n’aurait pas eu la peine de mettre le couvert. Oh, Monsieur est bien imprudent de se découvrir ainsi, un mauvais rhume est si vite pris !

— Eh bien, et moi, modèle des serviteurs !

— Oh, vous, Madame, vous devez être cuirassée.

— Hein, l’insolent ! Bah, tu as raison, mon ami de te permettre cette observation ! Je suis certaine que tu n’as jamais dîné dans ce costume en compagnie de ta femme.

— Oh, ma mère ! Si je le proposais à Rosalie, elle me ficherait toute sa cuisinerie à la tête.

— Tu te l’imagines ! Demande-le lui, et, si elle te refuse, dis-lui que tu ne lui feras jamais plus rien, tu verras.

— Eh, eh, elle est dans le cas d’en être bien aise, et alors je serai l’attrapé.

— Émile, c’est un serin, ton domestique ! Comment l’appelles-tu ?

— Léonard.

— Léonard, mon ami, quand un homme demande quelque chose à une femme, et surtout à sa femme, il lui appartient de savoir la décider à ce qu’il veut.

— Ah, Madame, elles ne sont pas toutes… comme vous.

Elle s’amusait à faire des singeries à Émile pour le remettre en train, la présence de Léonard lui enlevant… ses moyens. Elle se renversait sur son siège, se saisissait les seins, déposait un baiser dessus et le soufflait dans sa direction ; elle se rapprochait, se rapprochait, enfin se leva à son côté, lui prit la main pour qu’il l’enlaçât, et cette main, se posant sur ses hanches, elle la poussa vers ses fesses, vers la raie de son cul, tout en se penchant sur lui pour lui donner ses seins à caresser.

Léonard se tenait à quelques pas derrière, une bouteille à la main, ne sachant trop quelle attitude observer.

— Ah, murmura-t-il, jamais Rosalie ne me fera de telles doucinetteries.

Elle se retourna, dans un mouvement de pitié, et lui dit :

— Eh bien, mon ami, allez la retrouver, nous n’avons plus besoin de vous, et si, après ce que vous avez vu, vous ne la décidez pas, c’est… qu’elle n’a rien pour votre nez.

— Monsieur m’autorise ?

— Puisque Madame te l’a dit. Quand elle est ici, tu dois lui obéir.

Il se retira, et Émile, plus à l’aise, enlaçant Lucette, murmura :

— Lucette, remontons, ne restons pas davantage ici ; vous avez fini ?

— Pas tout à fait, chéri, je veux que vous reconquériez votre vigueur ici même.

— Ma vigueur ! Elle n’est pas perdue, vos regards suffisent à la ressusciter.

— Câlinez-moi sur vos genoux, je verrai ensuite.

— Ô fantasque, fantasque créature que la femme !

— N’en dites pas du mal, méchant.

Elle s’était installée sur ses genoux, les bras autour de son cou, et il la pelota avec délices, la becquetant de petits baisers réitérés.

— N’est-on pas bien partout, lorsque le désir se réveille !

— Ne me refuse plus… la pâture.

— Ici, ou là haut ?

— Où tu voudras.

— Tu es si pressé ! Oh, oh, tu as terriblement allongé !

— Pour peu que cela se prolonge, tout mon être sort par là.

— Et comment me prendrais-tu ?

— Ah, tiens, comme ça.

D’un brusque mouvement, il la plaça à cheval sur ses cuisses et la darda dans le conin, qu’elle approcha, du reste.

— Oui, oui, entre.

Ils se serrèrent l’un contre l’autre, les reins de Lucette ployèrent sous la fougueuse pression des bras d’Émile, leurs lèvres s’agrippèrent, elle s’agita faiblement, murmurant :

— C’est moi qui fait l’homme !

Elle secoua doucement le ventre pour agir sur la queue emprisonnée entre ses cuisses, elle le fixa dans les yeux avec des regards de passion ; leurs articulations crièrent dans les bras, elle sentit la main d’Émile qui la fessait à petites claques : elle se tordit comme une couleuvre, précipita les mouvements et, dans un baiser fou, où ils se mordirent les lèvres, le frisson du spasme les emportant, elle râla :

— Oh, oh, oh, tu me tiens des deux côtés, amour, ton doigt est tout, tout dedans, dans la raie, ah, ah, plus encore, il est tout enfoncé, oh, oh !

Elle se tortillait des fesses, il avait toutes les peines du monde à la garder dans ses bras, collée sur ses cuisses, pour qu’aucune éclaboussure de l’éjaculation ne se perdît au dehors.

Et des baisers enragés se succédèrent, comme s’ils n’eussent pas voulu s’arracher à la béatitude qui les engluait.

— Toujours, ne se lassaient-ils de répéter, toujours, chéri, marche, marche, tu y es encore.

— Oui, oui, toujours, ne remue plus, colle-toi davantage contre ma poitrine.

— Dis, ainsi, mon ventre sur le tien, mes seins s’écrasant contre tes chairs !

— Plus près, plus près encore.

— Écartèle-moi, pour me traverser de part en part, il n’y a pas moyen de se coller davantage.

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