volume 2 · 06
Les étonnements de Léonard n’étaient pas finis.
Sur les dix heures et demie du matin, son maître reposant avec Lucette, Rosalie était sortie pour son marché, il achevait de remettre de l’ordre dans la maison, lorsqu’une voiture s’arrêta à la porte et un coup de sonnette le fit accourir.
Une femme, descendue d’un coupé, dont la portière demeurait ouverte, était devant lui et demandait :
— Monsieur Lodenbach ?
— C’est ici, Madame.
— Il est avec une dame ?
— J’ignore.
— Pas d’histoires. Cette dame est ma maîtresse et je lui porte une toilette de rechange, ainsi qu’une lettre pressée ; il faut que je la voie.
— C’est que…
— Nous nous expliquerons après ; prenez dans la voiture les cartons et les paquets.
Léonard, débordé devant l’impérieuse attitude de la femme de chambre de Lucette, mademoiselle Addy, s’empressa d’obéir, et elle entra dans un salon sur ses pas, la porte d’entrée refermée.
Comme il déposait les objets dont il était surchargé, il demeura bouche bée devant Addy qui, les bras croisés sur la poitrine, la tête baissée, semblait immobilisée.
Il se hasarda à dire :
— Vous faites votre prière, Mademoiselle ? Ah, vous tombez mal, vous êtes dans la maison d’un libre-penseur.
— Vous n’en êtes pas, répondit Addy, quittant son attitude.
— Je vous prie de m’excuser, Mademoiselle, je pense comme Monsieur.
— Ah, bien, bien !
Elle s’approcha, lui prit le menton en souriant, et dit :
— Vénus est venue !
— Ah, s’écria Léonard, souriant à la main de la jeune femme de chambre lui tenant le menton, Vénus est l’un des prénoms de votre charmante maîtresse, ici, on l’appelle Lucette.
Addy retira la main du menton et, de nouveau, s’exclama :
— Vous n’en êtes donc pas, menteur.
Voulant en avoir le cœur net, elle se planta devant lui dans une demi-révérence, prit ses jupes dans la main et les souleva à mi-mollets aux regards de plus en plus ahuris de Léonard.
La curiosité mâle agissant, il claqua de la langue en signe d’admiration, se pencha, comme pour mieux distinguer les jambes, eut un gros rire, avança la main pour saisir la robe et… reçut une gifle d’Addy, remise en posture normale, et lui disant, les yeux irrités :
— Vous n’en êtes pas, et vous me faites perdre mon temps.
— Je n’en suis pas, de quoi donc ?
— Où est ma maîtresse ?
— Vous ne la verrez pas.
— Il le faut, cependant.
— Je le regrette beaucoup, mais je ne la dérangerai pas : mon maître m’a formellement défendu d’entrer dans sa chambre avant qu’il ne sonne.
— Vous, mais pas moi.
— Ah bah, est-ce que, par hasard, vous remplaceriez l’autre ! Mes compliments, Mademoiselle.
Il fit un large salut, les bras arrondis, le haut du corps à moitié ployé, et Addy, toute étonnée, se tourna prestement et plaça une main ouverte sur ses jupes, par derrière.
Léonard apercevant cette main, petite, blanche, soignée, n’hésita pas et l’embrassa au creux.
— Vous en êtes donc, dit-elle, le regardant par dessus son épaule, et sans quitter sa pose.
— J’en suis, je n’en suis pas, murmura Léonard, je n’y comprends rien, mais votre main est douce, douce…
Il continuait à la baiser et elle tortillait des hanches, ce que voyant, il tomba sur les deux genoux et engouffra la main sous les jupes. De nouveau Addy fit brusquement face et lui allongea une maîtresse claque.
— Vous n’en êtes pas, mon Dieu, mon Dieu, le temps se perd, et il faut que je prévienne Madame.
La joue toute rouge, très dépité, Léonard se releva et dit :
— Ah ça, êtes-vous folle, Mademoiselle, ou vous gaussez-vous de ma patience ?
Subitement, Addy tira de sa poche un petit sifflet et en lança trois sons, longs et aigus.
— Miséricorde ! s’écria Léonard, tout le quartier va s’ameuter.
Il n’eut pas le loisir de réfléchir ; du dehors, on carillonna à la porte et, bientôt après, la sonnerie électrique du premier répondit à ce carillonnage et à deux autres coups de sifflet que donna Addy.
Se prenant la tête avec les mains, ne sachant de quel côté courir, Léonard dit :
— Silence, silence, Mademoiselle, vous serez cause qu’on me flanquera à la porte.
Lucette apparut à cet instant, toute nue, et s’élança vers Addy, demandant :
— Qu’y a-t-il ?
— J’avais à vous parler, Madame, cet homme s’y opposait.
— Ah, quel imbécile !
Instantanément, les bruits s’étaient tus.
— Viens, suis-moi, ajouta Lucette, entraînant sa femme de chambre vers le premier.
Léonard s’écroulait sur un fauteuil, la tête dans les mains.
— Ah, que le diable emporte toutes ces femelles qui courent après Monsieur ! Depuis qu’elles envahissent la maison, on ne sait plus comment on vit.
Il se désolait sur son fauteuil, ayant renoncé à tout travail, lorsque sa femme Rosalie entra et le trouva plongé dans son accablement. Elle déposa ses paquets et se précipita à son cou en lui disant :
— Qu’est-ce que tu as, mon loubet ?
— Ah, bonté du ciel, il y a qu’on perd la boule dans cette boîte ! La femme de chambre de cette coquine qui est en haut est arrivée, avec la voiture arrêtée à la porte, et tous ces embarras ; elle voulait voir sa maîtresse, je lui expliquais que ce n’était pas possible, elle a foutu un charivari, et la garce, celle de là haut, est descendue la chercher.
— Laisse leur faire leurs affaires, benêt ; t’as fait les tiennes, cette nuit, monstre d’homme, tu les feras encore, pas vrai ; viens m’aider à préparer le dîner, et qu’on se bécote…
— Oh oui, Rosalie, répliqua-t-il, le visage épanoui, qu’on s’en payera encore !
— T’as des forces de reste ?
— Toujours.
— Alors, allons-y.
La sonnette d’appel du premier retentit et empêcha le bel élan conjugal qui emportait vers la cuisine les deux époux. Ennuyé, Léonard dit :
— Voilà qu’il m’appelle, le coco.
— Faut obéir, chéri, on se retrouvera.
— Léonard s’exécuta et, pénétrant dans la chambre d’Émile, aperçut son maître tout seul, debout, occupé à lire une lettre.
— Monsieur Léonard, prononça Émile, je ne voudrais pas vous contrarier, mais il importe néanmoins que je vous avise d’un fait très ennuyeux pour mon service : votre intelligence manque de tact.
— De tact, Monsieur !
— Parfaitement. Vous veillerez donc à vous munir de cette marchandise pour l’avenir, car, malgré toute mon indulgence, sans cela, nous serions dans la dure nécessité de nous séparer.
— Monsieur…
— Pour aujourd’hui, vous aurez à obéir à ce que vous commandera mademoiselle Addy.
Celle-ci entrait dans la chambre. Ayant entendu la dernière phrase d’Émile, elle dit :
— Qu’il monte donc les objets laissés en bas et qu’il prévienne le cocher d’être ici au plus tard vers une heure et demie.
— Ah, vous me restez donc à déjeuner ?
— Oui, mon ami, répondit Lucette, apparaissant à son tour, chaussée et en chemise.
Léonard se hâta d’obéir et, les paquets montés, Addy le suivit pour vaquer aux divers détails du service.
Émile et Lucette se retrouvèrent seuls.
— Tu as lu, interrogea Lucette ?
— Oui, et je ne comprends pas ta détermination.
— Ma sœur Lucine à Paris, me mandant aux Bleuets, ne saurait le faire que pour une raison très sérieuse. Addy l’a bien saisi. Dès la lettre reçue, elle est accourue.
— Et tu veux que je t’accompagne à ce couvent ?
— Tu verras une chose que peu d’hommes connaissent : une communauté cloîtrée de femmes.
— On me permettra de pénétrer ?
— Avec moi.
— Et ces femmes ?
— Toutes, jeunes, belles, jolies, capables d’inspirer d’ardentes passions et d’en ressentir ! Je suis tranquille sur ta fidélité ! puis… un accroc, ça ne compte pas dans l’Armée de Volupté.
— Ah, tu as absorbé mon sang en entier !
— Il fallait que j’arrache l’image de Lucie de ce cœur auquel je tiens.
— Lucie ! Serais-je bien un homme, si elle se dressait en ce moment devant moi !
— Ni elle, ni personne pour aujourd’hui ! Ah, Émile, tu es bien robuste, mais je le suis aussi, et c’est toi qui as crié grâce.
— J’éprouve des vertiges à me souvenir de cette nuit ! Tu m’as brisé.
— Voyons ça.
Il était à demi vêtu, il sortit sa queue, elle baissait pavillon. Lucette eut un geste de tendresse.
— Je connais ces états-là, murmura-t-elle, elle en a au moins pour deux jours.
— Méchante, méchante !
— Mon baiser te laisse insensible.