‹ L’Armée de voluptéChapitre 22 sur 24 · volume 2 · 09

volume 2 · 09

Il y eut à peine quelques minutes de repos où les couples reprirent haleine, se prélassant sur les tapis et où Lucine et Michelle, à cette heure étendues côte à côte, n’échangeaient plus de regards irrités, mais au contraire semblaient se convier à quelque licence inattendue.

Émile enlaçait encore le corps de sa maîtresse, Capraisine agenouillée, s’amusait à contempler le godmichet sorti du conin de Michelle et détaché de son ventre.

Lucine se délivra de l’enlacement d’Émile, tourna un regard vers Michelle attentive, d’un geste lui montra ses cuisses et murmura :

— Petite licheuse, le jus de l’homme est à ta disposition, viens vite.

Bientôt accroupie entre les cuisses de Lucine, la bouche sur ses lèvres secrètes, Michelle aspira la rosée laissée par Émile avec force grimaces de délectation.

T’en reste-t-il quelques gouttes ? demanda Capraisine à Émile.

— Pourquoi ?

— Elle te nettoiera mieux que tu ne le fis jamais.

Il bandait : de la main, Michelle lui recommanda de prendre patience jusqu’à ce qu’elle eut terminé avec Lucine ; Capraisine, debout, étonnée de cette vigueur mâle qui se ressaisissait si prestement, lui adressa un signe expressif de félicitation.

— Viens, lui dit Émile.

— Non, répondit-elle, plus tard.

Michelle, se retournant de son côté, lui saisit le gland de la queue, le contourna en rapides suçons, introduisit la langue jusqu’à l’interstice d’où coulait la liqueur, puis remonta le long de la queue, happa les couilles, et, les yeux ravis, lui donnant une claque sur les fesses, s’écria :

— Te voilà propre pour un nouvel assaut.

— Petite cochonne !

— Fi de l’ingrat, qui m’injurie pour le service rendu.

Lucine était revenue à Émile ; le prenant par le cou, elle lui dit :

— Ne vaut-il pas mieux les plaisirs ainsi et toujours, que de se consacrer au service amoureux d’une seule femme ?

— Oh, une seule femme ne me retiendra jamais longtemps !

— Le sait-on !

Capraisine avait aidé Michelle à se redresser, et s’en occupait en réel amoureux : Émile sentait autour de lui une atmosphère lourde et chargée de parfums orientaux qui portaient à la tête ; la lumière se mit à pâlir, et on ne distingua plus les objets que vaguement.

Alors, comme il était étendu sur le tapis, Lucine à son côté, il vit Capraisine venir s’asseoir à cheval sur lui, sur sa poitrine, lui faisant face, et il se régala à la patouiller. Debout devant elle, il aperçut Michelle qui se prêtait aux minettes de son amie, la surplombant de ses fesses, et il lui prit la fantaisie de la fustiger.

Le souvenir du coup de badine qui lui fut infligé, le retint par crainte de lui faire du mal.

La lumière pâlissait de plus en plus : on voyait tout juste la blancheur des chairs, et voilà qu’il tressaillit sous un mouvement continu de corps le frôlant et se succédant, sans que Capraisine le quittât ; il étendit la main et palpa les jambes de Michelle, toujours debout au-dessus de lui.

Il perçut un petit cri étouffé. Il voulut se lever, il était recouvert par un corps de femme accroupie sur son visage ; il se sentit enserré tout au long par plusieurs autres, et une main même lui dirigea la queue sur un conin qui la dominait.

Oh, ces chairs féminines ! Elles se mouvaient appelant les caresses, les suçons, les pelotages, l’encourageant dans toutes ses manœuvres d’attouchements, de baisers, de léchées, et il ne réfléchissait plus.

Ce ne fut plus un cri étouffé qui parvint à son oreille, ce fut une plainte lamentable, disant :

— Ah, grâce, grâce, je me repens, je n’oublierai plus, assez, assez, ma chair est en sang !

Puis le cri devint humble, déchirant, il se secoua, chercha à repousser tous ces corps qui l’étreignaient, il n’en eut pas la force : sur ses jambes, sur ses bras, sur sa poitrine, sur sa tête, on pesait, il était enfermé dans une véritable prison de chairs féminines.

Il ne respirait plus, il perdit connaissance.

Quand il revint à lui, il crut qu’il était fou. Il se trouvait dans la chambre où, pour la première fois, il posséda Lucie ; et dans cette chambre, sur le lit, où il reprenait ses esprits, Lucie et Yvonne, couchées à ses côtés, dormaient d’un doux sommeil.

Il se saisit la tête à deux mains, son mouvement réveilla Lucie, qui le prit dans ses bras et lui dit :

— Eh quoi, cher amant, est-ce ainsi qu’on s’endort ? Ah, chéri, chéri, quelle vigueur !

Yvonne s’éveilla à son tour, sourit, glissa la main à sa queue et dit :

— Oh, maîtresse, maîtresse adorée, il est encore sous les armes !

— Encore !

— Lucie, où suis-je ?

— Dans ma chambre, mon amour.

— Depuis quand ?

— Depuis que nous avons voulu nous coucher.

— Il y a longtemps ?

— Oh non, tu t’amusais tant et nous aussi.

— Nous étions seuls ?

— À nous amuser ?

— Oui.

— Ta question est spécieuse ! Je ne sais si d’autres que nous s’amusent autant ! Mais pourquoi te creuser l’esprit ? Tu disais, tu disais : « Encore », ne suis-je pas là ?

Elle l’entortillait des jambes et des bras, il la posséda, et il s’endormit de nouveau dans l’extase.

Le sommeil l’emportait. Deux femmes nues apparurent dans la chambre, Lucine et Capraisine.

— Tu as ton amant, dit Lucine d’un ton railleur.

— Je l’ai pour l’Armée de Volupté, oui.

— Oui, oui, l’armée modèle, où l’on aime l’amour et ses plaisirs, sans haine et sans restriction.

— N’es-tu pas générale de cette armée, Lucine ?

— Sans doute, sans doute, mais je suis aussi sœur des Bleuets, et on y comprend mieux la vie qu’à l’Armée de Volupté.

— Je ne le crois pas, sœur. Tu t’élèves contre Lucette qui tient trop à Émile, et toi, tu te particularises tant dans tes goûts, que tu rouvres l’ère des violences.

— J’aime de souffler sur les amours des autres, et ton bel amoureux ne pourra plus dire qu’il existe une des trois sœurs Callacini qu’il n’ait possédée !

— Tu voulais donc nous le prendre ?

— Non pas ; je tiens peu à l’homme, je préfère les femmes. Il m’a plu seulement de constater l’erreur de Lucette pensant qu’elle régnait à jamais sur le cœur de celui-ci.

— Peut-on croire à cela, dit avec amertume Lucie.

— Nous discourons, petite, et je venais te chercher pour la ronde finale. Sœur sainte Geneviève est folle de toi et n’a consenti à te confier ton bel amant qu’à la condition de ton retour.

Lucie jeta un regard sur Émile, le vit endormi ; elle sauta à bas du lit et dit à Yvonne :

— Il est sous ta sauvegarde.

— Tu peux venir sans crainte, sœur, il ne s’éveillera pas avant l’après-midi, et tu l’auras rejoint depuis longtemps, si tel est ton bon plaisir.

Que de salons et de galeries elles traversèrent pour revenir au couvent des Bleuets qui se trouvait d’un autre côté, peu importe ; les trois femmes arrivèrent à une vaste piscine rotonde, entourée de nombreuses colonnades, formant comme une enceinte de galeries marbrées autour du bassin, auquel on accédait par des marches s’enfonçant graduellement sous l’eau, et y trouvèrent l’animation la plus vive.

Des femmes et des hommes nus circulaient, couraient, riant et plaisantant, se précipitaient à l’eau, où, à la nage, quelque galant, encore enragé, saisissait une vaillante amoureuse et essayait d’en jouir.

On s’agitait, on discutait et on se défiait, ne s’occupant des uns et des autres que pour se provoquer à un échange de caresses voluptueuses.

Entre deux escaliers une porte était ouverte, porte donnant accès à un immense et luxueux salon, dans lequel on apercevait un attroupement de femmes nues, assemblées autour d’un objet qu’elles semblaient considérer.

Lucine, Lucie et Capraisine se dirigèrent vers ces femmes et contemplèrent alors l’objet qu’elles regardaient.

Sur un matelas recouvert d’une draperie de velours noir, était étendue la sœur Michelle, les jambes serrées par des cordes aux jarrets, les bras amenés au-dessus de la tête et attachés aux poignets, évanouie, le visage d’une blancheur de cire. Tout autour des seins d’où ruisselaient des gouttelettes de sang, étaient plantées des épingles. Assis sur le matelas, un homme nu avait à la main une pelote garnie, et en piquait une nouvelle, chaque fois que la malheureuse sœur entr’ouvrait les yeux.

Lucine jeta un coup d’œil à Capraisine et murmura :

— Dire qu’elle expie notre fantaisie, née brusquement et qu’elle prétendit entraver.

— Le sang purifie l’amour, répondit dans un sourire la sœur si aimée de Michelle.

Lucie avait détourné les regards, et, du groupe de femmes avides d’assister au supplice infligé à l’une des leurs, se détacha une blonde ébouriffée, à l’allure décidée, au port magnifique, qui la prit par la taille et lui dit :

— Te revoilà enfin, je craignais de te voir manquer à ta parole.

— Je te l’avais promis, Geneviève, je serais venue à n’importe quel moment. Ce spectacle ne me convient pas, retirons-nous, si tu veux m’être agréable.

— Il cessera bientôt et je présiderai la ronde des adieux. N’est-ce point ta sœur Lucine qui a commandé cette punition ?

Elle désignait avec indifférence le matelas, où un faible cri de Michelle révélait l’application d’une nouvelle épingle.

— Jusqu’à quand cela durera-t-il ?

— Jusqu’à ce que Lucine ait dit assez.

— Oh alors !

Elle fit un pas pour aller à elle, Geneviève l’arrêta et lui dit :

— Laisse, laisse faire, tu te créerais des ennemies dans toutes celles qui se pâment à ce spectacle ! Puis, n’es-tu pas ici pour moi ?

Tout en parlant elle la pelotait comme un cavalier épris, et Lucie s’abandonna à ses mains qui la fouillaient, à ses lèvres qui cherchaient les siennes. Elle vint s’allonger sur un divan afin de bien se livrer aux minettes de Geneviève, et elle entendit Lucine ordonner la fin du supplice.

Le vide s’opéra autour du matelas, sur lequel restèrent seuls Michelle et le planteur d’épingles ; celui-ci, changeant de rôle, les lui enleva par chaque minute marquée à une horloge, placée au milieu du salon.

Et ce retrait des épingles produisait le même effet de souffrance, attirait un nouveau cri suivi d’une tension des nerfs ; et l’homme, envoyant un coup de langue entre les cuisses, suspendait ce cri.

Capraisine, sur le seuil de la porte, avait enlacé Lucine, et lui baisant les lèvres, disait :

— Le sang de Michelle est entre nous, je serai ton amant, mais tu me paieras les souffrances de cette petite.

— Comment te le paierai-je ?

— Par mes caprices.

— Oh, qu’ils soient nombreux !

— Ne parle pas à la légère, tu ne sais ce que j’entends par caprices.

— Explique-toi.

— À quoi bon, tu n’éprouverais pas de surprise.

Une grosse cloche retentit, et un immense cri s’échappa de toutes les poitrines.

— Hosannah à la chair !

Geneviève s’arracha aux minettes dont elle abreuvait Lucie, et rejoignit avec elle, dans les galeries marbrées de la piscine, tous les assistants amassés sur ce point.

Elle s’assit sur un trône placé non loin d’un escalier, et autour de ce trône s’assemblèrent femmes et hommes, avec au premier rang, Lucine, Lucie, Capraisine. Insensiblement les hommes prirent les femmes à bras-le-corps, par derrière, et sur un mouvement lent d’oscillation, les embrassèrent sur chaque joue, tandis que se levait debout Geneviève, une main entre ses cuisses, et criant :

— Que le prêtre s’avance.

On entendit un chœur religieux, chanté dans un demi-lointain, s’approchant peu à peu, et un prêtre, sous les habits sacerdotaux, suivi d’une vingtaine de lévites des deux sexes, franchit la foule et s’arrêta devant Geneviève.

Il se prosterna par trois fois à ses pieds, les baisa l’un après l’autre, se leva, lui toucha le nombril avec l’étole, puis les fesses, et dit :

— L’œuvre de chair est consommée, allez dormir, frères et sœurs, allez et rêvez à la volupté.

Il s’assit à la turque devant Geneviève qui resta debout, et la ronde commença, rien qu’entre femmes, les hommes se retirant successivement par les escaliers.

Par couples de deux, elles tourbillonnaient autour de la sœur supérieure et du prêtre, se livraient à mille pelotages et se suçaient les lèvres, venaient s’incliner, pour partir et disparaître, jusqu’à ce qu’il ne restât plus qu’un groupe minime, composé des dignitaires de l’Ordre.

Le prêtre se redressa et dit :

— Le sérail est-il en paix ?

— Il y a eu trouble, père.

— Qui sema la tempête ?

— Une impure, une sœur de l’institut.

— Elle se nomme ?

— La sœur Michelle.

— Conduisez-moi auprès d’elle.

On revint au salon. Sur le matelas se trouvait toujours Michelle, libérée des épingles qu’on lui avait plantées aux seins, les plaies lavées, mais les jambes et les mains encore attachées. Son teint demeurait cireux, et de ses yeux ouverts coulaient quelques larmes. Son bourreau la gardait, et de temps en temps lui passait sur le corps une éponge imbibée d’une huile odoriférante qui calmait les douleurs : il lui passait ensuite sur les lèvres un pinceau, après l’avoir trempé dans un flacon posé tout auprès. Michelle esquissait une grimace, mais se léchait de suite les lèvres, et ses joues se coloraient.

Àla vue du groupe de personnes qui survenait, elle ferma les yeux et attendit.

Au milieu d’une dizaine de femmes nues, le prêtre s’approcha, jeta un coup d’œil autour de lui, fit un signe à l’homme qui veillait sur Michelle, s’agenouilla près de la tête de la jeune femme et lui dit :

— Michelle, mon enfant, quelle faute commîtes-vous ?

— Elle releva les paupières, sourit tristement, et répondit :

— J’aimais avec trop de foi.

— Et qui aimâtes-vous ?

— Une de nos sœurs.

— Vous eûtes tort. Vous savez bien que si je ne m’irrite pas des entraînements qui vous lient les uns aux autres j’entends que vous aimiez surtout vos frères, et ne contractiez alliance amoureuse qu’avec des hommes.

— Je fus coupable, je le reconnais.

— Pourquoi vous a-t-on frappée ?

Elle considéra les sœurs qui entouraient le matelas, surprit les regards ironiques de Capraisine, ceux menaçants de Lucine, dominateurs de Geneviève, et murmura :

— J’ai péché contre la discipline et j’en demande humblement pardon à mes sœurs.

— Votre repentir est-il sincère ?

— Il l’est.

— Il n’entre dans votre âme aucune amertume, aucune arrière-pensée contre qui vous valut le châtiment ?

— Rien, rien, mon père.

Le prêtre se leva, contempla les sœurs et dit :

— Je demande que le pardon lui soit accordé.

— Le pardon est octroyé, Monsieur l’aumônier, et la sœur Michelle allait être transportée dans une cellule de convalescence, lorsque vous êtes intervenu.

Son mal n’est pas grand et dans trois jours il n’y paraîtra plus.

Le prêtre eut un regard de mélancolie pour la jeune sœur et ajouta :

— Vous la transporterez dans une de mes chambres, la sœur Michelle est de mes protégées, ma mère, et on aurait dû avoir plus d’indulgence pour une première faute. J’interdis pour ce soir toute suite aux accords saphistes conclus par les femmes ici présentes.

— Monsieur l’aumônier, s’écria sœur sainte Geneviève, je suis seule maîtresse dans ma maison, et nul autre que moi n’a le droit de prononcer cette interdiction.

— Comme il vous plaira, ma mère ; demain j’en appellerai à l’Armée de Volupté et aux autorités ecclésiastiques : nous verrons ce qu’il adviendra du couvent des Bleuets.

— Vous abusez des complaisances que nous avons eues envers vous.

— Je me sers de mes droits acquis.

— Vous vous perdrez à jouer votre jeu.

— Ceci m’est affaire personnelle.

L’abbé Tisse a assez vécu et a assez fréquenté les pécheurs et les pécheresses pour ne redouter personne.

Malgré la colère éprouvée par celles qui espéraient terminer leur nuit dans les délices de Lesbos, il fallut se résigner et les femmes se séparèrent pour retourner chacune dans leur cellule, sachant bien que si elles passaient outre, l’abbé le saurait et sévirait.

Or, il était très puissant, l’abbé Tisse !

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