Chapitre 1.2.4
Pratique de Loüis Collado examinée.
LA pratique manuelle de l’Artillerie de Loüis Collado Ingenieur du Roi d’Eſpagne dans le Milanois, avoit êté imprimée quelque tems avant le livre de Diego Ufano dont nous venons de parler. Cet auteur fait un Chapitre dans ſon troiſiéme livre, de la maniére de tirer des balles avec le mortier ; dans lequel il explique principalement la néceſſité qu’il y a d’en fortifier les affuts, à cauſe que les mortiers ne reculant point comme les piéces de Canon, c’eſt aux affuts à porter tout l’effort du coup. Puis ayant fait voir comme il faut les charger, il dit que leur uſage n’eſt point pour battre des murailles ni pour tirer de point en blanc, maiis bien pour êlever de telle maniére la balle en haut par un mouvement violent & forcé, que venant à tomber de ſon mouvement naturel, elle puiſſe nuire aux ennemis dans l’endroit que l’on déſire ; ce qui ne ſe fait, dit-il, que par le moyen des points de l’Equerre & donnant à la piéce ou au mortier l’élévation que demande la choſe à laquelle on tire, qui eſt une pratique que l’on laiſſe au jugement d’un bon Canonier.
Il croyoit ce que la plûpart des Canoniers ont crû devant & après lui, que le boulet au ſortir de la bouche du Canon marchoit en ligne droite tant que la force de l’impreſſion de la poudre êtoit plus grande que celle de ſa péſanteur, & qu’il décrivoit une ligne courbe auſſi-tôt que le poids pouvoit contre-balancer la force mouvante ; laquelle courbe dégénéroit enfin en ligne droite & perpendiculaire, quand le poids ſe trouvoit le plus fort. Il a ſçû que la plus grande portée d’une piéce êtoit au ſixiéme point de l’Equerre ; mais il a crû que celles des points au deſſus êtoient moindres que celles des points qui ileur répondent au deſſous.
Il rapporte même une expérience, qu’il a faite avec un fauconneau de trois livres de balle élevé ſuivant les divers points de l’Equerre, ſur laquelle il conſeille les Canoniers de ſe régler pour les portées de toutes leurs piéces. Il dit donc uqe ſon fauconneau pointé à niveau de l’ame a chaſſé 368 pas ; au premier point de l’Equerre 326 pas au delà, qui font, dit-ili, en tout 594 ; au ſecond point 200 pas deplus, qui font en tout 794 ; au troiſiéme point 160 pas deplus, & en tout 954 ; au quatriéme point 56 pas au delà, & en tout 1010 ; au cinquiéme point 30 pas deplus, & en tout 1040 ; & au ſixiéme point ſeulement 13 pas au delà, qui font en tout 1053 pas pour la plus grande portée.
Il ne rapporte point les nombres des pas des portées de ſon fauconneau êlevé au deſſus du ſixiéme point ; il dit ſeulement qu’au ſeptiéme point ſa balle chût pluſieurs pas en deça de la poréte du ſixiéme ; au huitiéme point elle tomba entre la portée du troiſiéme & du ſecond point ; au neuviéme point entre celle du ſecond & du premier. Et qu’au dixiéme point la balle chût tout près de la piéce.
Je ne m’arrêterai pas à raiſonner ſur le rapport de cet Auteur & ſur le peu de ſûreté qu’il y a à ces expériences. Je dirai ſeulement en paſſant qu’il y a faute dans les chiffres de ſes nombres, & qu’il faut qu’au premier point de l’Equerre ſa piéce n’ait pas chaſſé, comme il dit, 326 pas plus loin qu’elle n’avoit à niveau de l’ame ; mais ſeulement 226 pas, parce que 268 & 326 ne ſont pas, comme il dit, 594 mais bien 694.