Chapitre 4.2.5
Réfléxions ſur le ſujet de l’Artillerie.
VOici quelques réfléxions que j’ai faites ſur le ſujet de l’Artillerie, par leſquelles on verra que la conduite de la balle n’eſt pas toûjours la même que celle de la direction de la piéce. Je dis donc qu’il y a beaucoup d’apparence que le feu prenant à la poudre de la charge ne l’embraze pas ſubitement toute entiére & toute à la fois pour donner au boulet, par une ſeule & unique impulſion, cette force & cette impétuoſité de vîteſſe avec laquelle il ſe meut. Au contraire il eſt bien plus probable que la véhémence de cette impreſſion lui eſt plûtôt & plus ſûrement communiquée par une infinité de percuſſions que les petits grains de la poudre allumez ſucceſſivement lui font reſſentir, ſoit en le pouſſant directement à meſure qu’ils s’enflament auprès de lui, ſoit qu’en frappant contre les côtez de l’ame & ſe réflêchiſſant une infinité de fois dans toute ſon étenduë, ils viennent auſſi ſe faire ſentir au boulet autant de fois qu’ils le rencontrent. Car il n’y a point d’épaiſſeur de métail qui fut capable de réſiſter à un ſi grand effort, s’il ſe faiſoit ſentir tout à la fois, & en un même endroit : & les Canons au premier coup ſe mettoient en piéces. Outre que leur longueur ſeroit inutile pour leur portée : car le boulet ayant une fois reçû toute ſa force imprimée, ſeroit toûjours porté à la même diſtance, ſoit qu’il ſortît d’un Canon ou plus long ou plus court. Ce qui eſt contraire à l’expérience.
Ceci peut ſervir de régle pour la proportion que la longueur du Canon doit avoir avec ſon diametre, laquelle doit être diſpoſée de telle maniére que la poudre de la charge y puiſſe être préciſément allumée tout entiére au moment qu’il vient à en ſortir : car ſi le Canon eſt trop court, une bonne partie de la poudre ſort avec le boulet ſans faire effet, ainſi qu’il arrive ſouvent & principalement aux piéces qui ſont échauffées : & ſi la piéce eſt plus longue qu’il ne faut, en ſorte que la poudre ſoit toute enflamée avant que le boulet ſoit arrivé à la bouche ; la force peut être conſidérablement diminuée par le frottement qu’il fait tout le long du haut de l’ame avant que de ſortir.
Comme les Canons qui ont de la longueur ont plus de portée que ceux qui ſont courts, à cauſe que le boulet, avant que de ſortir, y donne tems à une plus grande quantité de poudre de s’allumer : l’on peut augmenter de beaucoup la force des Canons courts, en creuſant des petits canaux tournez en forme de ſpirale au dedans de leur ame, & pouſſant avec violence ſur la poudre une balle de plomb un peu plus groſſe que le diametre du Canon, afin qu’en ſortant elle ſoit contrainte de ſuivre le contour des canaux de la ſpirale : car par ce moïen la balle mettant autant de tems à ſortir du Canon quoi que court, qu’elle mettroit à ſortir d’un autre Canon qui ſeroit auſſi long qu’un de ces canaux étendus ; elle fera qu’il s’y allumera autant de poudre qu’il s’y en allumeroit dans l’autre, & que la force y ſera également augmentée.
L’on peut encore donner beaucoup de force aux Canons courts en creuſant en rond le fonds de leur culaſſe en forme de campane ou de cloche : car comme l’action de la poudre qui prend feu, ſe fait en rond de ſphére & tout alentour, il n’y a que cette partie qui regarde la bouche de la piéce qui pouſſe le boulet en avant, & celle qui regarde la culaſſe tombe dans le creux de la campagne qui, êtant à peu près fait de figure parabolique, la raſſemble & la refléchit tout entiére avec la même vélocité vers le boulet ; deſorte qu’il ne ſe pert rien de l’action de la poudre, qui par ce moïen ſe trouve employée tout entiére ſur le boulet. Au lieu qu’aux autres Canons le boulet ne reſſent que cette partie de l’action de la poudre qui ſe porte directement en avant, la plûpart du reſte ſe perdant ſans effet ſur le derriére & vers la culaſſe.