Chapitre 4.2.6
Suite de la réponce à la quatriéme objection.
MAis pour retourner à nôtre ſujet, l’on peut inférer de ce raiſonnement que le boulet au ſortir de la piéce ne va jamais droit au but vers lequel elle eſt pointée, & qu’il ſe détourne notablement de la ligne de la direction en montant dès le moment qu’il ſort de la bouche ; car les grains qui ſont les plus proches de la culaſſe s’allumant les premiers pouſſent par leur mouvement précipité non ſeulement le boulet, mais même les autres grains de la poudre, qui par leur propre péſanteur ſuivent le boulet, au long du fonds de l’ame, où s’alumant l’un après l’autre, ils frappent quaſi tous le boulet vers le deſſous qui n’êtant pas de calibre, à cauſe du jeu qu’il doit néceſſairement avoir dans la piéce, eſt êlevé inſenſiblement vers le bord ſupérieur de la bouche, contre lequel il frotte tellement en ſortant qu’aux piéces qui ont beaucoup ſervi & dont le métail eſt un peu doux, l’on remarque un canal conſidérable que le boulet en ſortant y a à la fin creuſé par ce frotement.
Deſorte que le boulet, comme il paroit de tout ce diſcours, n’êtant jamais portée en ligne droite vers le but, quelque ſoin que l’on prenne de pointer la piéce horizontalement, il ne faut pas s’étonner s’il employe plus de tems à monter & à deſcendre dans toute l’étenduë de la courbe qu’il décrit, qu’il n’en mettroit à tomber ſeulement de ſon poids à la hauteur de la bouche de la piéce.
Je joindrai ici la même expérience que le Pere Merſene raporte dans ſa baliſtique, pour montrer que la nature fait toûjours obſerver ſes régles dans ſes jets en la maniére que nous les avons expliquées. C’eſt celle que M Petit a faite autrefois au Havre de Grace avec une piéce de 33 livres de balle, êlevée huit toiſes ſur le niveau de la campagne qui, pointé ſous la direction de l’angle de 22 dégrez, a chaſſé à la longueur de 1900 toiſes dans le tems de 20 ou 21 ſecondes. Car par le calcul on peut faire voir ſur cette hypothéſe que la balle s’eſt êlevée à la hauteur de près de deux cens toiſes au-deſſus du niveau de la batterie, & qu’il lui a falu dix ſecondes pour monter à certe hauteur & près d’onze ſecondes pour en deſcendre. Où il paroit que la péſanteur de la balle, dans toute l’étenduë de cette portée, a fait le même effet pour le mouvement uniformement accéléré, qu’elle auroit fait quand elle n’auroit point eû d’autre impreſſion, parcourant en deſcendant environ douze piés en une ſeconde & le reſte à proportion.
Je ne crois pas que l’on doive faire beaucoup de cas de l’expérience du jet du Dragon de Ruel raportée par le Pere Merſene ; pour le peu d’exactitude avec laquelle elle a êté faite : mais ſur celles des arquebuſes rayées, on peut dire que quand il ſeroit même véritable, ce que dit le même auteur, qu’une balle porte juſte de but en blanc à la longueur de cent toiſes en une ſeconde de tems ; il ne ſeroit pas mal-aiſé de répondre que pour peu que l’on donnât de latitude à ce qu’il appelle de but en blanc, ſon expérience ſe trouveroit entiérement conforme à nos hypothéſes. Il ne faut que ſuppoſer que la direction de l’arquebuſe ait êté ſeulement d’un demi dégré ou de 35 minutes au plus, au-deſſus de la ligne horizontale, dont il eſt impoſſible de reconnoître la différence à la vûë, ou que la balle par l’impreſſion du feu de la poudre ait êté portée ſuivant cette direction : car par ce moïen l’on peut voir par le calcul qu’elle ſe ſera êlevée dans le milieu de ſa courbe à la hauteur perpendiculaire de trois piés ; ce qui ſuffit pour emploïer une demi-ſeconde de tems pour arriver en montant à cette hauteur & autant pour en deſcendre, conformement aux loix naturelles du mouvement uniformement accéléré.
Que ſi l’on dit, comme il y a grande apparence, que la vîteſſe de la balle ſortant d’un arquebuſe rayée eſt beaucoup plus grande, puis qu’à la longueur de plus de cent cinquante pas elle eſt preſque égale à celle du ſon qui fait douze cens toiſes de chemin en ſept ſecondes, c’eſt-à-dire peu moins de cent toiſes en une demi ſeconde de tems : il faudra beaucoup moins de déviation de la direction horizontale ; & il ſuffira que la balle dans le milieu de ſa courſe s’êleve ſeulement à la hauteur perpendiculaire de neuf pouces pour faire quadrer le mouvement de ſa péſanteur aux loix de la nature que nous avons expliquées. Auquel cas il eſt moralement impoſſible que l’on puiſſe connoître la différence d’un jet de cette nature & de celui qui ſeroit purement horizontal.
Quoi que tout ce que je viens d’expliquer faſſe aſſez connoître, que ce que l’on dit contre nôtre hypothéſe au ſujet de la compoſition des deux mouvemens, dont l’un eſt égal & l’autre eſt uniformement accélére, n’eſt pas capable de la détruire ; je ne voudrois pas néanmoins m’opiniâtrer à ſoûtenir aveuglement, que par ce mélange il n’arrive jamais aucune mutation ni à l’un ni à l’autre. Car bien qu’il fût véritable que la péſanteur ne ſoit jamais oiſive & qu’elle agiſſe toûjours également ſur un corps, ſoit qu’il ſoit en repos, ſoit qu’il ſoit emporté de quelque rapidité que ce puiſſe être ; il ne s’enſuit pas pour cela que les eſpaces qu’elle lui fait parcourir ſur les perpendiculaires ſoient toûjours les mêmes dans les mêmes tems, quoi que peut-être ils ſoient toûjours dans les mêmes proportions.
Nous voïons dans nôtre air & dans le mouvement ordinaire des corps qui ſont autour de nous, qu’un poids tombant parcourt environ trois piés huit lignes & demie au commencement de ſa chûte dans le tems d’une demi ſeconde, & environ douze piés deux pouces dix lignes dans celui d’une ſeconde entiére, & ainſi du reſte en faiſant les eſpaces proportionels aux quarrez de tems. Mais qui peut nous aſſûrer que dans un air beaucoup plus êlevé ou plus abaiſſé vers le centre de la terre, plus péſant ou plus léger, ou même agité d’une autre maniére que le nôtre, un corps en tombant ne parcoure pas un eſpace plus grand ou moindre que celui de trois piés demi ſeconde du tems de ſa chûte, & que les autres eſpaces dans la ſuite de leur mouvement ſoient entr’eux en proportion des quarrez des tems.
Et ſi l’air, comme nous le voyons par les expériences admirables du Barometre, ne péſe jamais plus que lorsqu’il eſt le plus pur, le plus ſerain & le moins agité ; comme au contraire il ne paroît jamais plus léger que lors-qu’il eſt battu des vents ou chargé de nuages épais, leſquels y font apparemment des mutations, qui pour nous être inconuës, ne laiſſent pas de ſuſpendre en quelque maniér l’effet de ſa péſanteur naturelle : pourquoi ne pourrons nous pas, par la même raiſon, préſumer que la violente rapidité de l’impreſſion que le feu de la poudre communique à un boulet de Canon, ne puiſſe au ſortir de la piéce interrompre l’effet ordinaire de ſa péſanteur ; & faire que les eſpaces qu’il parcourt ſur les perpendiculaires dans le commencement de ſon mouvement, ne ſoient pas ſi grans qu’ils ſeroient, ſi le boulet n’avoit point d’autre impreſſion que celle de ſa gravité, quoi que ces eſpaces fuſſent toûjours dans la proportion des tems du mouvement ?
Quoi qu’il en ſoit néanmoins, cette différence ne ſauroit tout au plus faire autre effet ſur la ligne de projection des mobiles, que de les rendre peut-être un peu plus droites au commencement de leur courſe qu’il ne faudroit pour être exactement paraboliques, ainſi que Galilée l’a fort bien remarqué : ſans que pour cét effet les proportions de leurs êtenduës ſuivant la différence de leurs directions, & ſuivant les nombres qui leur ſont aſſignez dans les tables que nous avons propoſées ci-devant, ſe trouvent aucunement altérées.