12
C’est à dessein que nous donnons à ce chapitre un titre restreint : l’éducation que l’enfant doit recevoir au sein de la famille. Notre intention n’est donc pas de résumer tout un traité de pédagogie, encore moins, de donner des conseils à ceux et à celles dont la mission est d’instruire l’enfance, l’adolescence et la jeunesse, dans les écoles primaires et supérieures. Il y a, là-dessus, d’excellents ouvrages que les éducateurs de profession pourront consulter et qui assureront l’efficacité de leur noble ministère.
Rappelons tout simplement, quelques principes, sur lesquels s’appuient le droit et le devoir des parents de donner à leurs enfants, l’éducation intellectuelle, morale et religieuse.
C’est une vérité incontestable en conformité avec les données les plus certaines de la philosophie et de la théologie, que le père et la mère, par le fait qu’ils sont des générateurs, sont aussi des éducateurs de leur progéniture ; étant les instruments de Dieu dans l’acte de la transmission du bien de la vie, ils sont logiquement des intermédiaires, choisis également par Lui, pour aider à l’évolution et au perfectionnement de cette même vie. Or, l’éducation de l’enfant, depuis sa naissance jusqu’à sa maturité, n’est pas autre chose que son développement progressif.
Cette éducation se donne dans un double milieu : au foyer domestique et à l’école. Les parents soucieux de leur responsabilité, ne peuvent donc pas se décharger entièrement sur les instituteurs et les institutrices de leur choix, du soin de former l’intelligence et la volonté de ceux qu’ils ont mis au monde : ils se doivent à eux-mêmes et à ceux-ci de remplir une fonction que la nature leur impose.
Traçons ici les grandes lignes de leur programme d’éducateurs domestiques.
Le droit et le devoir d’instruire l’enfant présupposent dans ceux qui en sont investis, le dépôt sacré de l’autorité ; et c’est de cette autorité paternelle et maternelle qu’il sera d’abord question.
L’autorité, d’après l’étymologie même du mot, est la puissance morale, le droit imprescriptible et inaliénable de l’auteur sur son œuvre ; on pourrait dire avec exactitude que c’est « un droit d’auteur » conféré par la nature elle-même. Cette vérité élémentaire explique et justifie l’axiome que « toute autorité vient de Dieu et qu’il n’en est pas qui ne vienne de Dieu », en d’autres termes, Dieu, cause première et universelle de tous les êtres, a seul, sur ces mêmes êtres, un droit d’auteur, une autorité innée et nécessaire.
Mais, il a plu à cet auteur de toutes choses, de se servir de ses créatures dans la procréation des êtres vivants, et dans le cas des vivants intelligents et libres, d’accorder à ses instruments divins une part de son pouvoir moral, de son autorité pour les gouverner, et les conduire à leur fin respective.
Il est facile de conclure, après cela, que l’autorité des parents sur leurs enfants, est celle qui procède le plus immédiatement et le plus directement du Créateur, celle qui est la plus naturelle et la plus nécessaire, celle enfin, qu’il leur est impossible d’abdiquer. Un souverain, roi, empereur ou président de république, peut déposer le sceptre et la couronne, le mandat officiel qu’il a reçu de Dieu par l’intermédiaire de la société qui l’a élu : mais jamais un père et une mère n’auront la liberté de renoncer à l’exercice de leur autorité, dans le petit royaume de la famille. Que les parents se convainquent donc, une fois pour toutes, qu’ici abdication équivaudrait à une dégradation, à une renonciation morale, à une véritable impossibilité.
Trois conditions semblent devoir présider à l’exercice de l’autorité paternelle. Elle doit être raisonnée, ferme et douce.
L’exercice intelligent de l’autorité familiale exclut le caprice et l’arbitraire, l’obéissance à la sentimentalité et à un amour aveugle, ou à toute autre passion capable d’obscurcir le jugement. Le manque de logique et de suite dans le commandement, le rend sujet à la critique et au mépris, provoque même la désobéissance et la révolte. Sacrifier le véritable intérêt de l’enfant à une affection mal réglée, à une tendresse non éclairée, c’est se préparer un lendemain fait de larmes et de regrets. Corriger le délinquant sous l’influence de la colère et de l’impatience, c’est jeter dans son cœur des semences de haine et de vengeance, en un mot, c’est risquer le respect de l’autorité et la morale de l’enfant.
Àcette première condition de l’exercice raisonné de l’autorité, il faut ajouter celles qui atteignent la volonté du supérieur, l’énergie et la fermeté. Du moment que l’ordre donné est le fruit de la réflexion, doit procurer le bien du sujet et concourir à l’intérêt général, il n’y a pas de raison de l’affaiblir et d’en diminuer l’effet par des demi-concessions, des dispenses non justifiées, des rétractations humiliantes. Il faut que l’enfant comprenne bien, dès le commencement, qu’il n’y a qu’une voie à suivre pour arriver à son bonheur présent et futur, celle de la soumission et de l’obéissance à la volonté sage et raisonnée du chef de la maison. Qui pourra jamais mesurer l’étendue des désastres accumulés par les faiblesses des parents dans le gouvernement du petit monde domestique ?…
Des aveux terrifiants, faits par des hommes, amenés au bord de l’abîme et du vice et du crime, sont la preuve que la mollesse des parents prépare les recrues du bagne, les malheureuses victimes du déshonneur.
Enfin, la fermeté dans la volonté de celui qui commande sera tempérée par la douceur et la charité ; de la sorte, l’exécution de l’ordre donné sera rendu plus facile et plus agréable. Il y a des mères qui ne savent jamais parler à leurs enfants que sur le ton de la colère et du reproche ; l’amertume des expressions va parfois jusqu’à l’injure ! Comment ne pas être étonné que tout cela vienne d’un cœur qui ne doit savoir qu’aimer, d’une bouche qui ne doit savoir que bénir.
L’excès de sévérité dans l’appréciation des actes et dans la condamnation de la conduite d’un enfant, prouve le défaut de jugement et l’étroitesse du cœur ; ce ne sera jamais, à coup sûr, la bonne méthode de correction des défauts et de la formation du caractère. L’enfant devenu adulte, aime à se souvenir de la bonté maternelle, et il puise, dans cette réminiscence, un principe qui le guide à son tour, dans le gouvernement de sa famille. Au contraire, un traitement d’une rigueur excessive l’éloignera du foyer, dont il a peur, le détachera de ses parents et laissera dans sa mémoire, une impression pénible dont il ne pourra jamais se défaire.
Une fois le principe de l’autorité paternelle établi, et sa mise en pratique bien conditionnée, il reste à indiquer la part qui revient aux parents, dans l’œuvre de la formation intellectuelle, morale et religieuse de l’enfant.
Instruire, c’est orienter l’intelligence vers la vérité, lui inspirer le goût, le désir de la connaître, l’espérance d’y arriver, c’est aussi lui fournir les moyens de la découvrir et de s’en nourrir. Que ne peuvent pas faire dans ce sens, un père et une mère pour l’instruction de ceux qui leur sont chers.
La morale de l’enfant se résume donc à ces deux vertus : obéir, d’abord, et toujours dire la vérité.
Les parents auront donc soin de leur inspirer l’horreur de tout ce qui n’est pas vrai : du mensonge, de l’erreur et du préjugé. L’habitude de mentir trop commune chez les enfants, devra être combattue avec vigueur et par tous les moyens possibles ; l’enfant coupable, mais avouant franchement sa faute, devra en être loué et s’il le faut, récompensé, avec la discrétion voulue. Pour ne pas donner même une ombre de mensonge, les parents renonceront à ces petits stratagèmes, dont ils se servent parfois, pour effrayer les enfants, pour les ramener à l’ordre, pour les faire dormir : on ne fera pas appel au loup-garou, au croquemitaine et autres personnages imaginaires qui ne servent qu’à troubler les rêves des petits et à les rendre craintifs à l’excès.
Pour fermer la porte de l’esprit à ce qui est faux ou non, prouver sérieusement, les parents proscriront impitoyablement le mauvais livre, la lecture dangereuse, la fréquentation des amis empoisonneurs, l’entrée au salon des conversations qui n’ont pour but que de contaminer l’esprit, en souillant le cœur. Des hommes qui furent victimes de l’irréligion et de la licence morale ont fait remonter l’origine de leur malheur jusqu’à une bibliothèque de famille, ou à des conversations risquées qu’ils avaient entendues dans leur jeune âge.
Prémunir l’esprit de l’enfant contre le mal de l’erreur, du mensonge et du préjugé, sous toutes leurs formes, c’est la partie négative du devoir de l’éducateur au foyer : il lui faut de plus, en exécuter la partie positive qui consiste à enseigner la vérité. Les parents y sont obligés durant les trois périodes qui se partagent la vie de leurs enfants, sous le toit paternel ; avant la fréquentation de l’école, au cours de celle-ci et après qu’ils en sont sortis.
Dès le bas âge, et avant même qu’ils n’aillent s’asseoir sur les bancs d’une classe, l’enfant peut et doit être initié à un certain nombre de connaissances ; et c’est à ses parents qu’il est en droit de demander cette première initiation. Ainsi, on peut lui apprendre graduellement les premiers éléments des sciences usuelles, les notions fondamentales de la morale et de la religion, les grands faits de l’histoire de son pays et de son Église. Comme il serait beau le rôle éducateur d’un père et d’une mère, si, par exemple, ils éveillaient l’admiration des petits par des récits tirés de l’histoire sainte, de l’Évangile et de l’histoire du Canada. Ce serait jeter à pleine main, dans un sol vierge et extrêmement fertile, des semences de vrai, de bien et de beau ! Au temps de la moisson, on reconnaîtrait et l’intelligence et, le zèle du laboureur.
La première éducation intellectuelle de l’enfant a lieu au foyer : il est donc important qu’il y apprenne à parler sa langue maternelle correctement et à ne pas y mêler des mots et des expressions qui la gâteraient. Voilà pourquoi l’entourage doit être surveillé pour sa manière de parler, afin que plus tard l’enfant n’ait pas à réapprendre sur les bancs de l’école, une sorte de langue inconnue.
En vue de la formation du langage de l’enfant, les parents doivent surveiller dès le début l’orthographe orale, l’exactitude de l’expression, la prononciation des mots et des phrases. L’habitude est une seconde nature ; on s’habitue de bonne heure à transgresser les lois de la grammaire, à ignorer le dictionnaire, et on finit par se créer un lexique et un vocabulaire dont on fait un usage exclusif.
L’enfant à l’école réclame encore le concours de ses parents pour compléter l’œuvre de l’instituteur et de l’institutrice. C’est d’eux qu’il doit apprendre le respect de l’autorité et la reconnaissance pour le bienfait vis-à-vis de celui et de celle qui ne sont que les substituts du père et de la mère, leurs mandataires, suppléant à leur insuffisance. Que les parents ne l’oublient jamais ; une critique à l’adresse du maître d’école, un coup porté à son autorité, contribuent fatalement à la diminution de leur propre puissance.
Pour aider efficacement à l’action du professeur, les parents surveilleront le travail que les élèves font à la maison : leçons à apprendre, devoirs à écrire, compositions à rédiger. Ici encore, se rappeler que l’école n’est que le prolongement du foyer domestique et la personne du maître : le dédoublement de celle du père de famille : aux deux endroits doit se faire le travail de l’étude ; par l’action combinée des deux éducateurs, il devrait aboutir aux résultats désirés.
Une fois sorti de l’école, l’adolescent n’a pas encore complété son bagage intellectuel, sa provision de science ; il devra poursuivre consciencieusement des études dont il ne possède que la clef. La noble ambition de chercher encore à savoir, la générosité dans l’effort, le recours au moyen de développer des connaissances rudimentaires, devront trouver une force et un appui auprès de ceux qui ont charge de préparer l’homme de demain. L’étudiant de l’Université et l’élève de l’école technique et autres, restent l’objet de la sollicitude paternelle, comme le débutant d’une classe élémentaire
« La mère n’a qu’un moyen de garder son autorité sur la pensée de son fils, c’est de lui parler à tous les âges la langue dont il sent le besoin, et, dans l’âge où il s’instruit, le langage du savoir. Qu’elle s’instruise donc, elle-même, pour lui, sinon pour elle. Si les aridités de certaines questions la découragent, ne se dira-t-elle pas qu’à persévérer elle assure peut-être le triomphe de la vérité dans l’âme de son fils ? Ne songera-t-elle pas que l’ignorance lui vaut sa plus intime douleur, en la faisant déchoir, quand ce fils devient homme, de la confiance sans bornes où la tenait l’admiration de l’enfant ? Ne comprendra-t-elle pas que ce découragement est la première déception profonde de l’enfant lui-même, la première foi qui s’écroule en lui et qui déjà ébranle l’autre ? Ne voudra-t-elle pas lui donner la joie d’être en toutes ces choses fier d’elle, de croire à la raison comme il croit au cœur de sa mère ? »
Il est à peine nécessaire en finissant ces remarques, de rappeler aux parents capables de l’oublier, le devoir rigoureux d’envoyer aux écoles, les enfants, à qui ils ne peuvent donner eux-mêmes l’instruction, faute de temps ou de compétence. On déplore malheureusement, même dans notre pays si chrétien, l’apathie de certains parents, en matière d’instruction ; parfois, elle est causée par le prétendu besoin d’utiliser les services d’un enfant pour le travail, parfois même, une sordide avarice suggère la pensée de grossir le salaire du mari par celui des enfants, encore en âge de fréquenter la classe. Quoi qu’il en soit de l’opportunité et de l’efficacité des mesures coercitives, telle qu’une loi dite d’instruction obligatoire, il suffit de savoir que le droit naturel, la volonté de Dieu, les préceptes de l’Église et les dictées de la conscience, imposent aux pères et aux mères l’obligation sacrée d’instruire leurs enfants, de leur fournir ainsi les armes nécessaires pour les luttes de la vie, un moyen indispensable de nos jours, de gagner leur pain.
L’éducation morale n’est autre que la formation de la volonté, l’action constante qui la soumet au joug de la discipline ; et une volonté bien disciplinée est celle qui n’a d’autre objectif que le bien moral, d’autre règle que la loi, d’autre principe moteur que celui de la vertu. Cette volonté ainsi réglée, devient à son tour la faculté maîtresse qui dirige et contrôle les passions et les appétits inférieurs, les sens et leur activité vitale. Puisque la volonté est, de la sorte, la reine du petit monde inférieur, on conçoit la suprême importance de l’éduquer et de la discipliner dès le bas âge. Deux comparaisons devenues classiques illustrent cette vérité : une cire molle se laisse aisément façonner et prend toutes les formes du moule dans lequel elle est jetée ; mais, une fois durcie, elle résistera à ce procédé et gardera sa première disposition. Pareillement, l’arbre encore au début de sa végétation, est souple et peut facilement être redressé : plus tard, l’arboriculteur tentera, mais en vain, un travail de rectification. Or, la volonté d’un enfant ressemble à cette cire liquide, à cette plante récemment sortie de terre, c’est pourquoi elle réclame alors, plus que jamais, une formation disciplinaire*, forte et durable.
Le premier élément de cette formation se trouve dans la vie des parents eux-mêmes, donnée comme exemple à leurs enfants ; pour ceux-ci, le code de la morale individuelle et sociale s’incarne dans ces personnes vénérées qu’il appelle son père et sa mère ; et on peut dire que les imiter en tout et partout sera l’ambition de sa vie à ses différentes étapes. On voit d’ici les effets désastreux du mauvais exemple donné par un père adonné au blasphème, à l’intempérance, à la luxure, à la paresse, à la fraude, et autres vices ruineux et antisociaux ; comme aussi, la conduite rangée et moralement belle que des enfants ont eue sous les yeux sera une leçon permanente et suggestive d’honnêteté naturelle et de vertu chrétiennes.
La formation morale de l’enfance, de l’adolescence et de la jeunesse doit être à base de sacrifice : c’est-à-dire, que l’enfant, l’adolescent et le jeune homme doivent apprendre à mettre en œuvre, pour Dieu, pour leur patrie, pour leur famille, et pour eux-mêmes, tout ce qu’ils ont : vie, activité, force, talents et facultés : le rendement qu’on est en droit d’attendre de ces dons, qui sont comme un capital prêté à intérêts, représente la somme de bien, assignée à chaque individu. Cette loi naturelle n’est autre que celle du travail à tous les âges et dans toutes les conditions sociales ; c’est ainsi, la condamnation de l’oisiveté et la stérilité de certaines existences ; c’est en particulier, la réprobation de ce sophisme immoral que, lorsqu’on est riche, on n’a pas besoin de travailler.
Le sacrifice exige de plus, qu’on fasse mourir en soi, et qu’on éloigne de soi tout ce qui peut nuire au développement et à l’exercice de la vie supérieure, tout ce qui peut gêner et encore plus, empêcher l’âme de s’élever jusqu’à la hauteur de son idéal, et de le réaliser, dans la mesure compatible avec la faiblesse humaine. Cet article second de la loi du sacrifice, impose à tout homme l’obligation de soumettre le corps et l’âme, les sens et les appétits inférieurs à la raison et à la volonté libre et ces dernières facultés à l’empire de la vérité et du bien moral. Or, cette soumission ne s’opérera que dans la mesure que ce corps sera, tempérant dans le manger, le boire, le sommeil, le vêtement et l’usage des biens destinés à la santé physique ; dans la mesure où les passions seront affaiblies, contrôlées et dirigées en vue de l’intérêt personnel bien entendu et de l’intérêt public ; dans la mesure où on ne fera pas de sa raison privée et de son vouloir capricieux et égoïste la règle de ce qui est vrai et de ce qui est bien.
Une fois la loi universelle du sacrifice bien comprise, l’éducateur y rattachera l’obligation de la sobriété, de la chasteté, de la patience et de l’endurance dans l’épreuve, comme vertus individuelles ; l’obligation de la fidélité conjugale, du support mutuel, du dévouement sans réserve, comme vertus familiales ; l’obligation du respect de la vie, de la fortune, de la réputation et de l’honneur du prochain comme vertus sociales, résumées dans la justice et la charité ; l’obligation de l’obéissance aux pouvoirs établis, du désintéressement dans la chose publique, de l’abnégation poussée jusqu’à l’héroïsme, au service de la patrie : voilà autant de conclusions pratiques qui découlent du principe fécond, que la valeur de la vie est en proportion directe de l’esprit de sacrifice. Et, il est bon, nécessaire même, que l’enfant l’apprenne des lèvres de ses parents, et en fasse l’inspiration directive de tous ses mouvements vers cet objectif qui est le bonheur présent et futur.
Puisque nous en sommes à l’article de l’éducation morale, ce ne serait pas dépasser les limites du sujet que d’avertir les pères et mères d’instruire leurs fils et leurs filles, sur le grave sujet de “l’origine et de la transmission de la vie”. Ce problème est complexe et c’est, avec grande délicatesse qu’il faut essayer de le résoudre. Trois procédés ont été prônés : le premier consiste à expliquer “ le mystère ”, sans détour ni équivoque ; tout ce que Dieu a fait étant beau et grand, et que la malice des hommes est seule à gâter son œuvre.
Il ne faut pas, ou couvrir du voile de l’illusion les choses qui se rapportent à la paternité et à la maternité, ou encore moins, les présenter comme des phénomènes, nécessaires sans doute, mais, dont il faut rougir, et qu’il faut cacher aux “non initiés”. L’ignorance complète, dit-on, ne peut exister à cet égard ; à l’âge de la puberté, la curiosité s’éveille, l’appétit sexuel se développe, et conséquemment, le problème se pose : alors, à toutes les questions, il faut donner une réponse claire, complète et satisfaisante. Autrement, les enfants acquerront cette connaissance par des voies détournées, de la bouche d’un compagnon, qui lui fera prendre la passion brutale pour l’amour conjugal sain et pur, qui enseignera le chemin de la débauche, avec ses cruels désenchantements plutôt que les joies des affections honnêtes. L’expérience a démontré que vouloir laisser ignorer à la jeunesse et même à l’adolescence, ces éléments de physiologie, c’est préparer sans le vouloir, un lendemain marqué par des chutes, peut-être même, le déshonneur. Se plaçant au double point de vue de l’hygiène du corps et de la santé de l’âme, Madame Jeanne Leroy-Allais écrit les lignes suivantes dans son intéressant petit volume, intitulé : « Comment j’ai instruit mes filles des choses de la maternité ». « Il faut surtout, dit-elle, que les mères, faisant taire des scrupules hors de propos, l’étudient (la syphilis) consciencieusement, afin de savoir protéger leurs enfants petits, contre la contagion, grands, contre la débauche. »
« Les enfants, dit Émile Faguet, veulent savoir, avec une ardeur d’enquête assez, naturelle, comment ils viennent au monde, et on leur répond par des fables qui ne peuvent que redoubler leur curiosité et aggraver et prolonger leur trouble. Mieux vaudrait, je crois, leur dévoiler entièrement le mystère, non de la génération, mais de la parturition. Leur dire que les femmes enfantent comme les femelles des animaux mettent leurs petits au monde, et comme la fleur fait son fruit, les met en repos sur une idée vraie pour longtemps, satisfait leur curiosité légitime et l’éteint en la satisfaisant, jusqu’au temps de la puberté, où, il sera utile et même nécessaire et obligatoire de leur dévoiler le reste du secret. »
Victor Hugo y va avec plus de discrétion : « L’âme d’une jeune fille, dit-il, ne doit pas être laissée obscure ; plus tard, il s’y fait des mirages trop brusques et trop vifs comme dans une chambre noire ; elle doit être doucement et discrètement éclairée, plutôt des reflets des réalités que de leur lumière directe et dure ; demi-jour utile et gracieusement austère qui dissipe les peurs puériles et empêche les chutes. »
Pierre de Coulevain tranche la question par ces lignes : « Pour les jeunes filles, l’humanité est une chose abstraite. Il en est de même du mariage, elles y entrent de gaieté de cœur, sans savoir à quoi elles s’engagent ! On les laisse dans l’ignorance de la vie qui leur fait commettre un tas de sottises. C’est cruel, barbare et bête !…
Avec ce mystère bête autour de la plus grande loi de la nature, nous avons l’air de vouloir donner à Dieu, qui l’a créée, des leçons de pudeur. C’est grotesque ! »
Àl’encontre de ce procédé, s’en trouve un autre diamétralement apposé, celui qu’on a universellement suivi dans notre pays. De crainte de piquer une curiosité chez l’adolescent, et surtout chez la jeune fille, et pour que cette curiosité n’éveille pas à son tour, des appétits déréglés, en un mot pour n’avoir pas l’air d’enseigner « le mal », on a préféré laisser l’enfant impubère et pubère dans une tranquille ignorance, laissant à la nature et aux circonstances, le soin de renseigner celui-ci sur l’histoire de la formation humaine. La doctrine du juste milieu semble avoir et mériter les préférences de ceux qui, de nos jours, s’occupent de cette question éminemment morale. Déchirer le voile qui couvre ce « mystère », tout d’un coup, et sans ménagement progressif serait jeter le trouble dans l’âme si calme de l’adolescent, lui créer de véritables anxiétés de conscience ; cette révolution soudaine pourrait avoir des résultats fâcheux, au triple point de vue physiologique, psychologique et moral. Des conversations suggestives, des lectures imprudentes, des spectacles provocateurs, compléteraient cette révélation par trop subite.
D’autre part, user de subterfuge, de périphrases et de mots ambigus, pour parler des voies admirables de la nature, c’est supposer une ignorance, qui ne peut durer longtemps et qui, comme on le disait plus haut, finira par se dissiper, à la suite d’entretiens et de lectures risquées. Ce qui est plus grave et ce qu’on a bien des fois déploré, c’est qu’une jeune fille entrera dans l’état du mariage, dont elle ignorera la nature essentielle, les droits et les obligations, les charges inhérentes ; et alors, les illusions dissipées, les déceptions amères, les répugnances instinctives, la vertu effarouchée seront comme autant de causes qui la rendront rebelle à ses fonctions de mère et qui sait ?… malheureuse toute sa vie…
« Je suis persuadé qu’il n’y a rien de dangereux et de funeste pour la jeune fille comme l’ignorance de ce qui l’attend ou de ce qui l’attendra dans ses relations avec les jeunes gens ; convaincu que c’est un préjugé stupide, du reste, de confondre “innocence” avec “ignorance” ; et convaincu pour parler “oie blanche” qu’il faut être blanche, mais, qu’il est épouvantablement périlleux d’être une oie ; c’est s’exposer aux pires catastrophes. Il est bon quand on côtoie un précipice de n’être pas aveugle. »
Une instruction progressive, donnée avec tact, discrétion dans un langage pudique et chrétien, au moment où les parents constatent l’état de doute, dans l’esprit des enfants, une sorte de révolution physiologique dans leur organisme, lorsque des questions pertinentes et légitimes leur sont posées, voilà, semble-t-il, le procédé qui concilie tout et évite les excès d’une révélation trop subite ou d’un silence trop prolongé. De la sorte, un père sérieux et chrétien renseignera ses fils, au temps voulu, sur la noble fonction de la paternité et la mère ses filles, sur le fonctionnement de la maternité à ses différentes étapes.
« Le maître dans l’art d’enseigner l’hygiène sexuelle doit avoir une connaissance suffisante de la psychologie sexuelle, connaissance qui, sous plusieurs aspects récemment existait à peine et commence seulement à devenir généralement accessible ; il doit avoir une sage et large vue de la morale, avec un idéalisme sain qui s’abstient de demander des impossibilités parce que l’hygiéniste sage sait avec Pascal “que celui qui veut faire l’ange fait la bête”. »
On ne trouvera pas, je l’espère, hors de saison, quelques remarques concernant l’éducation de la politesse et du savoir-vivre, chez les enfants. Des parents seraient inexcusables s’ils négligeaient cet article important de la formation de l’enfance : l’humiliation dont souffriraient plus tard les deux, serait le juste châtiment de leur apathie et de leur indifférence ; l’adolescent et le jeune homme bien élevé sera, au contraire un sujet de légitime orgueil pour toute sa famille.
Les éléments de cette formation à l’usage des convenances peuvent se ramener aux suivants : une impeccable propreté corporelle, une façon digne et convenable de se vêtir, une tenue irréprochable à la table et au salon, la distinction du langage sous le toit domestique et dans le commerce social, la gravité aisée dans la marche, la délicatesse des procédés, la répression de tout ce qui sent l’égoïsme et le sans-gêne, l’habitude de savoir se priver soi-même pour l’amour d’autrui, en un mot, avoir un extérieur parfaitement rangé, et traiter avec son prochain, conformément aux principes du respect, de la charité et de l’étiquette reçue et consacrée par l’usage, voilà le résumé de la politesse et des convenances sociales.
Il est difficile d’entreprendre sans hésiter, la dernière partie de ces considérations sur l’éducation de famille, qui a trait à la formation religieuse de l’enfant ; il semble peut-être au premier abord empiéter sur un terrain étranger, s’arroger un droit réservé au prêtre, faire œuvre de catéchiste et de prédicateur d’Évangile. Pourtant, il en est rien ; nous voulons tout simplement indiquer quelques moyens d’aider, dans l’humble mesure de nos forces et de notre influence, ceux qui ont charge officielle d’éclairer et de sanctifier la jeune génération. Dans le sanctuaire de la famille, les pères et les mères peuvent et doivent exercer un véritable sacerdoce. En voici à peu près les grandes lignes :
L’enseignement du catéchisme se donne à l’église par le prêtre, à l’école par celui-ci aidé du maître ou de la maîtresse ; la prédication de la doctrine catholique est réservée à la chaire de vérité ; mais n’est-il pas vrai que les parents feront une œuvre très appréciable, dans ce sens, s’ils se font comme « les répétiteurs » de la leçon du prône et du sermon dans un langage familier, simple et à la portée des tout petits ?… La parole de Dieu, résonnant sans cesse à l’oreille de ceux-ci, pénétrera doucement, mais efficacement, jusqu’à leur intelligence, y établira une base aux enseignements ultérieurs plus développés et plus approfondis, et formera le chrétien instruit de sa religion.
Dans les vastes églises de nos villes, avec l’habitude assez fréquente de n’assister qu’aux messes basses, la voix du prêtre n’atteint qu’un nombre restreint de fidèles dans une paroisse : les enfants en tous cas, sont parmi les éloignés de « la zone de la chaire » : il faut donc que le pasteur, chargé de leur nourriture spirituelle, trouve dans les parents, des auxiliaires qui suppléent à l’insuffisance inévitable des moyens dont il dispose.
Le prêtre, ministre des sacrements, peut et doit trouver dans les parents, des collaborateurs précieux, pour l’aider dans son œuvre de sanctification. Pourquoi, par exemple, une mère chrétienne ne s’occuperait-elle pas de préparer ses enfants à la confession et à la réception de la communion, la veille des jours où ceux-ci doivent s’approcher de ces Sacrements ?… Après leur avoir recommandé la délicatesse de la conscience, la pureté du cœur, l’innocence de la vie, elle pourra ajouter à cette exhortation, la manière de se confesser convenablement. Montrer ensuite à ces mêmes enfants, la grandeur de l’Eucharistie, et les dispositions qu’elle requiert, sera contribuer à rendre plus beau le jour où ils iront s’agenouiller à la Sainte Table.
Voici quelques vers qui remémoreront l’appel que Jésus a fait aux enfants par la voix de Pie X.
« Laissez venir à moi les tout petits enfants,
dit Jésus, je les aime.
J’aime leur doux sourire et leurs yeux si touchants
et la plus belle gemme
pâlit près du regard si beau de l’innocent ! »
Cet appel, mon Hélène,
Jésus le fait toujours et toujours plus pressant,
et pour qu’il te soutienne,
approche de la table où Jésus s’offre à toi !
Tu trembles, ma mignonne,
mais, ce n’est pas de crainte, Hélène, ton émoi
ne surprendra personne
car, ton émotion gagne nos cœurs aussi,
et pour toute prière
dis à Dieu qui t’attend : « Mon Jésus, me voici,
j’adore ton mystère ! »
Ta maman
Âmes sœurs.
Enfin, le devoir essentiel de la prière, à domicile et à l’église, sera inculqué de bonne heure, dans l’âme des petits chrétiens. Que les pères conservent la louable habitude de faire réciter à ceux-ci la prière du matin et du soir : nos ancêtres nous ont légué là-dessus, des exemples touchants. Combien d’hommes mûrs doivent à ces leçons primitives d’avoir conservé la pratique religieuse. La messe du dimanche et des jours de fête, étant l’acte du culte familial, parents et enfants doivent à Dieu, et se doivent à eux-mêmes, d’être ces jours-là, au moins, au pied de l’autel, pour assister à l’auguste Sacrifice. Il n’est pas exagéré d’affirmer que les bénédictions divines, qui seront répandues sur la société domestique, dépendent de la fidélité à cet hommage religieux.
« On parle toujours d’honnêteté à la femme, jamais d’honneur. On ne lui enseigne rien de ce qu’elle doit savoir. Si on l’impressionnait avec cette idée qu’elle est responsable devant la société toute entière de l’intégrité de la race, elle se sentirait plus grande, plus sacrée, elle ne ferait pas si bon marché d’elle-même. Je voudrais que toutes les jeunes filles sachent ce que la vie attend d’elles. Cette connaissance les maintiendrait plus pures et plus dignes. »
Concluons ce long chapitre de l’éducation de famille, en déclarant aux mères qu’elles tiennent dans leurs mains, une semence riche et féconde, de vrai, de bien et de beau, prête à être jetée dans une terre fertile ; elles contribueront ainsi par un travail incessant et rationnel, à former une race dont les générations futures s’enorgueilleront puisqu’elles seront les forces physiques, intellectuelles et morales de leur pays.