Partie 2 · Chapitre 6
Il est temps de finir. Aussi bien ce chapitre doit nous conduire au terme final de l’Art d’utiliser nos fautes, et au sommet de toute perfection : la ferveur de l’amour divin.
Nous renvoyons aux derniers chapitres du second livre du Traité de l’amour de Dieu les lecteurs désireux de connaître la mystérieuse genèse de l’amour par la pénitence. Qu’il nous suffise de rappeler ici que la matière de cette dernière vertu, ce sont nos péchés, et l’on comprendra aisément le profit que, sous ce rapport, ils doivent nous procurer.
La pénitence a divers actes. Nous l’envisagerons dans ceux qui précisément, dans le langage théologique et dans le langage populaire, portent le nom d’Actes du pénitent : la confession, la contrition et la satisfaction, qui sont la matière, ou au moins les parties essentielles du sacrement de la réconciliation.
Notre aimable docteur a des enseignements sublimes sur chacun de ces trois points, et nous découvrirons, à la lumière de sa parole, les trésors que nous apportent nos fautes, en fournissant un aliment à ces opérations de nos âmes qui cherchent à se repentir.
L’accusation nous paraît d’abord, avec le cortège des efforts qu’elle exige, et des bénédictions qu’elle attire, comme un moyen puissant de transformer nos chutes en sources de mérites.
« Ce cœur amoureux de notre Rédempteur mesure et ajuste tous les événements de ce monde à l’avantage des esprits qui, sans réserve, veulent répondre à son divin amour… Il est vrai, ma fille, que nos fautes, qui, tandis qu’elles sont dans nos âmes sont des épines, sortant par l’accusation volontaire sont converties en roses et parfums ; d’autant que, comme notre malice les attire dans nos cœurs, c’est la bonté du Saint-Esprit qui les pousse dehors. »
« Le scorpion qui nous a piqués est venimeux en nous piquant ; mais converti en huile, c’est un grand médicament contre sa propre piqûre. Le péché n’est honteux que quand nous le faisons ; mais converti en confession et pénitence, il est honorable et salutaire.
« La contrition et la confession sont si belles et de si bonne odeur qu’elles effacent la laideur et dissipent la puanteur du péché. Simon le lépreux disait que Madeleine était pécheresse ; mais Notre-Seigneur dit que non, et ne parle plus que des parfums qu’elle répandit, et de la grandeur de sa charité. Si nous sommes bien humbles, notre péché nous déplaira infiniment, parce que Dieu en est offensé, mais l’accusation de notre péché nous sera douce et agréable parce que Dieu en est honoré. Cela nous est une sorte d’allégement de bien dire au médecin le mal qui nous tourmente. Quand vous serez arrivée devant votre père spirituel, imaginez-vous être en la montagne du Calvaire, sous les pieds de Jésus-Christ crucifié, dont le sang précieux distille de toutes parts pour vous laver de vos iniquités. Car, bien que ce ne soit pas le propre sang du Sauveur, c’est néanmoins le mérite de ce sang répandu qui arrose abondamment les pénitents autour des confessionnaux. Ouvrez donc bien votre cœur pour en faire sortir les péchés par la confession ; car, à mesure qu’ils en sortiront, le précieux mérite de la Passion divine y entrera. »
« Vous pratiquez (par la confession) la vertu de l’humilité, de l’obéissance, de la simplicité et de la charité, et en cette seule action de confession, vous exercerez plus de vertus qu’en nulle autre. »
« La confession et la pénitence rendent infiniment plus honorable l’homme que le péché ne l’avait rendu blâmable. »
« Ô Dieu ! quel contentement au cœur d’un père très aimant d’entendre celui de sa fille avouer qu’elle a été envieuse et maligne ! elle est bienheureuse cette envie, puisqu’elle est suivie d’une si naïve confession ! Votre main écrivant votre lettre faisait un trait plus vaillant que ne fit jamais celle d’Alexandre. »
Le Père du Pont a sur le même sujet des considérations frappantes. Il fait ressortir les actes vertueux qui se multiplient dans l’aveu de nos fautes, et il n’hésite pas à l’appeler une œuvre de vertu surhumaine. C’est, dit-il, ce que semble insinuer Job, quand, devant Dieu, il se rend le témoignage de n’avoir jamais comme un homme, tenu son péché secret, ni caché son iniquité (Job 31, 33).
Saint Grégoire affirme qu’il faut souvent plus de courage pour confesser un péché, qu’il n’en eût fallu pour l’éviter ; et l’on connaît le mot de saint Augustin : Dieu accuse vos fautes ; si vous les accusez vous-mêmes, vous voilà unis à lui.
Or, quand on songe qu’un péché, commis une seule fois, peut devenir, par des accusations cent fois répétées, l’occasion de vertus et de mérites si incontestables, n’a-t-on pas toujours mieux le droit de redire : Felix culpa ! Heureuse faute !
Les mêmes réflexions s’appliquent, avec plus de force encore, à la contrition. C’est ici que l’auteur de Théotime nous dévoilera le rôle vivifiant de la divine charité avec son amoureuse douleur et sa douleur d’amour.
« La nature, que je sache, ne convertit jamais le feu en eau, quoique plusieurs eaux se convertissent en feu ; mais Dieu le fit pourtant une fois par miracle, Car, ainsi qu’il est écrit au livre des Maccabées (II Macc 1, 19), lorsque les enfants d’Israël furent conduits à Babylone, du temps de Sédécias, les prêtres, par l’avis de Jérémie, cachèrent le feu sacré en une vallée, dans un puits sec, et au retour, les enfants de ceux qui avaient caché le feu ailèrent le chercher, selon ce que leurs pères leur avaient enseigné, et ils le trouvèrent converti en une eau fort épaisse, qui étant extraite par eux et répandue sur les sacrifices, selon que Néhémias l’ordonnait, dès que les rayons du soleil l’eurent touchée elle fut convertie en un grand feu.
« Théotime, parmi les tribulations et regrets d’un vif repentir, Dieu met bien souvent dans le fond de notre cœur le feu sacré de son amour qui se convertit en eau abondante de larmes ; par un second changement, elle devient un autre plus grand feu d’amour. Ainsi, la célèbre amante repentie aime d’abord son Sauveur, et cet amour se convertit en larmes, et ces larmes en un amour excellent, dont Notre-Seigneur dit que plusieurs péchés lui avaient été remis parce qu’elle avait beaucoup aimé. Et comme nous voyons que le feu convertit le vin en une eau que presque partout on appelle eau-de-vie laquelle fait naître et grandir si aisément le feu qu’on la nomme souvent ardente : de même la considération amoureuse de la bonté, qui, étant souverainement aimable, a été offensée par le péché, produit l’eau de la sainte pénitence puis cette eau devient à son tour le feu de l’amour divin, qu’on peut proprement appeler eau-de-vie et ardente. »
« Voyez, je vous prie, Théotime, la bien-aimée Madeleine, comme elle pleure d’amour : On a enlevé mon Seigneur et je ne sais où on l’a mis ; mais l’ayant trouvé par les soupirs et les pleurs, elle le tient et le possède par amour. L’amour imparfait le désire et le requiert ; la pénitence le cherche et le trouve ; l’amour parfait le tient et le serre : ainsi qu’on dit des rubis d’Éthiopie qui ont naturellement leur feu fort pâle, mais étant mis dans le vinaigre, il éclate et brille intensément ; car l’amour qui précède le repentir est d’ordinaire imparfait, mais étant détrempé dans l’aigreur de la pénitence, il se renforce et devient amour excellent. »
« Il n’est pas raisonnable que le péché ait autant de force contre la charité que la charité en a contre le péché ; car le péché procède de notre faiblesse, et la charité de la puissance divine. Si le péché abonde en malice pour ruiner, la grâce surabonde pour réparer ; et la miséricorde de Dieu, par laquelle il efface le péché, s’exalte toujours et se rend glorieusement triomphante contre la rigueur du jugement (Jac 2, 13). Ainsi toujours dans les guérisons corporelles que Notre-Seigneur faisait par miracle, non seulement il rendait la santé, mais il ajoutait des bénédictions nouvelles, faisant exceller la guérison sur la maladie : tant il est toute bonté envers les hommes. »
Saint Bernard parle d’un parfum qu’il appelle parfum de la contrition. « C’est celui, dit-il, qui se compose de l’âme enveloppée de plusieurs crimes, lorsque, se mettant à réfléchir sur sa conduite, elle recueille, rassemble et broie, dans le mortier de sa conscience, une infinité de péchés de toutes sortes, puis les jetant dans la chaudière d’un cœur tout enflammé, elle les fait cuire sur le feu du repentir et de la douleur. Alors elle peut répéter après le prophète : Mon cœur s’est échauffé en moi-même, et le feu qui me dévore s’allume encore davantage lorsque je pense à mes crimes passés (Ps 38, 4). La matière de ce parfum, il ne faut pas aller la chercher bien loin ; nous la trouvons sans peine chez nous et la cueillons avec abondance dans notre jardin, toutes les fois que nous en avons besoin. Car, à moins de se faire illusion, qui est celui qui n’a pas à sa disposition assez de péchés et d’iniquités dans son propre fonds ? »
Tous les sentiments les plus forts et les plus puissants viennent presser l’âme vraiment pénitente pour y pénétrer par la brèche qu’a ouverte le péché pour centupler son amour envers la Divinité outragée : le regret d’avoir blessé le cœur de Dieu, la reconnaissance pour sa patience, pour ses dons renouvelés et pour l’effusion de son pardon, le besoin de lui faire oublier l’infidélité passée, et quelque chose d’amer et d’onctueux qui donne envie de pleurer avec Madeleine devant le Sauveur et d’y pleurer davantage à mesure qu’il nous laisse plus volontiers baiser ses pieds et qu’il accueille plus miséricordieusement notre repentir. N’y a-t-il pas là de quoi allumer dans l’âme contrite une flamme de charité, qu’on ignorait avant la faute elle-même ? Si l’on nourrit ces dispositions par le souvenir de ses péchés, à quels célestes embrasements ne peut-on pas parvenir !
« Plus on s’enfonce dans le divin amour, dit Bénigne Gojos, plus ce souvenir devient poignant et stimule le besoin d’aimer un Être si indignement outragé. » La faute n’a duré qu’un instant ; l’incendie d’amour dure toute la vie. Il peut redoubler chaque fois que nous repensons à cette faute. Que dis-je ? il peut devenir éternel.
En effet, si tout souvenir volontaire approbateur et complaisant d’une faute commise, est une tache de plus, il est juste que de nouveaux mérites récompensent l’âme justifiée, chaque fois qu’elle condamne, regrette et désavoue ses anciens péchés. Et ces désaveux pouvant se multiplier à l’infini, où s’arrêtera la somme possible de ces mérites ?
D’après un immémorial usage, il ne passe pas un pèlerin devant le tombeau d’Absalon, dans la vallée de Josaphat, sans jeter un affront à la mémoire de ce fils dénaturé, et une pierre contre son mausolée. Sous les cailloux ainsi amoncelés par l’indignation publique, ce sépulcre d’un scélérat est devenu le monument du respect des peuples pour le quatrième commandement : Ton père et ta mère honoreras.
De même, chacune de nos fautes, faisant l’objet de regrets incessants, peut servir de base à une montagne de mérites.
Et qui dira la valeur et la fécondité qu’ajoute à ces repentirs l’absolution sacramentelle, chaque fois qu’il nous plaît de lui soumettre nos péchés passés ? Non seulement la grâce sanctifiante refleurit alors plus abondante et plus splendide, avec des accroissements proportionnés aux dispositions du pénitent, mais le sang de Jésus-Christ recouvre, comme d’une pourpre divine, la place des taches qu’il a effacées, et y substitue une sève d’énergie surnaturelle souvent plus vigoureuse qu’avant la chute.
C’est à ce point de vue qu’il faut se placer pour comprendre les expressions paradoxales parfois, en apparence, de ceux qui ont traité ou parlent de l’art d’utiliser ses fautes. Un religieux fort éclairé disait un jour, en présence d’une fervente communauté : « Mes Sœurs, une faute vous est parfois plus profitable qu’une communion. » Eh ! oui, dans un certains sens, parce que les réparations et les repentirs qu’amènent une faute produisent souvent des effets plus durables, au moins plus sensibles, que la réception même de l’Auteur de la grâce.
Il y a, il nous semble, dans toutes ces pensées, un océan infini de consolations. On se sent pressé d’appliquer au péché ce que le prophète Osée et l’apôtre saint Paul disent de la mort :
Il est absorbé par la victoire, par la victoire de l’amour.
Notes
1. XIII, 104.
2. Vie dévote, I, 19.
3. Vie dévote, II, 19.
4. Avis aux confesseurs.
5. XVI, 118.
6. Amour de Dieu, II, 20.
7. Amour de Dieu, II, 20.
8. Ibid. XI, 12.
9. In Cant. Sermo X, n° 57.
10. Religieuse converse de la Visitation de Turin, morte en odeur de sainteté le 5-12-1692.
11. Osée 13, 4 ; Cor 15, 54.