Partie 2 · Chapitre 1
Ne pas nous décourager, ne pas nous étonner même après nos chutes, ce sont là des dispositions indispensables, et en même temps grandement salutaires. Toutefois, ce n’est que la partie négative de l’art d’utiliser ses fautes. Il est temps d’en aborder le côté positif, et d’apprendre, à l’école de saint François de Sales, comment nos péchés, sans rien perdre de leur laideur et de leur malice, peuvent, si nous le voulons, tourner à notre avantage spirituel.
Évidemment cet avantage ne viendra pas des péchés eux-mêmes, mais de la miséricorde de Dieu et de la grâce du Christ qui sait faire servir nos iniquités à sa bonté et nos faiblesses à notre salut. Le fumier n’est qu’une corruption et une pourriture, et cependant, comme le remarque saint Bernard, « un laboureur et un jardinier s’en servent pour faire porter à la terre des fruits plus beaux et abondants. De même Dieu se sert de nos fautes pour faire produire en notre âme de nombreux fruits de vertus, et sa bonté, qui sait toujours se servir pour la beauté de l’ordre divin, de nos volontés et de nos actions désordonnées, daigne souvent aussi les employer à notre avantage. »
Ce profit sera d’autant plus considérable que, d’une part, nous poursuivrons nos fautes d’une haine plus vive et d’une guerre plus implacable, et que, d’autre part, nous nous associerons plus activement aux desseins de Dieu qui les a permises en vue de notre bien.
Il nous faut entrer dans les plans du Rédempteur, tels que nous les dévoile l’Église, connaître Satan avec ses propres armes, retourner contre lui ses artifices, et trouver un remède dans les blessures mêmes qu’il nous inflige. Ainsi nous vérifierons, par une heureuse expérience, le mot de saint Jean Chrysostome : « Souvent le diable lui-même nous est d’une grande utilité ; il faut seulement le faire servir à notre avantage. Le gain qu’il nous procurera sera inappréciable. »
Ce gain, saint Augustin le résume en trois mots : « Omnia in bonum (Tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu), dit-il, en répétant les paroles de saint Paul ; oui tout, même les chutes, parce que l’on peut se relever plus humble, plus vigilant, et plus fervent. » C’est la pensée de saint François de Sales : « Chères imperfections, s’écrie-t-il, qui nous font reconnaître notre misère, nous exercent en l’humilité, le mépris de nous-mêmes, la patience et la diligence. »
Parlons d’abord du premier de ces avantages, l’humilité ; car c’est le premier que, après saint Augustin, signale le bienheureux évêque de Genève.
« Plaise au Saint-Esprit de m’inspirer ce que j’ai à vous écrire, Madame. Il n’est besoin, pour vivre constamment en dévotion, que d’établir de fortes et excellentes maximes en son esprit.
« La première que je souhaite au vôtre, c’est celle de saint Paul : Tout revient au bien de ceux qui aiment Dieu (Rom 8, 28). Et, à la vérité, puisque Dieu peut et sait tirer le bien du mal, pour qui fera-t-il cela sinon pour ceux qui sans réserve se sont donnés à Lui ? Oui, même les péchés (dont Dieu, par sa bonté, nous préserve) sont réduits par la divine Providence au bien de ceux qui sont à lui. Jamais David n’eût été si comblé d’humilité, s’il n’eût péché. »
« Il faut haïr nos défauts, mais d’une haine tranquille et calme, non point d’une haine dépiteuse et troublée ; et il faut avoir la patience de les voir et en tirer le profit d’un saint mépris de nous-mêmes. À défaut de cela, vos imperfections, que vous voyez subtilement, et par ce moyen se maintiennent, n’y ayant rien qui conserve plus nos tares que l’inquiétude et l’empressement de les ôter. »
S’il est un tourment ici-bas pour les cœurs saintement ambitieux de leur perfection, c’est bien le double sentiment de la nécessité de l’humilité et de ses difficultés. D’une part, « cette vertu nécessaire à l’homme en cette vie mortelle, base et fondement de toutes les vertus », « est la mère, la racine, la nourrice et le nœud de tous les autres biens » ; et, d’autre part, quand elle semblerait devoir germer et fleurir spontanément dans le sol corrompu de notre misérable fond, elle y trouve, autrement mieux enraciné qu’elle, l’orgueil, principe de tout péché, qui veut sans cesse l’étouffer.
Rien ne peut mieux exprimer la force, l’astuce du démon que la superbe, l’ingéniosité et la diversité de ses industries. Véritable serpent né avec nous, et grandissant plus vite que nous, il voudrait enlacer dans ses replis et infecter de son venin nos actions les plus saintes comme les plus indifférentes, nos pensées les plus secrètes et nos meilleures intentions. « Il se nourrit souvent de nos vertus elles-mêmes, et cherche à confisquer à son profit, pour s’en engraisser, les dons de Dieu les plus exquis. » S’il paraît s’assoupir, c’est pour dérouler mieux à son aise ses anneaux dans notre âme illusionnée ; s’il se montre, s’il se laisse frapper, c’est pour triompher par les coups mêmes que nous lui portons. Enfin, selon saint François de Sales, « l’orgueil est un mal si commun entre les hommes, qu’on ne peut jamais assez leur prêcher et inculquer la nécessité qu’ils ont de persévérer en la pratique de la très sainte et très aimable vertu de l’humilité. »
Contre un tel ennemi d’une vertu si indispensable, nul ne saurait être assez armé, et puisqu’il ne nous est pas donné de le tuer en cette vie, au moins devons-nous exploiter avidement tous les moyens de l’affaiblir et de neutraliser ses attaques. Or, parmi ces moyens, un des plus efficaces nous est précisément fourni par nos fautes. Comme la mâchoire desséchée d’un animal devint, entre les mains de Samson, un engin meurtrier contre les Philistins, nos péchés, si hideux soient-ils, peuvent se transformer en une masse toute-puissante contre l’orgueil et devenir ainsi l’occasion de notre salut et de notre perfection.
En effet, si l’orgueil est une estime et un amour désordonné de notre prétendue excellence, l’humilité, dit notre aimable saint, est la « véritable connaissance et volontaire reconnaissance de notre misère ». Or, quoi de plus propre à produire en nous cette véritable connaissance, que la vue de nos fautes ? Elles sont vraiment, selon l’ingénieuse expression du P. Alvarez, tout autant de fenêtres par lesquelles la lumière entre plus abondante sur notre misère. Plus efficaces que les humiliations qui nous viennent des événements ou des hommes, elles éclairent et convainquent de néant les forces vives les plus intimes de l’âme. Et, dit saint François de Sales, « cette connaissance de notre néant ne doit pas nous troubler, mais adoucir, humilier et abaisser. C’est l’amour-propre qui fait que nous nous impatientons de nous voir pauvres et misérables. »
« Mais je suis si misérable, si remplie d’imperfections ! — Les connaissez-vous bien ? Bénissez Dieu qu’il vous donne cette connaissance, et ne vous lamentez pas tant. Vous êtes bien heureuse de connaître que vous n’êtes que la misère même. »
« Il faut confesser la vérité : nous sommes de pauvres gens, qui ne pouvons guère bien faire. »
« Je vous dis que vous serez fidèle si vous êtes humble. — Mais serai-je humble ? — Oui, si vous le voulez. — Mais je le veux. — Vous l’êtes donc. — Mais je sens bien que je ne le suis pas. — Tant mieux ! car cela sert à l’être plus assurément. »
« Nos limitations pour mener à bien nos affaires tant intérieures qu’extérieures sont un grand sujet d’humilité, et l’humilité produit et soutient la générosité. »
Comment, en effet, se confier en soi-même et se croire quelque chose, quand on se sent renverser au premier souffle de la tentation, quand on voit ses résolutions céder et s’évanouir comme une étincelle, comme de l’étoupe jetée dans la flamme, (Is 1, 31) ? Ah ! que l’orgueil perd sa force chez celui qu’une chute rappelle à la réalité de sa misère et comme alors l’humilité s’assied plus aisément dans la vérité ! Ne croirait-on pas entendre une voix crier : Que vos jugements soient droits. — Vous voilà pesé dans la balance, et vous n’avez pas le poids voulu. — Vous pensiez être plus, et voici que vous êtes moins !
Tel est, suivant les saints docteurs, le principal dessein de Dieu dans la permission de nos péchés. « Le Bon Pasteur, dit Segneri, use avec ses brebis de trois espèces de verges : l’une est la verge de la correction, ce sont les adversités ; l’autre est une verge de la probation, ce sont les tentations ; la troisième est une verge d’indignation, c’est la permission des péchés. Sous chacune des trois, l’homme est forcé de reconnaître son néant et de s’humilier ; mais il ne le fait jamais mieux que sous la dernière : car c’est là, dans l’expérience de ses chutes, qu’il voit réellement sa misère, selon la parole de Jérémie : « Je suis un homme qui vois ma pauvreté sous la verge de l’indignation du Seigneur ». Cette verge est si salutaire, que Dieu n’hésite pas à l’employer avec ses meilleurs amis. Comme leur humilité trouve, dans leurs vertus mêmes, un plus redoutable écueil, il les laisse quelquefois tomber dans les imperfections, ou bien il permet que leurs anciennes inclinations perverses relèvent soudain la tête, afin de leur apprendre, par l’expérience de leur fragilité, à ne point compter sur leurs propres forces.
« Notre-Seigneur, ajoute notre saint, permet qu’en ces petites rencontres, nous soyons vaincus afin que nous nous humilions, et que nous sachions que, si nous avons surmonté certaines grandes tentations, ce n’a pas été par nos forces, mais par l’assistance de la divine bonté. »
« Ayez patience… Si Dieu vous laisse trébucher, ce ne sera que pour vous faire connaître que s’il ne vous tenait, vous tomberiez rapidement. »
« Dieu en a bien guéri quelques-uns soudainement, sans leur laisser aucune marque de leurs maladies précédentes, comme il le fit pour Madeleine, qui en un instant, d’un égout d’eau de corruption, fut changée en une source d’eau de perfection, et ne fut plus jamais troublée. Mais ce même Dieu a aussi laissé, en plusieurs de ses chers disciples, beaucoup de marques de leurs mauvaises inclinations quelque temps après leur conversion, et le tout pour leur plus grand profit, témoin le bienheureux saint Pierre, qui, depuis sa première vocation, trébucha plusieurs fois en des imperfections, et s’effondra complètement et fort misérablement une fois par la négation.
« Salomon dit que la servante qui devient soudainement maîtresse est insupportable. Il y aurait grand danger que l’âme, qui a servi longuement à ses propres passions, ne devint orgueilleuse et vaine, si, subitement, elle en devenait parfaitement maîtresse. Il faut que, petit à petit et pied à pied, nous acquérions cette maîtrise, pour la conquête de laquelle les saints et les saintes ont employé plusieurs dizaines d’années. »
« Demeurez en paix, et supportez doucement vos petites misères. Vous êtes à Dieu sans réserve, il vous conduira bien. S’il ne vous délivre pas si tôt de vos imperfections, c’est pour vous en délivrer plus utilement et vous exercer plus longuement en l’humilité, afin que vous soyez enracinée en cette chère vertu. »
« Vous savez que je vous ai souvent dit que vous deviez être aussi attachée à la pratique de Ia fidélité envers Dieu qu’à celle de l’humilité : à la fidélité, pour renouveler vos résolutions de servir la divine Bonté aussi souvent que vous les rompez, vous tenant sur vos gardes pour ne point les rompre ; et à l’humilité, quand il vous arrivera de les violer, pour reconnaître votre mesquinerie. »
« Ceux qui aspirent au pur amour de Dieu n’ont pas tant besoin de patience avec les autres qu’avec eux-mêmes. Il faut souffrir notre imperfection pour avoir la perfection. Je dis souffrir avec patience, et non pas l’aimer ou la caresser. L’humilité se nourrit de cette souffrance. »
Remarquons-le bien. La doctrine de notre saint, comme celle des autres docteurs, ne s’applique pas seulement à des fautes légères. Saint Isidore et saint Thomas affirment que parfois, en punition de l’orgueil, Dieu permet des chutes grossières dans des péchés honteux. Ces péchés sont moins graves que l’orgueil, disent-ils, et la divine miséricorde s’en sert pour effrayer, secouer et ramener l’âme orgueilleuse. Tel, ajoutent-ils, un habile médecin, dans le but de guérir une infirmité plus sérieuse, abandonne son malade aux étreintes d’un mal plus douloureux peut-être, mais moins dangereux. Louis Veuillot a écrit excellemment à ce propos : « C’est une grâce accordée à la misère de l’homme qu’il tombe quelquefois, lorsque des pas plus affermis pouvaient le porter aux funestes sommets de l’orgueil. » Saint Jean Chrysostome fait des réflexions analogues : « Quelquefois, dit-il, Dieu permet que les péchés d’âmes nobles et grandes soient connus. Il se glissait chez elles des intentions de vanité. Le Seigneur, par le moyen de leurs fautes, veut les dépouiller de cette gloire populaire pour laquelle ils ont bravé toutes sortes de dangers, et la leur montrant éphémère comme la fleur des champs, il les amène à se consacrer à lui sans réserve, et à le considérer comme l’unique fin de toutes leurs actions. »
Et après avoir cité d’illustres pénitents, que la méditation des bienfaits de Dieu et le souvenir de légères imperfections remplissaient de repentir, le saint évêque de Constantinople dit encore : « Pour nous, ces remèdes sont insuffisants. Pour triompher de notre orgueil, il faut une autre force, laquelle ? La multitude de nos péchés, et la perversité de notre conscience qui, après nous avoir enfoncés dans mille turpitudes, ose encore nous laisser enorgueillis. »
Ce langage est celui de plusieurs autres Pères de l’Église. Saint Augustin dit hardiment : « Dieu regarde plus volontiers de mauvaises actions accompagnées d’humilité, que de bonnes œuvres infectées d’orgueil. » Saint Optat de Milève : « Mieux valent des péchés avec humilité que l’innocence avec l’orgueil. »
Saint Grégoire de Nysse : « Un char rempli de bonnes œuvres, conduit par l’orgueil mène à l’enfer ; conduit par l’humilité, un char plein de péchés mène au paradis. » Saint Grégoire le Grand : « Il arrive souvent que celui qui se voit couvert de beaucoup de taches devant Dieu, est cependant plus richement orné par une plus profonde humilité. »
Enfin, saint Bernard termine ainsi une magnifique apologie de la virginité et de l’humilité : « Le pécheur qui a pris, pour marcher sur les pas de l’Agneau les sentiers de l’humilité, a pris un chemin plus sûr que l’homme qui, dans sa virginité, suit les voies de l’orgueil ; car l’humilité de l’un le purifiera de ses souillures, tandis que l’orgueil de l’autre ne peut que souiller sa pureté. »
On nous pardonnera ces nombreuses citations. Le sujet est à la fois si important et si délicat, que nous avons besoin de nous retrancher derrière de fortes autorités. D’ailleurs, nous ne trouverons pas l’ombre d’une exagération dans ces textes, si nous méditons sérieusement la thèse admirablement démontrée dans la Somme de saint Thomas (quest. 162, art. 6) : « L’orgueil est, par nature, le pire de tous les péchés, plus grave que l’infidélité, le désespoir, l’homicide, la luxure, etc. ». La raison en est, continue-t-il, son aversion de Dieu. Dans les autres péchés, l’homme se détourne de Dieu par ignorance, par faiblesse, ou par le désir d’un bien quelconque. Mais l’orgueil détourne de Dieu, uniquement parce qu’il ne veut pas se soumettre à Dieu et à sa loi. C’est pourquoi, dit Boëce, pendant que tous les vices fuient Dieu, l’orgueil seul lui tient tête. De là, le mot de saint Jaques : Dieu résiste aux orgueilleux (Jac 4, 6). Ainsi, l’aversion de Dieu et de ses commandements, qui n’est qu’une conséquence des autres péchés, appartient à la nature même de l’orgueil, dont l’acte propre est le mépris de Dieu. Et comme ce qui subsiste par soi-même l’emporte toujours sur ce qui n’est qu’en vertu d’une autre chose, il s’ensuit que l’orgueil est par sa nature le plus grave de tous les péchés, puisqu’il les dépasse dans l’aversion de Dieu, qui constitue leur malice formelle.
« Si nous ne pouvons acquérir beaucoup de vertus, disait sainte Chantal, ayons au moins l’humilité. » C’est précisément sur cette absence de vertus sincèrement reconnue, c’est-à-dire sur la vraie notion que nos fautes nous donnent de notre pauvreté spirituelle et de notre néant, que nous pouvons asseoir la vertu mère de toutes les autres. Comment ne pas s’écrier avec notre aimable saint : « Chères imperfections, qui nous font reconnaître notre misère et nous exercer en l’humilité ! » Comment ne pas appliquer le Felix culpa ! (ô heureuse faute !) à chacune de nos chutes ?
« Ne vous réjouiriez-vous pas, écrivait une sainte Fille de la Visitation, ne vous réjouiriez-vous pas d’une inondation, tout en déplorant les désastres qu’elle a causés, si elle avait amené sur votre terrain d’excellentes pierres destinées aux fondements d’un palais que vous voulez bâtir ? Or, l’humilité est appelée le fondement de l’édifice spirituel, parce que Dieu, à qui seul appartient de bâtir, comme dit le prophète (Ps 126), n’édifiera jamais que sur le grand vide que nous aurons creusé par la vraie connaissance de nous-même. »
Encore une fois, cette salutaire connaissance peut-elle être plus sûrement produite, ce grand vide peut-il être plus profondément creusé que par nos fautes ? Elles démolissent pièce par pièce l’échafaudage imaginaire de nos propres forces, et nous ne tardons pas à nous voir dans l’abîme de notre néant, uniquement soutenus par la divine miséricorde. Précieuse découverte ! Dieu l’attendait, il regarde l’humilité de ses serviteurs, et autant il résiste aux orgueilleux, autant il donne sa grâce aux humbles. Cette grâce, qui au dire de saint Augustin, aime à couler dans les vallées les plus déprimées, nous inonde à proportion de notre abaissement, et elle jette sur le fond de notre néant reconnu, les assises d’une vraie sainteté, mieux à l’abri désormais des assauts de l’orgueil.
Dès lors si, malgré tout, la vanité cherche à rentrer dans cet édifice nouveau, un mot le chassera : Peccavi, j’ai péché : voilà mon œuvre, tout le reste est de Dieu. À l’exemple d’un éminent successeur de saint François de Sales, « je me ferai, du souvenir de mes chutes passées, un livre intime que j’intitulerai Remède contre l’orgueil, et j’en relirai les pages ; elles respireront l’odeur de mon néant et empoisonneront le ver de mon orgueil ». Plus Dieu m’élèvera, fût-ce au troisième ciel avec saint Paul, plus aussi, à l’imitation de cet apôtre je trouverai, dans la mémoire de mes anciennes infidélités, un contre-poids aux faveurs célestes, qui me maintiendra dans le juste mépris de moi-même. Ainsi, je suivrai le conseil de l’Esprit-Saint : Aux jours heureux, ne perdez pas le souvenir du mal.
On voit, dans la vie de sainte Gertrude, que Dieu lui laissait plusieurs infirmités spirituelles, comme sauvegarde de son humilité. La servante de Dieu s’en affligeait, et cédant à ses instances, une pieuse femme priait depuis quelque temps pour elle quand, un jour, Notre-Seigneur lui dit : « Ces défauts, dont se plaint ma bien-aimée, lui sont très profitables. Je répands tous les jours dans son âme une telle abondance de grâces, que je dois, pour la préserver des atteintes de la vanité, en cacher plusieurs à ses yeux sous le nuage de ces légers manquements. Le fumier féconde la terre : le sentiment qu’une âme a de son infirmité fait germer en elle la reconnaissance, et à chaque fois qu’elle s’humilie de ses fautes, je lui donne une grâce qui les détruit ; je change peu à peu les défauts en vertus, et l’âme se surprendra un jour dans une lumière-sans ombre. »
La reconnaissance envers Dieu, voilà donc un autre fruit que doit faire germer la vue de nos fautes. L’humilité est essentiellement vérité, et, en même temps qu’elle nous dévoile « le néant dont nous sommes extraits », elle met mieux en lumière le bien qui, en nous, « procède de Dieu comme de sa première cause ». Ainsi, plus elle éclaire notre âme sur sa misère, plus elle fait resplendir à nos yeux, dans un contraste écrasant, la grandeur et la multiplicité des bienfaits divins, et plus aussi, par conséquent, elle nous facilite la reconnaissance envers l’Auteur de tout don parfait (Jac 1, 7).
Ce n’est pas là un des moindres profits à retirer de nos fautes. L’ingratitude, fille de l’orgueil, « est un péché général, lequel s’épanche sur tous les autres, et les rend infiniment plus énormes », C’est un vent desséchant qui tarit les sources de la grâce. Or, ce vice ne peut être plus victorieusement combattu que par la considération de nos infidélités mises en regard de la persistante miséricorde du Bon Dieu.
« Certes, rien ne peut nous humilier autant devant la miséricorde de Dieu que la multitude de ses bienfaits, ni rien autant nous humilier devant sa justice que la multitude de nos méfaits. Considérons ce qu’il a fait pour nous et ce que nous avons fait contre lui, et puisque nous considérons par le menu nos péchés, considérons aussi par le menu ses grâces. Il ne faut pas craindre que la connaissance de ce qu’il a mis en nous, nous rende orgueilleux, pourvu que nous soyons attentifs à cette vérité, que ce qui est bon en nous n’est pas de nous. Hélas ! les mulets laissent-ils d’être lourdes et puantes bêtes, lorsqu’ils sont chargés de meubles précieux et parfumés du Prince ? Qu’avons-nous de bon que nous n’ayons reçu ? Et, si nous l’avons reçu, pourquoi voulons-nous nous en enorgueillir ? Au contraire, la vive considération des grâces reçues nous rend humbles : car la connaissance engendre la reconnaissance. Mais si, voyant les grâces que Dieu nous a faites, quelque sorte de vanité venait nous chatouiller, le remède infaillible sera de recourir à la considération de nos ingratitudes, de nos imperfections, de nos misères. Si nous considérons ce que nous avons fait quand Dieu n’a pas été avec nous, nous connaîtrons bien que ce que nous faisons quand il est avec nous n’est pas de notre fait. Nous en jouirons vraiment et nous en réjouirons, parce que nous l’avons ; mais nous en glorifierons Dieu seul, parce qu’il en est l’auteur. »
« Remplissez votre mémoire du souvenir de vos fautes et infidélités, pour vous en humilier et amender, et des bénéfices que vous avez reçus de Dieu, pour l’en remercier. »
« Dites à votre cœur : Mon cœur ! n’accepte plus d’être infidèle, ingrat et déloyal envers ce grand bienfaiteur. Et comment mon âme ne sera-t-elle pas désormais sujette de Dieu, qui a fait tant de merveilles et de grâces en moi ! »
Enfin, saint François de Sales veut que la lumière projetée par nos fautes sur notre faiblesse, nous conduise, par l’humilité, à l’indulgence pour les faiblesses d’autrui.
« L’humilité, dit-il, fait que nous ne nous troublons pas de nos imperfections, nous souvenant de celles d’autrui ; car, pourquoi serions-nous plus parfaits que les autres ? Elle fait aussi que nous ne nous troublions point de celles d’autrui, nous souvenant des nôtres ; car pourquoi trouverions-nous étrange que les autres aient des imperfections, puisque nous en avons bien ? »
Saint Jean Chrysostome insiste, avec son énergie habituelle, sur ce résultat trop peu apprécié que, dans le plan divin, nos fautes doivent nous procurer. Il démontre que si le sacerdoce n’a pas été confié aux anges, c’est de peur que dans la sévérité de leur impeccabilité, ils n’appellent la foudre sur les pécheurs ; tandis que l’homme, connaissant, par sa propre expérience, la fragilité humaine, y compatit naturellement quand il la rencontre chez les autres. Voilà pourquoi, continue le saint évêque, autrefois comme aujourd’hui, Dieu a permis que les dépositaires de son autorité dans l’Église, commettent des fautes, afin que le souvenir de leurs chutes les rende plus humains envers leurs frères. Il prouva sa thèse par deux exemples tirés, l’un du Nouveau, l’autre de l’Ancien Testament, Chrysostome met en scène l’ardent, l’intrépide saint Pierre, ne comprenant point qu’on puisse se scandaliser ou rougir de son Maître, lui jurant trois fois une inviolable fidélité, puis le reniant misérablement, non sous la menace des tortures et de la mort, mais à la voix d’une servante. Il évoque ensuite le prophète Élie, dont le zèle impétueux renversait des bataillons et réduisait à la famine un peuple tout entier, et bientôt tremblant de frayeur, fuyant éperdu devant la colère d’une femme, Jézabel. « Dieu, conclut-il, a permis la faute de Pierre, la colonne de l’Église, le port de la foi, le docteur de l’univers, pour lui apprendre à traiter les autres avec miséricorde ; et, par une permission divine aussi, Élie tombe, afin de se revêtir tout entier du manteau de la charité et de devenir indulgent comme son Seigneur. »
Saint Bernard reprend avec le commentaire d’un proverbe : « Qui se porte bien ne sent pas le mal d’autrui, et qui a bien mangé ne connaît pas la souffrance de qui est à jeun. Plus un malade devient semblable à un autre malade, et un famélique à un autre famélique, plus profondément ils compatissent à leurs maux… Pour se sentir malheureux du malheur des autres, il faut d’abord l’éprouver en soi. Ce n’est qu’en nous connaissant nous-mêmes que nous pourrons retrouver l’âme du prochain dans la nôtre et savoir comment lui venir en aide. »
Appliquons-nous ces leçons. Tant que nous sommes debout, nous ne pouvons ni excuser, ni comprendre, chez les autres, des chutes qui nous scandalisent, qui nous révoltent, et que de fois alors un secret orgueil, sous couleur de zèle, nous porte à l’indignation ! Mais qu’une faute semblable nous jette à terre, et la compassion prendra bien vite la place de notre sévérité ! l’on comprendra le mot de saint Augustin : « Il n’est pas de péché possible à un homme, dont je ne puisse me souiller moi-même », et la belle parole de l’Imitation : « Nous sommes tous faibles, mais tiens-toi pour le plus fragile de tous. »
Notes
1. Epit. 82 ad Oger.
Hoc opus nostræ salutis
Ordo depoposcerat,
Muiltiformis proditoris
Ars ut artem falleret,
Et medelam feret inde
Hostis unde læserat.
(Hymne de la Passion)
3. Homélie au peuple d’Antioche.
4. De corrupt. et grat. cap. I.
5. XII, 205.
6. XVIII, 209.
7. XIV, 120.
8. IX, 428.
9. Saint Jean Chrysostome.
10. Eccle. 10, 15.
11. Saint Thomas, Catena aurea, in 2° ad Cor.
12. IX, 255.
13. Vie dévote, III°, 6.
14. XIV, 236.
15. Entretien III°, VI, 48.
16. XII, 203.
17. XIX, 300.
18. XVIII, 266.
19. Ps 57, 1
20. Dan. 5, 27.
21. Agg. 1,9.
22. Segneri, Manna dell’anima, 20 giugno.
23. Jér. 3, 1.
24. XVII, 184.
25. XIV, 2.
26. XII, 19.
27. XVII, 221.
28. XVII, 12.
29. XII, 203.
30. Louis Veuillot.
31. Exhortation I, Ad Stagyr. 9.
32. De compunctione. Lib. II, 9.
33. Homélie sur le publicain et le pharisien.
34. Livre 2, Contra Donat.
35. Homélie I, super Missus.
36. Sœur C.-E. Cortelot, Année sainte de la Visitation, 14 novembre.
37. Jac, 4, 6
38. C’était la pratique de M. l’Abbé J.J. Allemand.
39. Lettre de Mgr Rey, évêque d’Annecy.
40. Eccli, 11, 27.
41. Le Cœur de sainte Gertrude, par le R. P. Gros, S. J.
42. X, 342.
43. Vie dévote, I, 12.
44. Vie dévote, III, 5.
45. IX, 124.
46. Vie dévote, I, 12.
47. XIII, 31.
48. Homélie sur Pierre et Élie.
49. De gradibus humilit., ch. III.
50. Liv I, ch. 2.