Partie 2 · Chapitre 2
« Le plus haut point de l’humilité, dit saint François de Sales, consiste à non seulement reconnaître volontairement notre misère, mais à l’aimer et à s’y complaire, et non point par manque de courage et de générosité, mais pour exalter d’autant plus la divine Majesté et estimer beaucoup plus le prochain en comparaison de nous-même. »
« L’humilité, dit de son côté sainte Madeleine de Pazzi, n’est autre chose qu’une continuelle connaissance de notre néant, et une continuelle jouissance au milieu de tout ce qui nous procure le mépris de nous-même. » C’est à ce haut point que peuvent et doivent nous élever nos fautes : le rayon qu’elles jettent sur notre misère ne doit pas seulement nous la faire connaître, il doit nous la faire aimer. « Nous sommes tous, dit notre aimable docteur, nous sommes tous capables des défauts des autres, et il ne faut jamais s’étonner d’en rencontrer ; car si nous demeurons quelque temps sans tomber en faute, peu après, nous ne ferons que faillir, et ferons plusieurs grandes fautes, dont il faut profiter à cause du mépris qui nous en revient. »
« S’il était possible que nous puissions être aussi agréables à Dieu étant imparfaits comme étant parfaits, nous devrions désirer être sans perfection afin de nourrir en nous, par ce moyen, la très sainte humilité. »
« La connaissance et l’agrément de notre misère, dit un illustre chrétien, sont une des plus grandes miséricordes de Dieu pour nous ; car c’est nous faire tirer notre salut de notre perdition, comme il sait tirer sa gloire de nos offenses. L’âme, dans cette lumière, agrée d’être assise sur le fumier de ses misères, environnée et parée des humiliations de ses fautes, comme Job l’était de douleurs ; et se voyant accablée d’infirmités et de misères, elle s’y complaît, puisqu’elle peut par là honorer et exalter la divine Bonté. Si une âme est misérable par sa chute, l’abjection qui lui revient est un trésor qui l’enrichit. Mais ceci est caché à la plupart des hommes, qui ne connaissent pas ce bonheur. Ils sont pauvres et cependant ils ont un trésor dans la pauvreté même ; mais, hélas ! ils ne le possèdent pas, parce qu’ils ne savent pas l’y chercher. »
Ce trésor, une éminente religieuse de la Visitation le fait apprécier en ces termes : « Nos fautes sont une grande partie de notre fonds. L’amour de l’abjection qui nous revient d’elles fait la trame de ce fonds. Si l’on ourdit sans trame, il y aura bientôt un trou. Mais si, au lieu d’aimer l’abjection, on s’agite, on se trouble, cela c’est l’esprit du démon. Nos fautes nous sont si avantageuses que tout ce que le manque de force de notre volonté ne nous fait pas opérer, le fruit que nous retirons de nos fautes l’opère et fait notre avancement… La vie est une suite de chutes, après lesquelles nous devons aussitôt nous relever en coupant court et en disant : Je ne le ferai plus. Cette manière de faire éclaire, fortifie, encourage. Les fautes ne sont pas nuisibles quand elles sont ainsi réparées ; on peut regagner par l’humilité ce qu’on a perdu par lâcheté. »
La vérité est que nous sommes misérables et que, abstraction faite des dons de Dieu, nous n’avons que le néant et le péché. Nous devons être heureux de le reconnaître, et de le voir reconnaître par nos frères, quand cela se peut sans scandale, de la même manière qu’un homme, épris de science, se tient heureux d’avoir découvert une vérité scientifique, et de pouvoir la démontrer et la faire admettre à ses semblables. Un sentiment contraire serait aussi opposé à la loyauté qu’à l’humilité, et tomberait sous le blâme du roi David : Pourquoi aimez-vous la vanité, et recherchez-vous le mensonge ? « Ces taches vont bien sur moi » disait une sainte âme, en regardant ses imperfections. Et une vraie fille de saint François de Sales, pratiquant à la lettre les leçons de son Bienheureux Père, s’écriait : « S’il était possible de faire que nos chutes n’offensent point Dieu, je désirerais tomber sans cesse, pour être sans cesse confondue et anéantie. »
Ce n’est pas seulement « par respect de la vérité », continue le Bienheureux évêque de Genève que l’humilité chrétienne inspire « la joie de n’être rien et de n’être compté pour rien ». c’est encore et surtout par respect « pour les humiliations du Verbe Incarné ». Ce divin Agneau, en revêtant son adorable innocence avec les habits du péché, a daigné accepter notre condition déchue en tout ce qui n’est pas le péché lui-même. L’Évangile nous dit les profondeurs d’abaissement où il est volontairement descendu et les opprobres dont il a voulu être rassasié ; mais des siècles de méditation ne suffiraient pas à nous faire comprendre la soif d’humiliations qui dévorait son divin Cœur, et qui le poussait, joyeux, vers les plus sanglantes ignominies, comme vers un festin parfaitement assorti à sa qualité de « tenant des pécheurs ». L’âme vraiment chrétienne éprouve le besoin de prendre place dans ce banquet d’opprobres, à côté de son Bien-Aimé. Elle, la coupable, ne peut se résoudre à le laisser, lui, l’Innocent, s’abreuver seul à la coupe des humiliations. Elle en veut sa part, et le bonheur d’y poser ses lèvres, là où son Dieu, son Sauveur, a posé les siennes, transforme en délicieux breuvage le fiel le plus amer.
Ajoutez à cela que les humiliations, selon la remarque de saint Bernard, sont la voie indispensable pour arriver à l’humilité, et que, par conséquent, une âme convaincue de la nécessité de cette vertu, doit aimer et rechercher les humiliations, comme le voyageur vivement désireux d’atteindre un but, s’attache à la route qui y conduit. Enfin, ainsi que nous le verrons au chapitre suivant, notre misère est aimable encore, parce qu’elle appelle en nous les miséricordes les plus abondantes du cœur de Dieu.
Sous chacun de ces rapports, nos péchés peuvent être utilisés pour nourrir en nous l’amour de notre misère. En nous la faisant mieux voir, ils établissent, par leur poids humiliant, une équation pratique pleinement satisfaisante pour un jugement droit, entre la confusion qu’ils font naître et les opprobres intérieurs et extérieurs que nous méritons. Ce que Notre Seigneur acceptait, recherchait avec avidité comme caution des pécheurs, nous l’apprécierons comme un lot rigoureusement proportionné à notre qualité réelle de pécheurs.
Chacune de nos chutes deviendra un jalon de plus pour nous aider à descendre dans !’appréciation de nous-même et dans les exigences de notre égoïsme, jusqu’à la dernière place (Luc 14, 10), qui nous convient, et où, malheureusement, notre invincible orgueil ne nous tiendra que trop au-dessus de Celui qui a voulu être le dernier de tous, l’opprobre des hommes et l’abjection du peuple (Is 52, Ps 21).
Le profit que nous tirerons de nos fautes sera bien grand, si elles nous font aimer notre misère, puisque notre aimable saint, cherchant toujours le thermomètre de la sainteté dans l’humilité, admet sans peine qu’une âme, utilisant ainsi ses chutes, puisse surpasser une autre âme moins sujette à faillir : « Il est possible qu’une Sœur, que vous verrez trébucher fort souvent et commettre beaucoup d’imperfections, soit plus vertueuse et plus agréable à Dieu, par la grandeur du courage qu’elle conserve parmi ses imperfections, ne se laissant point troubler ni inquiéter de se voir si faible, ou par l’humilité qu’elle en retire, ou encore par l’amour de sa misère, qu’une autre, qui aura une douzaine de vertus, naturelles ou acquises, et qui aurait moins d’effort et de travail, et par conséquent, peut-être moins de courage et d’humilité que l’autre, que l’on voit si faible. Saint Pierre fut choisi pour être le chef des Apôtres, quoiqu’il fût sujet à beaucoup d’imperfections, en sorte qu’il en commettait, même après qu’il eût reçu le Saint-Esprit ; mais parce que, malgré ces défauts, il avait toujours un grand courage, et ne s’en étonnait point, Notre-Seigneur en fit son lieutenant, et le favorisa plus que tous les autres, de sorte que nul n’eût eu raison de dire qu’il ne méritait pas d’être placé au-dessus de saint Jean ou des autres Apôtres. »
Sainte Jeanne de Chantal aimait répéter ces enseignements de son bienheureux Père : « Ma très chère petite, écrivait-elle à la Sœur F.-A. de la Croix de Fésigny, c’est une pure tentation que vos découragements ; car, dites-moi, quel fruit vous apportent-ils, et quels motifs en avez-vous ? Pensez-vous qu’il soit en notre pouvoir d’être toujours attentives à Dieu et de ne point faire de fautes ? Certes, il faudrait être ange : or, je vous prie de vous accommoder à la condition de cette misérable vie, mais sans aucune anxiété ni trouble, et quand vous aurez manqué à la fidélité, humiliez-vous sans découragement. Cette humiliation et amour de votre misère, avec tranquillité et paix, sera plus agréable à Dieu que vos pointilleuses fidélités. »
Notre saint Docteur semble avoir tellement peur de nous voir négliger les occasions de nous mépriser nous-mêmes, qu’il voudrait nous en fournir, alors même que nos fautes sont simplement douteuses. Il nous conseille, en ce cas, de prendre le parti le plus méritoire, c’est-à-dire le plus défavorable à notre orgueil, et le plus profitable à la sainte humilité.
« J’ajoute, pour un avis général, écrit-il, que quand nous ne savons pas discerner si nous avons bien rendu notre devoir en quelque occurrence, et doutons d’avoir offensé Dieu, il faut alors s’humilier, supplier Dieu qu’il nous excuse, et lui demander plus de lumières pour une autre fois, oublier tout à fait ce qui s’est passé, et se remettre à notre tâche ordinaire. Car une curieuse et empressée recherche pour savoir si nous avons bien fait, provient indubitablement de notre amour-propre, qui nous fait désirer savoir si nous sommes braves, là où l’amour pur de Dieu nous dit : Misérable ou couard que tu as été, humilie-toi, appuie-toi en la miséricorde de Dieu, demande toujours pardon ; et, sur une nouvelle résolution de fidélité, repars à la poursuite de ton progrès. »
C’est la pensée de l’auteur de l’Imitation : « Seigneur, votre abondante miséricorde m’est plus avantageuse pour obtenir le pardon de mes offenses, que toute l’idée que je puisse avoir de ma justice pour la défense de ma conscience que je ne connais pas à fond. »
Ce n’est pas seulement dans le for intime et caché de notre âme, que nos fautes, en nous dévoilant notre misère, nous donnent l’occasion de l’aimer et de mieux nous humilier ; souvent le prochain, témoin de nos chutes, voit à découvert notre faiblesse et notre misère ; alors l’abjection extérieure s’ajoute à notre abjection intérieure. Nous devons accepter et aimer l’une comme l’autre et nous pouvons de la sorte doubler la somme de nos gains spirituels. Ainsi faisait M. de Bernières, que nous avons cité déjà à plusieurs reprises. « Vous savez, écrivait-il à un ami, vous connaissez mon dernier emportement et vous en avez été témoin… Ma consolation est que cette faute m’est arrivée en la présence de mes amis qui, ainsi, connaîtront ce que je suis. J’ai un grand déplaisir d’avoir déplu à Dieu, étant infidèle à ses grâces. Mais ma joie est dans mon humiliation que j’agrée. Le bonheur d’être avili dans l’esprit des autres est grand, et quelque chose de bien doux pour ceux qui veulent réparer l’injure faite à Dieu. Etre fortement convaincu qu’on est un pur néant, très fragile, c’est le profit qu’il faut tirer de nos imperfections. Qu’il m’est utile que ma misère paraisse, puisque cela me sert à découvrir toutes ces vérités ! — C’est la vérité que je ne suis que néant, infirmité, corruption, plus que je ne puis comprendre. Et pour l’amour que je dois porter à cette vérité, je me tiens dans mon néant ; et par un acquiescement volontaire, j’aime et j’adore la divine Providence qui le manifeste. Je me reconnais et m’avoue misérable, je suis bien aise que tout le monde le sache et me traite selon cette vérité. »
On ne saurait mieux pratiquer les sublimes avis de l’auteur de Philothée. Au reste, avec l’esprit de mesure qui le distingue, saint François de Sales a soin de sauvegarder les droits de la vérité, en dissuadant de simuler des défauts, sous prétexte de chercher le mépris (à moins d’une inspiration toute spéciale, telle que l’ont reçue quelques saints), et les droits de la charité, en recommandant de réparer le scandale ou le froissement que nos fautes peuvent avoir causés à nos frères. « Si je me suis emporté par colère ou par dissolution à dire des paroles indécentes, et dont Dieu et le prochain sont offensés, je me repentirai vivement et serai extrêmement peiné de l’offense, que je m’efforcerai de réparer le mieux qu’il me sera possible ; mais je ne laisserai pas d’agréer le mépris qu’il m’en arrive ; et si l’un pouvait se séparer de l’autre, je rejetterais ardemment le péché et garderais humblement l’abjection. » « Je fais une sottise, elle me rend abject : bon. Je donne du nez à terre et je tombe en une colère démesurée : je suis désolé de l’offense à Dieu, et bien aise que cela me déclare vil, abject et misérable.
« Néanmoins, ma fille, prenez bien garde à ce que je m’en vais vous dire : encore que nous aimions l’abjection qui s’ensuit du mal, il ne faut pas pourtant négliger de remédier au mal. Je ferai ce que je pourrai pour ne pas avoir l’ulcère au visage, mais si je l’ai, j’en aimerai l’abjection. En matière de péché, il faut encore plus fortement tenir à cette règle. Je me suis emporté en ceci ou en cela ; j’en suis peiné, quoique j’embrasse de bon cœur l’abjection qui s’ensuit ; et si l’un se pouvait séparer de l’autre, je garderais chèrement l’abjection et ôterais le mal et le péché. »
Si nos efforts pour réparer l’offense faite à nos frères ou le scandale que nous avons pu leur donner, allaient jusqu’à reconquérir leur pleine estime, et à nous relever dans leur opinion comme si nous n’avions point failli, alors, obligés par le devoir « d’ôter notre misère de devant leurs yeux, il faut la cacher dans l’intimité de notre cœur ».
Autant que la charité et le devoir du bon exemple peuvent le permettre, notre saint ne voulait pas qu’on se prive du bénéfice de l’abjection extérieure : « Je voudrais… pour ce qui regarde nos défauts, que nous ne nous efforcions pas de les couvrir : car du fait de ne pas les laisser voir dehors, ils n’en sont pas meilleurs. Les sœurs ne croiront pas pour cela que vous n’en ayez point, et vos imperfections seront peut-être plus dangereuses que si elles étaient découvertes, et vous causent de la confusion, comme celles qui sont plus faciles à laisser paraître à l’extérieur. Il ne faut donc pas s’étonner ni se décourager quand nous commettons des imperfections devant nos sœurs, au contraire il faut être bien joyeuses d’être reconnues pour telles que nous sommes. »
Même quand on a une charge et, par conséquent, on semble mieux tenu à sauvegarder sa réputation auprès de ses subalternes, le fondateur de la Visitation, avec la prudence voulue, aime qu’on profite de l’abjection partout où on la trouve : « Vous me demandez… si la Supérieure ou la Directrice ne doit point témoigner de la répugnance à ce que les sœurs voient ses défauts, et à ce qu’elle doit dire quand une fille vient s’accuser tout simplement de quelque jugement ou pensée qui la marque d’imperfection, comme par exemple si quelqu’un avait pensé que la Supérieure aurait fait une correction avec passion.
« Je dis que ce qu’elle doit faire en cette occasion, c’est de s’humilier et recourir à l’amour de sa misère ; mais si la sœur était un peu troublée en le disant, la Supérieure ne devra faire semblant de rien, mais détourner la conversation, et néanmoins cacher l’abjection dans son cœur. Car il faut bien prendre garde que notre amour-propre ne nous fasse perdre l’occasion de voir que nous sommes imparfaits, et de nous humilier. Et, bien que l’on omette l’acte extérieur d’humilité, de crainte de troubler la pauvre sœur qui l’est déjà assez, il ne faut pas empêcher l’acte intérieur. Si, au contraire, la sœur n’était point troublée en s’accusant, je trouverais bien que la Supérieure avoue librement qu’elle a failli, si c’est vrai. Car si le jugement est faux, il est bon qu’elle le dise avec humilité, se réservant toujours néanmoins comme un trésor l’abjection qui lui revient de ce qu’on la juge défaillante.
« Voyez-vous, cette petite vertu de l’amour de notre misère ne doit jamais s’éloigner d’un pas de notre cœur, parce que nous en avons besoin à tout moment, si avancés que nous soyons dans la perfection, d’autant que nos passions renaissent, quelquefois après que nous avons vécu longtemps face à Dieu et après avoir fait de grands progrès dans la perfection.
« Les sœurs ne doivent pas s’étonner de ce que la Supérieure commette des imperfections, puisque saint Pierre, tout Pasteur qu’il était de la sainte Église, et Supérieur universel de tous les chrétiens, tomba bien en une faute telle qu’il dût être corrigé, ainsi que dit saint Paul (Galat. 2, 11). De même la Supérieure ne doit pas témoigner de l’étonnement si l’on voit ses fautes ; mais elle doit imiter l’humilité et la douceur, avec laquelle saint Pierre reçut la correction que lui fit saint Paul, nonobstant qu’il fût son supérieur. L’on ne sait ce qui est plus considérable, si la force ou le courage de saint Paul à reprendre saint Pierre, ou l’humilité avec laquelle saint Pierre se soumit à la correction, pour une chose qu’il pensait bien faire et avoir une fort bonne intention. »
Sainte Marie-Madeleine de Pazzi, voyant un jour la haute opinion qu’avait d’elle une de ses novices, se mit à lui raconter en sanglotant ses défauts et ses tentations, et après s’être représentée comme la plus criminelle des femmes, ajoutait : « Je vous ai dit cela, ma fille pour vous apprendre sous quelle Maîtresse vous êtes tombée. Si Dieu ne m’avait enfermée dans un cloître, j’aurais fini mes jours dans une prison perpétuelle, ou sous la hache du bourreau. Priez donc pour moi, pour que j’obtienne mon salut de la toute gratuite bonté de Dieu. »
Plus près de nous par le temps et par le lieu où elle vécut, une digne fille de saint François de Sales, nommée Supérieure de son monastère, disait en confidence à une des sœurs : « Ce qui me réjouit, c’est que la supériorité entretiendra en moi la sainte abjection, mes nombreux défauts étant mieux en évidence sur le chandelier que dans l’obscurité d’une cellule. »
Àplus forte raison, l’évêque de Genève voulait-il, lorsqu’on a le bonheur d’être inférieur, qu’on embrasse avec décision les humiliations extérieures, et il se moquait impitoyablement des âmes trop sensibles à cet égard : « Je suis méprisé, et je me fâche : comme les paons et les singes. Je suis méprisé et je m’en réjouis : les Apôtres faisaient ainsi. » — « Savez-vous ce qu’il faut faire quand nous sommes corrigés et mortifiés ? Il nous faut prendre cette mortification comme un fruit savoureux et le cacher en notre cœur, le caressant le plus tendrement qu’il nous sera possible. »
Nous croyons avoir démontré, à l’école de saint François de Sales, tout ce que la sainte humilité peut tirer comme utilité de nos chutes. En nous faisant mieux connaître et aimer notre misère, elles peuvent, de l’abîme qu’elles ont creusé, nous élever au degré le plus précieux de la plus nécessaire des vertus et devenir, pour l’âme, le principe d’une nouvelle splendeur. Selon le texte de Job (Job 11, 17) et la pensée de saint Bernard : « L’âme pécheresse paraîtra d’autant moins vile aux regards de Dieu, qu’elle le sera davantage à ses propres yeux, dans le souvenir de ses péchés. »
Profitons ainsi de nos fautes, et comme le dit Fénelon, elles serviront plus en nous rabaissant à nos propres yeux, que nos bonnes œuvres en nous consolant. « Les fautes sont toujours des fautes. Mais elles nous mettent dans un état de confusion et de retour à Dieu qui nous fait grand bien. »
« Il y a certaines matières qui en apparence salissent les habits et qui néanmoins servent à ôter les taches. C’est l’usage que font les justes de leurs péchés, tout en les détestant. Ils s’en servent pour purifier leur âme de l’orgueil qui est le plus grand de leurs péchés. »
« Sachons utiliser nos fautes de cette manière, à peine elles nous ont échappé et en même temps effaçons-les par la pénitence. Utilisons-les également quand leur souvenir vient nous attrister. Il est des herbes à fort mauvaise odeur, qui, à force de se dessécher, exhalent à la fin un agréable arôme. Qu’il en soit de même des péchés de notre pauvre vie. Une sainte fille de l’Ordre de la Visitation conservait joyeusement un petit sachet de papier, qu’à sa mort on trouva dans sa cellule, avec cette inscription : Ceci est pour parfumer mon cœur de l’odeur précieuse de ma misère. Elle avait mis dans ce sachet tout ce qu’on lui avait dit ou écrit d’humiliant, les défauts dont on l’avait avertie, ce que ses confesseurs lui avaient dit de plus fort dans ses confessions, et toutes les fautes dont on lui avait fait la correction.
Nous n’aurons pas de peine à nous faire ce sachet. Nous trouverons, hélas ! en regardant en arrière dans notre vie, les mauvaises plantes d’innombrables fautes, qui nous serviront à le remplir. Mettons-les à profit de cette façon, et répétons le mot admirable du Père de la Colombière : « Heureuses misères dont le sentiment me porte à rougir devant Dieu et à m’abaisser devant les hommes. Si vous m’êtes nécessaires, je ne voudrais pas vous changer pour les mérites et les vertus des autres. J’aime mieux être tel qu’il faut que je sois pour être humble. Je renonce à toutes les grâces qui pourraient me priver de cet avantage, et pour ne point le perdre, je consens à être privé de tout le reste. »
Notes
1. Vie dévote, III°, 6.
2. Entretien X°, VI, 164.
3. Entretien XVIII°, VI, 339.
4. M. de Bernières, Chrétien intérieur, I, III, 16.
5. Mère Marie de Sales Chappuis.
6. Ps 4, 4.
7. Sœur M.-A. de Mayen, Année sainte de la Visitation, 16 mars.
8. XIII, 392 c.
9. Entretien IV°, VI, 63.
10. Année sainte de la Visitation, 3 mars.
11. XIV, 136.
12. Imitation, Liv. III, ch. 46, n° 5.
13. M. de Bernières-Louvigny, id.
14. Vie dévote, III°, p. 6.
15. XIII, 205.
16. Vie dévote, III°, p. 6.
17. Entretien IV°, VI, 67.
18. Entretien XVII°, VI, 299.
19. Notice sur la Mère M.-Mélanie Pommeroy. Circulaire de la Visitation de Thonon, 1872.
20. XVII, 207.
21. Entretien XI°, VI, 194.
22. In Cant. Sermo XX, n° 5.
23. P. Gaud, Traité de l’Espérance chrétienne.
24. Année sainte de la Visitation, 11 janvier. Vie de Sœur F.-G. de la Grave.