Partie 2 · Chapitre 4
Nous avons entendu le langage de la théologie et des saints sur la confiance que nos fautes elles-mêmes doivent nous inspirer envers la divine miséricorde.
Maintenant donnons la parole à notre saint : « Vous me demandez, mes très chères filles, si une âme ayant le sentiment de sa misère peut allier à Dieu avec une grande confiance. Or, je réponds que non seulement l’âme qui a la connaissance de sa misère peut avoir une grande confiance en Dieu, mais qu’elle ne peut avoir une vraie confiance que si elle a la connaissance de sa misère. Car cette connaissance et confession de notre misère nous introduit devant Dieu. Ainsi tous les grands saints, comme Job, David et les autres, commençaient toutes leurs prières par la confession de leur misère et de leur indignité ; de sorte que c’est une bonne chose de se reconnaître pauvre, vil et abject, et indigne de comparaître en la présence de Dieu.
« Ce mot célèbre parmi les anciens : Connais-toi toi-même, encore qu’il s’entende de la connaissance de la grandeur et excellence de l’âme, pour ne la point avilir et profaner en des choses indignes de sa noblesse, il s’entend aussi de la connaissance de notre indignité, imperfection et misère, d’autant que, plus nous nous connaîtrons misérables, plus nous nous confierons en la bonté et miséricorde de Dieu ; car entre la miséricorde et la misère il y a une certaine liaison si grande que l’une ne se peut exercer sans l’autre. Si Dieu n’avait point créé l’homme, il aurait été vraiment bon ; mais il n’aurait point été maintenant miséricordieux, car la miséricorde ne s’exerce qu’envers les misérables.
« Vous voyez donc que, plus nous nous reconnaissons misérables, plus nous avons l’occasion de nous confier à Dieu, puisque nous n’avons rien qui nous porte à nous confier à nous-mêmes. La défiance de nous-mêmes provient de la connaissance de nos imperfections. Il est bon de se défier de nous-mêmes ; mais à quoi nous servirait-il de le faire, sinon pour mettre notre confiance en Dieu et attendre tout de sa miséricorde ?
« Les fautes et infidélités que nous commettons tous les jours, doivent bien nous apporter de la honte et de la confusion, lorsque nous voulons nous approcher de Notre-Seigneur ; ainsi lisons-nous qu’il y a de grandes âmes, comme sainte Catherine de Sienne et la Mère Thérèse, qui, lorsqu’elles étaient tombées en quelque défaut, avaient de ces grandes confusions ; aussi est-il bien raisonnable qu’ayant offensé Dieu, nous nous retirions un peu par humilité, et demeurions confus ; car si nous avons seulement offensé un ami, nous avons bien honte de l’aborder ; mais il n’en faut pas demeurer là : car ces vertus d’humilité, d’abjection et de confusion sont des moyens par lesquels nous devons monter vers l’union de notre âme à son Dieu. Ce ne serait pas grand chose de s’être anéanti et dépouillé de soi-même (ce qui se fait par des actes de confusion), si ce n’était pas pour se donner tout à Dieu, ainsi que saint Paul nous l’enseigne quand il dit : Dépouillez-vous du vieil homme et revêtez-vous du nouveau (Col 3, 9-10). Ce petit recul ne se fait que pour mieux avancer vers Dieu par un acte d’amour et de confiance. Voilà donc pour la conclusion de ce premier point : il est très bon d’avoir de la confusion, quand nous avons la connaissance et le sentiment de notre misère et de nos imperfections, mais il ne faut pas s’arrêter ni se décourager, mais relever son cœur en Dieu par une sainte confiance, dont le fondement doit être en lui et non pas en nous. D’autant que si nous changeons, il ne change jamais, et demeure toujours aussi bon et miséricordieux, que nous soyons faibles et imparfaits où que nous soyons forts et parfaits.
« J’ai coutume de dire que le trône de la miséricorde de Dieu c’est notre misère. Plus notre misère sera grande, plus nous devons avoir une grande confiance. »
« Que Dieu vous regarde avec amour, vous n’avez nul sujet d’en douter, car il voit amoureusement les plus horribles pécheurs du monde, pour peu de vrai désir qu’ils aient de se convertir… C’est un cœur si doux, si suave, si condescendant, si amoureux des chétives créatures, pourvu qu’elles reconnaissent leur misère, si gracieux envers les misérables, si bon envers les pénitents ! Et qui n’aimerait ce Cœur royal, paternellement maternel envers nous ?…
« Nos imperfections ne doivent pas nous plaire ; mais nous devons dire avec le grand apôtre : misérable que je suis ! qui me délivrera de ce corps de mort ? (Rm 7, 24). Mais elles ne doivent pas nous étonner ni décourager ; nous devons vraiment en retirer soumission, humilité et défiance de nous-mêmes, mais non pas découragement ni affliction du cœur, ni beaucoup moins défiance de l’amour de Dieu envers nous. Dieu n’aime pas nos imperfections et péchés véniels, mais il nous aime malgré eux. Ainsi, de même que la faiblesse et l’infirmité de l’enfant déplaisent à la mère, et pourtant elle ne cesse pas pour cela de l’aimer, mais l’aime tendrement avec compassion ; de même, bien que Dieu n’aime pas nos imperfections et péchés véniels, il ne cesse pas de nous aimer tendrement. David eut raison de dire à Notre-Seigneur : Ayez miséricorde, Seigneur, parce que je suis infirme (Ps 6, 3).
« Ma très chère fille, vivez joyeuse : Notre-Seigneur vous regarde, et vous regarde avec affection, et avec d’autant plus de tendresse que vous avez de faiblesse. Ne permettez jamais à votre esprit de nourrir volontairement des idées contraires, et quand elles vous assailliront, ne les regardez point, détournez vos yeux de leur iniquité, et retournez-les vers Dieu avec une courageuse humilité, pour lui parler de sa bonté ineffable, par laquelle il aime notre chétive, pauvre et abjecte nature humaine, malgré ses misères. »
« Glorifiez-vous de n’être rien ; soyez-en bien aise puisque votre misère est l’objet de la bonté de Dieu pour exercer sa miséricorde.
« Parmi les mendiants, ceux qui sont les plus misérables, et dont les plaies sont les plus grandes et effroyables, se tiennent pour les meilleurs mendiants, et plus aptes à obtenir l’aumône. Nous ne sommes que des mendiants : les plus misérables sont de meilleure condition ; la miséricorde de Dieu les regarde volontiers.
« Humilions-nous, je vous en supplie, et ne montrons que nos plaies et misères à la porte du temple de la pitié divine ; mais souvenez-vous de les montrer avec joie, vous consolant d’être toute vide, afin que Notre-Seigneur vous remplisse de son royaume. »
« C’est la plus belle harangue que nous fassent les mendiants, que d’exposer à notre vue leurs ulcères et nécessités. »
« Pour l’absolution de vos péchés de tant d’années que vous me demandiez, ma très chère fille, vous devez savoir que Dieu, par sa bonté, les aura effacés au même instant que vous avez voulu lui donner votre cœur, par la résolution que son inspiration vous a fait prendre de ne vivre plus que pour lui. Néanmoins, ma très chère sœur, vous pourrez utilement répéter la prière de ce pénitent, qui disait : Seigneur, lavez-moi davantage de mon iniquité et nettoyez-moi de mon péché (Ps 50, 4), pourvu que ce soit avec une vraie et simple confiance en cette souveraine bonté, sûre que sa miséricorde ne vous manquera pas. »
« Relevez souvent votre cœur par une sainte confiance envers notre Rédempteur, avec une profonde humilité, comme disant : Je suis misérable, Seigneur ! vous recevrez ma misère dans le sein de votre miséricorde, et vous me tirerez de votre main paternelle à la jouissance de votre héritage. Je suis chétive et misérable, mais vous m’aimerez le jour de ma mort, parce que j’ai espéré en vous et ai désiré d’être vôtre. »
« Je vous conjure par notre commun amour qui est Jésus-Christ ; que vous viviez en paix malgré votre misère. Je me glorifierai en mes infirmités, dit notre grand saint Paul, afin que la vertu de mon Sauveur habite en moi (2 Cor 12, 9). Oui, car notre misère sert de trône pour faire reconnaître la bonté souveraine de Notre-Seigneur. »
« Dieu soit exalté en vos misères, sur le trône de sa bonté, et le théâtre de votre pure et sincère humilité. »
« Ma très chère fille, soyez en paix ; ne vous inquiétez point de vos imperfections, mais levez bien haut les yeux vers l’infinie bonté de Celui qui, pour nous garder dans son humilité, nous laisse vivre dans nos infirmités. Mettez toute votre confiance en sa bonté, et il aura un soin de votre âme, et de tout ce qui la regarde, mieux que jamais vous ne sauriez y penser.
« Si vous n’avez pas bien correspondu jusqu’à présent, il y a un remède, car il faut bien correspondre désormais. Vos misères et vos infirmités ne doivent pas vous étonner : Dieu en a vu bien d’autres, et sa miséricorde ne rejette pas les misérables, mais s’exerce à leur faire du bien, faisant de leur misère le sujet de sa gloire. »
« Certes, nos misères et nos faiblesses, pour grandes qu’elles soient, ne doivent pas nous décourager, mais doivent nous humilier et nous faire jeter dans les bras de la divine miséricorde, qui sera d’autant plus glorifiée en nous, que nos misères sont grandes, si nous nous en relevons : ce que nous devons espérer faire, avec la grâce de Notre-Seigneur. »
Saint François de Sales voulait que les personnes chargées de la conduite du prochain prennent soin de relever son courage et de ranimer sa confiance. C’est ainsi qu’il écrivait à une supérieure, devenue, hélas ! tristement célèbre, à propos d’une jeune fille qu’il lui avait recommandée : « Mais, voyez-vous, vous êtes un peu trop sévère envers cette pauvre fille. Il ne faut point lui faire tant de reproches, puisqu’elle a de bons désirs. Dites-lui, même si elle fait beaucoup de faux pas, que jamais elle ne s’étonne d’elle-même ; qu’elle regarde plutôt Notre-Seigneur qui, du haut du ciel, la regarde comme un père son enfant qui, encore tout faible, a peine à assurer ses pas, et lui dit : Doucement, mon enfant ; et s’il tombe, il l’encourage en disant : Il a sauté, il est bien sage, ne pleurez point ; puis il s’approche et lui tend la main. Si cette fille est humble, et qu’elle sait bien qu’elle est un enfant, elle ne s’étonnera point d’être tombée, car elle ne tombera pas d’aussi haut. »
Le saint docteur donnait des instructions semblables et plus précises encore aux confesseurs. Après leur avoir rappelé que les pauvres pénitents les appellent du nom de Père, et qu’ils doivent avoir « un cœur paternel à leur égard, les recevant avec un extrême amour, malgré leurs défauts », il ajoute : « Ainsi, quoique l’enfant prodigue revînt tout nu, sale et sentant mauvais à cause des pourceaux, son bon père néanmoins l’embrasse avec amour, et pleure à son sujet ; parce qu’il était père, et que le cœur des pères est tendre pour leurs enfants. »
Puis, le saint indique la manière de recevoir un pénitent enclin à l’abattement et au désespoir : « Si vous le voyez craintif, abattu, et s’il doute d’obtenir le pardon de ses péchés, relevez-le en lui montrant le grand plaisir que Dieu prend à la pénitence des grands pécheurs ; plus notre misère sera grande, plus la miséricorde de Dieu en sera glorifiée ; montrez-lui que Notre-Seigneur pria Dieu son Père pour ceux qui le crucifiaient, pour nous faire comprendre que, lorsque nous l’aurions crucifié de nos propres mains, il nous pardonnerait avec une grande libéralité ; que Dieu estime tant la pénitence, que la moindre pénitence du monde, pourvu qu’elle soit vraie, lui fait oublier toutes sortes de péchés ; de façon que si les damnés et les diables même la pouvaient avoir, tous leurs péchés leur seraient remis ; que les plus grands saints ont été de grands pécheurs : saint Pierre, saint Matthieu, sainte Madeleine, David, etc. ; enfin que le plus grand tort qu’on peut faire à la bonté de Dieu, et à la mort et à la passion de Jésus-Christ, c’est de ne pas espérer obtenir le pardon de nos péchés ; et que, par la foi, nous sommes obligés de croire à la rémission des péchés, afin que nous ne doutions point de la recevoir, lorsque nous aurons recours au sacrement que Notre-Seigneur a institué à cet effet. »
On sait avec quelle perfection le doux François de Sales pratiquait cette mansuétude à l’égard de ses pénitents. Il était plein de ces pensées, et il s’en servait pour lui-même : ses contemporains et ses confidents nous le disent assez. « Je l’ai entendu souvent, rapporte M Camus, louer cette inclination qu’avait sainte Thérèse à lire la vie des saints qui avaient été de grands pécheurs, parce qu’elle y voyait briller la magnificence de la miséricorde divine sur leur grande misère. »
« Je ne sais pas comment je suis fait, écrivait saint François à sainte Chantal, je me sens misérable, mais je ne m’en trouble point, et quelquefois même j’en suis joyeux, pensant que je suis une vraie bonne charge pour la miséricorde de Dieu. »
Enfin le Père La Rivière dit, en parlant du saint évêque : «Il n’est pas possible d’exprimer la douleur d’amour qu’il concevait de chaque défaut toujours mélangé d’une crainte filiale, d’un sentiment aigre-doux, d’un abandon absolu et d’une entière espérance dans l’incompréhensible bonté. Non, certes, il n’est pas possible d’exprimer cela, car cet excellent personnage avait été instruit du Saint-Esprit dès sa tendre jeunesse à regarder Dieu, même du milieu de ses imperfections, comme un père souverainement aimable et bon, qui les détruit totalement, quand on s’en repent, qui les abîme dans l’océan de sa miséricorde, et qui les consume dans le feu de son infinie charité. De là vient que si parfois il faiblissait légèrement et manquait à ses bonnes résolutions, il se reprenait doucement sans se fâcher ou s’impatienter, jetant ses yeux sur le bénin Sauveur avec une parfaite confiance. »
Notes
1. Entretien II°, VI, 22.
2. XVIII, 171.
3. XIII, 392 c.
4. XIII, 20. L’Église n’a pas une autre doctrine. Dans ses prières liturgiques, elle nous engage à représenter à Dieu, à la Vierge Marie et aux saints, notre titre de pécheurs, comme le plus propre à nous attirer leur protection.
5. XVII, 233.
6. XVII, 373.
7. XIV, 236.
8. XVII, 289.
9. XVI, 68.
10. IX, 74.
11. La Mère Angélique Arnauld, abbesse de Port-Royal.
12. XIX, 196.
13. Avertissement aux confesseurs, art. 2, parag. 3.
14. Esprit de saint François de Sales, III°, ch. 14, s. 28.
15. P. La Rivière. Vie du Bienheureux François de Sales, III, 9.