‹ L’Art d’utiliser ses fautes, d’après Saint François de SalesChapitre 8 sur 11 · Partie 2 · Chapitre 5

Partie 2 · Chapitre 5

Le sujet de ce chapitre a été implicitement traité dans les pages précédentes, et n’est, à vrai dire, que la conséquence des deux derniers chapitres. En nous procurant une connaissance plus exacte de notre faiblesse, en nous donnant des droits plus grands à la divine miséricorde, nos chutes doivent nous porter naturellement à nous tenir mieux sur nos gardes, et à recourir avec une humilité plus confiante à Celui sans qui nous ne pouvons rien, et avec qui nous pouvons tout. Or, l’on sait que la méfiance de nous-même et la confiance en Dieu sont deux gages de la victoire dans le combat spirituel.

Nos fautes cependant, dans les desseins de Dieu, sont appelées à rendre à notre persévérance, sous différents points de vue, des services non moins signalés. Et d’abord, il est clair qu’elles doivent nous rendre plus vigilants. C’est l’un des sens que les interprètes assignent à l’oracle sacré : Une grave infirmité rend l’âme sobre (Ecclé 31, 2).

« Sans doute, dit saint Jean Chrysostome, il devrait nous suffire de voir que des hommes, bien supérieurs en sainteté, n’ont pas été à l’abri des défaillances, pour devenir circonspects, pour marcher avec plus de précautions, et pour observer une prudence plus sévère. » « Mais nos malheurs personnels réussissent mieux encore à nous instruire. Notre nature est ainsi faite, qu’elle a besoin de se heurter elle-même aux écueils pour en constater la funeste réalité. »

Cette vérité est confirmée par l’Esprit-Saint, aussi bien que par l’expérience. Celui qui n’a pas été tenté, que sait-il ? (Ecclé 34, 6). Et un Père en expliquant ce texte, continue ainsi : « Une félicité tranquille est bien dangereuse ; mais la crainte de retomber dans les pièges où il a déjà donné rend l’homme plus vigilant. Ainsi le navigateur qui a connu le danger se tient mieux sur ses gardes, et le souvenir d’un seul naufrage essuyé par son imprudence l’éloigne parfois à jamais des ports inhospitaliers. »

Telle est la première leçon que notre vigilance doit retenir de nos chutes : en reconnaître et combattre les causes, éviter l’imprévoyance, la légèreté, et, avant tout, fuir les occasions volontaires, le démon des démons, comme on les a appelées, qui engloutissent tant d’âmes. Les navigateurs ont leur carte marine où ils marquent soigneusement les récifs qu’ils ont constatés ; à la lumière de nos fautes passées, faisons nous aussi notre carte de navigation spirituelle, où seront décrites les causes de nos défections antérieures, les courants, les illusions, les défauts de précaution qui ont amené nos égarements, et, instruits par notre triste expérience, nous éviterons désormais les écueils signalés par nos naufrages.

Saint François de Sales n’omet point de nous donner des conseils : « J’ai vu par vos lettres vos petites chutes et imperfections, dont ni vous ni moi ne devons aucunement nous étonner. Car ce ne sont que des petits avertissements de nous tenir bas et humbles devant nos yeux, et pour rester éveillés comme sentinelles de nous-mêmes. »

« Les fièvres spirituelles, aussi bien que les corporelles, sont ordinairement suivies de plusieurs ressentiments qui sont utiles à celui qui guérit, pour plusieurs raisons ; mais particulièrement parce qu’elles consument les restes des humeurs malignes qui avaient causé la maladie, afin qu’il n’en demeure pas un brin ; et parce que cela nous remet en mémoire le mal passé, pour faire craindre la rechute, à laquelle, bien souvent, nous nous porterions, par trop de licence et de liberté, si l’arrière-goût, comme menaces, ne nous retenait en bride, pour nous faire prendre garde à nous, jusqu’à ce que notre santé soit bien confirmée. »

« Il ne faut jamais oublier ce que nous avons été, afin que nous ne devenions pires. »

De ce premier profit tiré de nos fautes en résultera naturellement un second : la fidélité aux moyens pour persévérer. Chacune de nos chutes deviendra un prédicateur irrésistible sur la nécessité de la grâce et du devoir de l’attirer par la prière et la fréquente réception des sacrements. Ces humiliants souvenirs secoueront notre somnolence, et stimuleront notre ardeur au service de Dieu et à la poursuite de la vertu. « Il n’y a pas de coursier plus rapide, dit le Père Pinamonti, que le cheval échappé des griffes d’un loup. Il croit toujours avoir cet ennemi à ses flancs : il ne court pas, il vole. Tel est l’effet que produisent les chutes chez les saints : elles les rendent plus ardents pour le bien. »

Saint Jean Chrysostome constatait cet heureux résultat chez Théodore : « De même, lui écrivait-il, que le chasseur, en effleurant la peau d’un lion, ne fait que le rendre plus furieux et plus invincible, de même l’ennemi du genre humain, en s’efforçant de vous faire une profonde blessure, a redoublé votre générosité et votre dévouement aux bonnes œuvres. »

Saint Épiphane traduit la même idée dans un apologue charmant : « Quand le cerf se sent vieillir, il guette au flanc des rochers quelque gîte de serpent, et collant sa bouche à la fente de la roche, il aspire et avale un reptile ; soudain, d’un effort ravivé par la venimeuse morsure, et surexcité par une soif dévorante, il s’élance à la recherche d’une source d’eau pure, et s’il la trouve avant l’espace de trois heures, il y puise cinquante nouvelles années de vie. De même, ô homme spirituel ! si le serpent du péché pénètre dans ton cœur, vole aux sources de la grâce, et là, en faisant pénitence, non seulement ton péché sera effacé, mais tes forces seront restaurées. »

« L’enfant qui tombe lorsqu’il s’écarte un peu de sa mère et qu’il veut marcher seul, dit le Père Grou, revient à elle avec plus de tendresse pour être guéri du mal qu’il s’est fait, et il apprend par sa chute à ne plus la quitter. L’expérience de sa faiblesse et de la bonté avec laquelle sa mère le reçoit lui inspire plus d’attachement pour elle. »

On retrouve le fond de toutes ces pensées sous la plume du plus aimable des saints : « Reprenez votre cœur et remettez-le doucement entre les mains de Notre-Seigneur, le suppliant qu’il le guérisse ; et, de votre côté, faites aussi tout ce que vous pourrez par le renouvellement des résolutions, par la lecture de livres propres à votre guérison et autres moyens convenables : et ce faisant, vous gagnerez beaucoup par votre perte, et demeurerez plus saine par votre maladie. »

« L’amour-propre, l’estime de nous-même, la fausse liberté d’esprit, ce sont des racines qu’on ne peut bonnement arracher du cœur humain, mais seulement on peut empêcher la production de leurs fruits, qui sont les péchés ; car leurs élans, leurs premières saillies, leurs rejetons, c’est-à-dire leurs premières secousses, on ne peut les empêcher tout-à-fait tandis qu’on est dans cette vie mortelle, bien qu’on puisse les modérer et diminuer leur quantité et leur ardeur par la pratique des vertus contraires, et surtout de l’amour de Dieu. Il faut donc avoir patience, et petit à petit amender et retrancher nos mauvaises habitudes, dompter nos aversions et surmonter nos inclinations et humeurs selon les occurrences ; car en somme, ma très chère fille, cette vie est une guerre continuelle, et il n’y a personne qui puisse dire : Je ne suis point attaqué. Le repos est réservé pour le ciel, où la palme de la victoire nous attend. Sur terre, il faut toujours combattre entre la crainte et l’espérance, à la charge que l’espérance soit toujours plus forte, en considération de la toute-puissance de Celui qui nous secourt. »

« Mon Dieu, que le royaume intérieur est heureux, quand ce saint amour y règne ! Qu’elles sont bienheureuses les puissances de notre âme qui obéissent à un Roi si saint et si sage ! Non, ma chère cousine, sous son obéissance et dans cet état, il ne permet point que les grands péchés y habitent, ni même aucune affection envers les plus petits d’entre eux. Il est vrai qu’il les laisse bien s’approcher de la frontière, afin d’exercer les vertus intérieures à la guerre et les rendre vaillantes, et permet que les espions, qui sont les péchés véniels et les imperfections, courent ça et là parmi son royaume ; mais ce n’est que pour faire connaître que sans lui nous serions en proie à tous nos ennemis. »

« Que voulez-vous que je vous dise, ma très chère fille, sur le retour de vos misères, sinon qu’au retour de l’ennemi, il faut reprendre les armes et le courage pour combattre plus fort que jamais ?… Mais, mon Dieu ! gardez-vous bien d’entrer dans aucune sorte de défiance ; car cette céleste bonté ne permet pas ces chutes non pour vous abandonner, mais pour vous humilier, et faire que vous vous teniez plus serrée et ferme à la main de sa miséricorde. »

« Voyez-vous, ma chère sœur, il arrive maintes fois que, pensant être entièrement délivrés des ennemis anciens, sur qui nous avions jadis emporté la victoire, nous les voyons venir d’un autre côté où nous les attendions le moins. Hélas ! cet unique Sage du monde, Salomon, qui avait tant fait de merveilles en sa jeunesse, se tenant fort assuré de la grandeur de sa vertu et de la confiance de ses années passées, lorsqu’il semblait être hors de ses escalades, il fut surpris par l’ennemi qu’il avait le moins à craindre en apparence.

« C’est pour nous apprendre deux leçons signalées : l’une, que nous devons toujours nous défier de nous-mêmes, marcher en une sainte crainte, demander continuellement les secours du Ciel, vivre en humble dévotion ; l’autre, que nos ennemis peuvent être repoussés, mais non pas tués. Ils nous laissent quelquefois en paix, mais c’est pour nous faire une plus forte guerre.

« Mais avec cela, ma très chère sœur, il ne faut nullement que vous vous découragiez… Ces petites secousses nous font revenir à nous, considérer notre fragilité et recourir plus vivement à notre Protecteur. Saint Pierre marchait fort assuré sur les vagues ; le vent s’élève, et les vagues semblent l’engloutir. Alors il s’écrie : Ah ! Seigneur, sauvez-moi ! Et Notre-Seigneur, le prenant par le bras : Homme de peu de foi, lui dit-il, pourquoi doutes-tu ? C’est parmi les troubles de nos passions, les vents et les orages des tentations, que nous réclamons le Sauveur ; car il ne permet que nous soyons agités, que pour nous provoquer à l’invoquer plus ardemment. »

« Humilions-nous ; avouons que si Dieu n’est pas pour nous cuirasse et bouclier, nous serons immédiatement percés et transpercés de toutes sortes de péchés. C’est pourquoi tenons-nous bien près de Dieu par les exercices de piété : que ce soit notre grande occupation, et le reste, secondaire. »

« Si parfois vous recevez des secousses de l’amour-propre et de votre faiblesse, ne vous troublez point ; car Dieu le permet ainsi afin que vous lui serriez la main, que vous vous humiliez et réclamiez son secours paternel. »

« Il ne faut pas que nous mettions en doute si nous avons la nécessaire confiance en Dieu quand nous sentons des difficultés à nous garder du péché, ou quand nous avons peur de ne pas pouvoir résister à ces occasions ou tentations. Oh ! non ; car la défiance de nos forces n’est pas un manque de résolutions mais une vraie reconnaissance de notre misère.

« C’est un sentiment meilleur de se défier de pouvoir résister aux tentations, que celui de s’en tenir pour assuré et assez fort, pourvu que ce qu’on n’attend pas de ses forces, on l’attende de la grâce de Dieu. En sorte que plusieurs, qui avec grande consolation, se sont promis de faire des merveilles pour Dieu, quand c’est arrivé, ont manqué ; et plusieurs qui ont eu grande défiance de leurs forces et une grande crainte qu’à l’occasion ils ne manquent sur-le-champ ont fait des merveilles : parce que ce grand sentiment de leur faiblesse les a poussés à chercher l’aide et le secours de Dieu, à veiller, prier et s’humilier, pour ne pas entrer en tentation.

« Encore que nous ne sentions en nous ni forces, ni même le courage pour résister à la tentation si elle se présentait maintenant à nous, pourvu que nous désirions néanmoins résister, et espérions que si elle venait, Dieu nous aiderait et nous lui demanderions son secours, nous ne devons nullement nous contrister, d’autant qu’il n’est pas besoin de se sentir toujours de la force et du courage, il suffit qu’on espère et désire en avoir en temps et lieu opportuns ; et il n’est pas besoin qu’on sente en soi aucun signe ni aucune marque qu’on aura ce courage-là ; il suffit qu’on espère que Dieu nous aidera. Samson, qui était appelé le fort, ne sentait jamais les forces surnaturelles dont Dieu l’assistait, Sinon lorsque c’était utile ; et pour cela il est dit que, quand il rencontrait les lions ou les ennemis, l’esprit de Dieu le saisissait pour les tuer, et que Dieu, qui ne fait rien en vain, ne nous donne ni la force ni le courage quand il n’est pas besoin de l’employer, mais qu’en ces occasions jamais il ne manque. Et nous devons toujours nous servir des paroles de David : Pourquoi es-tu triste, mon âme, et pourquoi me troubles-tu ? Espère dans le Seigneur (Ps 42, 5), et de l’oraison dont il usait : Quand ma force défaillira, Seigneur, ne m’abandonnez point (Ps 70, 9). »

« Le grand secret pour entretenir une bonne dévotion, c’est d’avoir beaucoup d’humilité. Soyez humble, et Dieu sera pour vous, et soutiendra votre bonne volonté, vous donnant à lui sans déguisement et sans réserve, lui disant du fond du cœur que si, jusqu’à présent, vous ne l’avez pas assez bien servi, il ait la bonté de vous pardonner et fortifier dans la résolution que vous avez prise de vous détacher de toutes les affections du monde et de ne vous attacher à rien sinon à l’amour de Dieu, et de tout votre cœur à le servir fidèlement… Nous ne devons pas nous troubler pour nos offenses, car souvent ce divin Esprit est plus libéral de ses dons pour ceux qui lui ont été plus avares de leur cœur et de leurs affections. »

« J’espère de Notre-Seigneur qu’il vous tiendra toujours de sa main, et que par conséquent jamais vous ne trébucherez ; si à la rencontre de quelque pierre, vous tombez, ce ne sera que pour vous faire encore mieux vous tenir sur vos gardes, et pour vous faire de plus en plus réclamer l’aide et le secours de ce doux Père céleste, que je supplie de vous avoir à jamais en sa sainte protection. Amen. »

« Quand nous serions les plus parfaits du monde, nous ne devons jamais le savoir ni le connaître, mais nous estimer toujours imparfaits. Notre examen ne doit jamais tendre à connaître si nous sommes imparfaits, car nous ne devons jamais en douter. De là s’ensuit que nous ne devons pas nous étonner de nous voir imparfaits, puisque nous ne devons jamais nous voir autrement en cette vie ; ni nous en contrister, car il n’y a pas de remède ; mais nous en humilier, car par là nous réparons nos défauts, et nous amender doucement, car c’est l’exercice pour lequel nos imperfections nous sont laissées, n’étant excusables de ne pas en rechercher l’amendement, ni inexcusables de ne pas le faire entièrement ; car il n’est pas aussi facile d’éviter des imperfections que des péchés. »

Enfin, un dernier avantage à retirer de nos fautes au point de vue qui nous occupe, se trouve dans le souvenir des remords qu’elles nous ont laissés, des tourments qu’elles nous ont causés, et des réparations qu’elles nous ont condamnés à faire. Exploitons notre répugnance à subir à nouveau ces désagréments, afin de nous préserver de la rechute, et disons-nous à nous-mêmes, au moment de la tentation : Ô mon âme, souviens-toi du trouble qui a suivi ces fautes, quand, d’autres fois, tu as eu le malheur de les commettre. Rappelle-toi ce qu’il t’en a coûté pour les rétracter, pour en effacer les traces, pour en réparer les suites. Souviens-toi des angoisses qui t’ont torturé, pendant que des péchés semblables pesaient sur toi, des terreurs qui t’écrasaient alors à la pensée des jugements de Dieu, de la honte qu’il t’a fallu surmonter pour avouer tes misères au saint tribunal. Rappelle-toi tout cela, et épargne-toi, par une fidélité plus généreuse, le retour de ces peines, de ces tourments et de ces humiliations.

Sans doute, de tels motifs sont loin d’être parfaits, et tiennent plus à la crainte qu’à l’amour. Néanmoins, ils peuvent être profitables en plus d’un cas, et ils méritaient d’être mentionnés parmi les industries de l’Art d’utiliser ses fautes. Notre bon saint n’y insiste guère, mais ne les omet point. « L’amour, tout courageux qu’il est, a fort à faire pour se maintenir, en raison de la place où il se trouve : le cœur humain, variable et sujet à la rébellion. Alors donc, l’amour emploie la crainte au combat, et s’en sert pour repousser l’ennemi. »

Notes

1. Homélie VII, de Pœnitentia.

2. Homélie IV, id.

3. Victor. Episc. Cart.

4. XV, 37.

5. XII, 202.

6. Entretien XVII°, VI, 299.

7. Il direttore della perfezione cristiana, XX.

8. Ad Theod. laps. Lib. II, n° 1.

9. Physiologue, cap. V, De cervo.

10. Manuel des âmes intérieures.

11. XVI, 64.

12. XVII, 160.

13. XIII, 383.

14. XV, 89.

15. XVI, 63.

16. XIII, 384.

17. XVI, 210.

18. XXI, 12.

19. XIX, 211.

20. XIV, 194.

21. XII, 167.

22. Amour de Dieu, XI, 16.

Page 1