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Le colonel du 13e hussards a une idée fixe: _passer_ général. Il subit son grade comme une transition nécessaire. On lit sur sa figure l’ennui de la résignation.
Jeune, riche, de la promotion de l’année dernière, il se demande très-sérieusement s’il doit, longtemps encore, _moisir_ sous les épaulettes de colonel.
S’estime l’homme le plus malheureux du régiment, et cela se conçoit: mille hommes sont infiniment plus faciles à conduire qu’un pensionnat de demoiselles, mais il y a huit cents chevaux--sujets aux deux terribles maladies sus-nommées.--Voilà ce qui trouble les nuits du colonel.
Il aime à se dire le père du soldat, sans prétendre que «qui aime bien châtie bien.» Il a les punitions en horreur et exècre les _punisseurs_. Il punit rarement lui-même, mais alors il _sangle serré_.
Il n’a jamais compris qu’on fît des dettes, peut-être parce qu’il est riche; est impitoyable pour ceux qui en font, mais flanque à la porte sans commisération les fournisseurs qui viennent réclamer, avec cette seule phrase de consolation: «Il ne fallait pas faire crédit.»
Tout ses _galops_ aux officiers dont il est mécontent commencent ainsi. «Pardieu! j’ai été capitaine aussi, moi...» ou: «Monsieur, lorsque j’étais sous-lieutenant...»
Cette fiction oratoire lui est si familière, qu’il l’emploie même avec les troupiers: «Lorsque j’étais simple hussard, et que j’étais de garde d’écurie...»
--Pardon, colonel, vous oubliez que vous êtes sorti de Saint-Cyr avec le numéro 3.
Ses visites au quartier sont assez rares, et encore le plus souvent se borne-t-il à examiner les chevaux avec le vétérinaire.
Quelquefois, madame _la colonelle_ accompagne son mari. Elle ne manque jamais de demander la levée de punitions, ce qui lui est toujours accordé.
Enfin il autorise et encourage la _fantaisie_;--au 13e on dit _fantasia_.
Mais ce mot mérite bien les honneurs d’un chapitre à part.
DE LA FANTAISIE
On appelle fantaisie tout ce qui dans le costume n’est pas absolument d’ordonnance.
Un shako plus bas de forme, un ceinturon plus court, un col plus étroit, des bandes de pantalon plus larges, des bottes vernies, des gants de chevreau, voilà la fantaisie pour les officiers.
Les maréchaux des logis _font fantaisie_ avec une tenue fine en drap d’officier, un képi d’officier sauf le liséré d’or, et des galons qui montent jusqu’aux épaules.
Pour les soldats, faire fantaisie, c’est porter du drap plus fin, des pantalons plus larges, des bottes fines et des éperons à vis.
C’est toujours l’uniforme, mais embelli, revu, enrichi. C’est quelque chose qui diffère de ce que portent tous les autres, une contravention à l’ordonnance, par conséquent.
Telle était dans le principe la signification de ce mot, qui depuis a pris la plus grande extension.
Un sous-officier qui _s’en croit_, un lieutenant qui punit plus que de raison, un troupier qui se fait toujours mettre à l’ours, un homme qui trotte à l’anglaise, tous ceux-là font de la fantaisie.
La fantasia, au reste, ne prend d’importance que lorsqu’elle est interdite. Alors c’est une rage, une fureur; outre le plaisir intime de se distinguer, on a celui de risquer une punition. C’est une question de chance et d’adresse; un jeu, en un mot.
C’est à qui fera le plus d’extravagances.
Le précédent colonel du 13e ne pouvait souffrir la fantaisie; c’était un terrible Alsacien, troupier de ses éperons à son pompon, et plus dur encore pour les autres que pour lui-même. Il portait des bottes d’ordonnance et se faisait faire des pantalons en drap de troupe; ce n’était pas pour tolérer des superfluités d’uniforme chez les autres. La moindre contravention lui semblait une épigramme amère.
Il fit donc son possible pour bannir la fantaisie. En vain. Soldats, sous-officiers, officiers, résistaient à qui mieux mieux.
Sous le porche du quartier, un sous-officier de planton était chargé d’inspecter minutieusement tout hussard qui se présentait pour sortir, avec ordre de _faire faire demi-tour_ à quiconque n’était pas absolument à l’ordonnance.
Peines et soin perdus. Les coquins changeaient de vêtements en ville.
C’était bien une autre chanson pour les officiers. Lorsqu’ils étaient de service, le contrôle devenait facile, mais comment les atteindre au dehors?
Jusqu’au jour de sa retraite, car il ne passa jamais général, ce terrible colonel chercha vainement un moyen.
Lui-même cependant s’occupait activement de ce qu’il appelait la chasse à la fantaisie; il ne sortait jamais sans avoir dans sa poche un petit bout de ficelle de _quarante-cinq millimètres_, largeur réglementaire de la bande d’or des pantalons noirs du 13e hussards.
Une bande lui semblait-elle trop large, il appelait l’officier suspecté d’être en contravention et ne dédaignait pas, sa ficelle à la main, de s’assurer de la justesse de son coup d’œil.
S’il eût continué longtemps encore, les lieutenants du 13e porteraient à l’heure qu’il est une bande de drap noir sur un pantalon d’or.