‹ Le 13e Hussards, types, profils, esquisses et croquis militaires... á pied et á chevalChapitre 51 sur 57 · LII

LII

Une tête un peu ronde, des moustaches et des cheveux blancs, ont valu au lieutenant-colonel du 13e le surnom de _la boule d’argent_.

Jusqu’à ces jours passés, il espérait devenir colonel. Il ne l’espère plus. On vient de lui envoyer la croix d’officier de la Légion d’honneur.--Chacun sait ce que parler veut dire. C’est une fiche de consolation avant la retraite.

Un lieutenant facétieux qui ne lui a jamais pardonné certains huit jours d’arrêts, a prétendu que ce n’était pas la croix du bon larron.

Le lieutenant-colonel n’est riche que de trois filles; chaque matin il sort à cheval avec l’une d’elles, vêtue en amazone. Quelquefois il attelle ses deux chevaux à une voiture qu’il acheta d’occasion après certaine lettre reçue de Paris, où on lui disait encore d’espérer.

Il vient au quartier le moins possible, encore trouve-t-il que c’est trop. C’est aussi l’avis des hussards.

Dernièrement, pendant une absence du colonel, il a commandé le régiment _par interim_. Ce fut dur. Heureusement il n’a pas en main le tableau d’avancement.

Depuis qu’il est officier de la Légion d’honneur, sûr de sa retraite par conséquent, il émet toujours et en toutes circonstances, respectueusement, un avis diamétralement opposé à celui du colonel.

Ne lui parlez pas de fantaisie, il l’a en horreur et prétend que c’est pour l’armée un germe de corruption et de démoralisation.

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Le grade de _chef d’escadrons_, dans la cavalerie, correspond à celui de _chef de bataillon_ dans l’infanterie. En s’adressant aux uns et aux autres on dit: mon commandant.

Il y a deux chefs d’escadrons au 13e. L’un est jeune, riche, beau cavalier, porte fièrement un grand nom, c’est un des généraux de l’avenir. L’autre est vieux, il s’attend tous les jours à être mis à la retraite.

Le premier est le type achevé du brillant militaire: il va beaucoup dans le monde, où il a le plus grand succès. Ses chevaux, ses uniformes, les livrées de ses gens sont tenus avec une correction digne d’un grand seigneur anglais. Fait de fréquents voyages à Paris, a des amis au ministère, est garçon.

Fait exactement son service, mais jamais de zèle. Ne paraît au quartier que lorsqu’il y est forcé. Change de gants deux fois par jour quand il est de semaine. Très-doux pour les simples hussards, sangle dur les sous-officiers, et avec les officiers est _roide comme la justice_.

Excellent théoricien, manœuvrier habile, il pèche par la voix. Son organe est grêle et pointu; mais, comme Démosthènes, il espère triompher de cette difficulté, et s’est logé hors la ville pour pouvoir s’exercer aux commandements dans son jardin, sans effrayer ses voisins ni troubler leur repos.

Le vieux chef d’escadrons n’a jamais eu de chance. Ne riez pas, c’est la vérité, seulement il en abuse. Il a vu tous ses contemporains lui _passer sur le corps_, et cependant son caractère ne s’est pas aigri; il est toujours ce qu’il était il y a trente ans--le plus gai des sous-lieutenants.

Adore les _charges_ militaires qui font tant rire tout ceux qui n’en sont pas l’objet, et pour trouver un peu de gaieté recherche la société des jeunes officiers.

C’est lui qui, faisant un jour fonction d’aide de camp près d’un maréchal qui avait le malheur d’être le plus triste des écuyers, s’amusait à imiter--à s’y méprendre--le bruit éclatant que font les chevaux lorsqu’ils vont ruer. Le maréchal se retourna un peu ému:

--Prenez garde, messieurs, dit-il aux officiers de l’escorte, prenez garde, tenez bien vos chevaux.

Dieu sait les rires. Mais imaginez une douzaine de _charges_ de ce genre, toujours ébruitées, et vous ne serez pas surpris du peu de chance du commandant.

Il est du dernier bien avec tous les généraux actuels, beaucoup ont été ses collègues à Saumur; il les tutoie et ils le tutoient, ce qui n’empêche qu’il aura sa retraite bientôt. On dit qu’il n’est pas sérieux.

Jamais cependant soldat plus soldat ne ceignit un ceinturon.

Il jure comme un diable après le service: tout retombe sur lui, il a un mal de chien; mais s’il est libre un seul jour, il s’ennuie à périr. Hiver comme été, tous les matins à six heures, il est debout, habillé et rasé. De semaine ou non, on est bien sûr, quand sonne le pansage, de le voir arriver au quartier. Il y vient, assure-t-il, pour savoir la nouvelle et prendre un peu l’air; il en profite pour prendre la goutte.

Les soldats l’adorent, les officiers le chérissent, il est aimé de tous; mais c’est parfois un malheur d’avoir trop d’amis.

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Plus dissemblables encore sont les deux adjudants-majors, qui de semaine chacun à leur tour font la police du quartier.

L’un est froid, triste, presque doucereux, et ne jure jamais. Rarement il ouvre la bouche, mais c’est toujours pour punir. On le craint comme le feu, il a été surnommé _pince-sans-rire_ ou _tape-sec_. Son grand bonheur est de lutter de ruse avec tous les _carottiers_ possibles. Il fait le désespoir des marchegis et des brigadiers de semaine, et se promène toutes les nuits pour surprendre les gardes d’écurie endormis.

L’autre est une tempête. Tous ses mots il les ponctue de deux jurons--lorsqu’il n’est pas en colère. Il ne vous adresse jamais la parole sans débuter par quatre ou cinq grosses injures. Son mot d’amitié quand il est content d’un troupier est: affreux _rossard_. Mais là se bornent ses fureurs, il ne punit presque jamais, et son collègue va jusqu’à prétendre qu’il gâte le métier d’adjudant-major.

Sa carrière militaire n’a été qu’une longue épreuve, qu’une série de _passe-droits_. Jamais il n’a _passé_ qu’à l’ancienneté, il ne connaît le _tour de faveur_ que par ouï-dire. Il a été quatorze ans maréchal des logis chef, avant d’arriver à la _lieutenance_; aussi l’épaulette de capitaine est-elle son bâton de maréchal. C’est peut-être le dernier troupier fini de l’armée française.

Son grand épouvantement est sa retraite qui approche; que fera-t-il une fois pékin?

--Sacré mille nom de nom de tonnerre de s. n. d. D!, s’écrie-t-il quelquefois, je suis f...ichu le jour où on me _fendra l’oreille_.

Que cette pittoresque locution, qui d’ordinaire s’applique aux chevaux réformés, ne surprenne pas. Le capitaine adjudant-major a transporté dans la vie privée toutes les expressions de la cavalerie.

Sa main gauche est la _main de la bride_, il ne dit ni la gauche ni la droite, mais bien _le côté montoir_ et le _côté hors montoir_. Si on lui résiste, il prétend qu’on se _cabre_ ou qu’on _rue à la botte_; un homme qui devient fou a _perdu ses étriers_.

Ne lui demandez jamais de vous indiquer votre chemin, il vous donnerait, des renseignements de ce genre:

--_Faites sentir l’éperon, un demi-tour, rendez la main_; à la hauteur de la première rue, _côté montoir, la botte à gauche, rendez, et au trot, en avant_...

C’est lui qui, furieux, un jour que son déjeuner était en retard, disait à sa femme:

--Cré nom! on ne donne donc pas _la botte_, ici!

Mais le capitaine a beau hérisser ses moustaches, il n’a jamais réussi à effrayer sa femme, qui est, à ce qu’il prétend, _bon cheval de trompette_ et n’a pas peur du bruit; on dit même qu’elle le fait _trotter très-doux_.

Comme signe particulier, Gédéon remarqua que lorsque le capitaine était très-irrité, il ne fumait pas ses cigares, il les mangeait.

Il y a encore, en ce moment, au 13e, un adjudant-major supplémentaire. C’est un officier d’état-major qui fait dans la cavalerie ses deux années de stage réglementaires.

En un an Gédéon ne l’aperçut pas dix fois. On savait seulement qu’il montait tous les jours à cheval avec le capitaine-instructeur; cavalier plus que médiocre, il aspirait à devenir écuyer.

Il traîne mélancoliquement le boulet de son ennui, considère Saint-Urbain comme un lieu d’exil, et porte des lunettes.

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Par une curieuse exception qui prouve bien que le 13e hussards n’est pas un régiment comme les autres, le _gros-major_ est sec comme un clou. Cette maigreur est même la source d’une foule de plaisanteries toutes plus originales les unes que les autres.

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Chacun des cinq escadrons du 13e hussards a deux capitaines. Un en premier, un en second. En tout dix pour le régiment.

Le capitaine-commandant désire passer chef d’escadrons. C’est tout naturel. Pour son avancement, il compte sur son escadron comme le colonel sur son régiment; aussi s’occupe-t-il beaucoup de ses hommes. C’est lui qui chaque jour ordonne dans les chambres des revues, tantôt d’un effet, tantôt d’un autre.

Son bras droit est le maréchal des logis chef.

Avoir un bon chef est un vrai _quine_ à la loterie pour un capitaine, et on sait si les quines sont rares. Peut-être y a-t-il cette raison qu’il est extrêmement dangereux d’être un très-bon marchef, on a trop l’air d’être créé pour l’emploi, et le capitaine est capable, autant par affection que par égoïsme, de ne pas mettre tout l’empressement possible à faire avancer son bras droit.

La revue des chambres par le colonel est l’affaire capitale du capitaine-commandant. Ces jours-là, il est comme un hérisson, surtout s’il croit avoir trouvé quelque combinaison nouvelle pour disposer _la charge_ des hommes, c’est-à-dire leurs effets, combinaison qui doit produire un agréable coup d’œil.

Les jours de revue des chambres, le capitaine tracasse les lieutenants, qui embêtent les maréchaux des logis, qui bousculent les brigadiers, qui bloquent les hussards. Tout est ricochet au 13e.

--Sacredieu! je ne puis pourtant tout faire par moi même, et être partout.

Tel est le refrain du capitaine-commandant.

Il n’y a au 13e qu’un seul capitaine insouciant, celui du 4e escadron. Il ordonne peu de revues, et dit à tout propos: Je m’en bats l’œil. Chose surprenante! ses hommes sont tout aussi bien tenus que les autres.

Gédéon n’a jamais connu son capitaine en second. Il est détaché; c’est sa spécialité. En remonte, en mission, en fonction extraordinaire. Il écrit de temps à autre à ses collègues du régiment, pour savoir si le 13e est toujours en garnison dans la même ville.

On dit qu’il est très-appuyé d’en haut. Voilà deux ans qu’il habite Paris, on le rencontre presque tous les jours, de cinq à six, au _Helder_.