‹ Le Baiser de l’étrierChapitre 16 sur 21 · Scène XVI

Scène XVI

TRISTAN, GEORGETTE.

TRISTAN, écoutant. Ah ! plus rien !… il prend sans doute sa nourriture. (Se mettant à cheval sur une chaise, puis déployant une des lettres et lisant.) « Mon bichon bien-aimé, voilà une demi-heure à peine que tu m’as quitté, et j’éprouve le besoin de t’écrire pour te répéter que je t’aime, et que mon amour ne finira qu’avec ma vie… Tristan ! »

GEORGETTE, à demi-couchée sur le divan. Il y a cela ?

TRISTAN. Eh ! vraiment, oui… Est-on ridicule, hein, dans les premiers moments ?

GEORGETTE. Oh ! ça, oui ! (Regardant à son tour une lettre qu’elle a dépliée.) Comment c’est moi qui ai écrit ces bêtises-là ? (Lisant.) « Mon gros loulou chéri… »

TRISTAN. C’est moi qui étais le loulou !

GEORGETTE, continuant. « Et cœtera… et cœtera… celle qui t’aimera jusqu’à son dernier soupir… »

TRISTAN. Ah ! oui, je me souviens… soupir avec un e au bout !

GEORGETTE. Eh bien ! qu’importe un e de plus ou de moins ?

TRISTAN. Tiens, voici une autre lettre, qui date d’une époque plus tranquille. (Haut.) « Ma vieille… »

GEORGETTE. Comme c’était galant !

TRISTAN, lisant. « J’ai rencontré un ancien maréchal des logis du régiment ; il m’a invité à manger une gibelotte avec des lapins qui reviennent d’Afrique… je n’ai pas pu refuser… et je crains que ça ne se prolonge un peu avant dans la soirée… je vais faire tous mes efforts pour rentrer de bonne heure… ne t’inquiète pas et sois sûre que ça m’ennuie bien… » Et en post-scriptum… « Ne m’attends pas avant sept heures du matin. »

GEORGETTE, dépliant une autre lettre. « Mon cher Tristan, dîne sans moi… je vais au spectacle avec la dame du numéro vingt-huit, qui m’a tourmentée pour l’accompagner. »

TRISTAN. Je n’ai jamais cru à ce spectacle-là, moi.

GEORGETTE. Je n’ai jamais cru au dîner du maréchal des logis.

TRISTAN, riant. Eh bien !… franchement, là, je peux te l’avouer maintenant… c’était une idée de garçon… (vivement) qui n’a pas eu de suites… (à part) longues.

GEORGETTE, riant. Et moi… c’était le banquier de la rue Chauchat qui voulait m’offrir un petit coupé.

TRISTAN. Un coupé ?

GEORGETTE. Avec deux chevaux !

TRISTAN. Diable !

GEORGETTE.
Air de l’Homme aux souris.

J’ai tout refusé ; mais ma foi !
Alors, bien loin de me défendre,
Si j’avais prévu, croyez-moi,
Ce qu’aujourd’hui je viens d’apprendre…
TRISTAN.
Le coupé du vieux scélérat
Et ses chevaux t’auraient séduite ?
GEORGETTE.
Oui, car lorsqu’on fuit un ingrat,
On ne saurait aller trop vite !
Lorsqu’on s’éloigne d’un ingrat,
On ne saurait aller trop vite !

TRISTAN. Et moi qui ai eu la niaiserie de te rester fidèle… (À part.) De temps en temps… (Feuilletant toujours les lettres, et haut.) Qu’est-ce que je vois ?

GEORGETTE, même jeu. Eh ! eh ! je ne me trompe pas.

TRISTAN. Cette bâtarde n’est pas la mienne.

GEORGETTE. Cette anglaise m’est étrangère.

TRISTAN. Une lettre d’un autre homme !

GEORGETTE. Un billet d’une autre femme !

TRISTAN, jetant un coup d’œil du côté de Georgette, à part. Diable ! la lettre de ma future !

GEORGETTE, même jeu. Dieu ! la lettre de mon cousin !

TRISTAN. Voyons donc la prose de ce monsieur.

GEORGETTE. Qu’est-ce que peut dire cette dame ? (Lisant.) « Mon cher Tristan… » (Le regardant.) Ah ! ah !

TRISTAN, brusquement. Eh bien !… après ?

GEORGETTE, lisant. « Vous êtes fatigué, m’avez-vous dit, d’une liaison illégitime… »

TRISTAN. On se fatigue de tout.

GEORGETTE. Qui vous empêchait de la légitimer ?

TRISTAN, à lui-même. Merci !

GEORGETTE, continuant. « Avec une femme sans éducation… » (Soupirant.) C’est vrai… je n’en ai pas !

TRISTAN. Je n’ai pas dit ça positivement.

GEORGETTE. Oh ! si, monsieur !… Et vous avez eu raison… (Lisant.) « Sans famille… »

TRISTAN. Georgette !

GEORGETTE. C’est encore vrai ! mais c’est peut-être mal, Tristan, d’avoir dit tout cela de moi ?

TRISTAN. Mon Dieu !… c’est possible !… (Allant à Georgette qui s’est assise sur le divan et la consolant.) Voyons, que tu es bête… écoute donc.

GEORGETTE. Laissez-moi tranquille.

TRISTAN. Admettons que j’ai eu tort… mais qui me dit que je suis le seul ?… et que cette lettre… Voyons donc ! (Lisant.) « Ma chère cousine… » Ah !

GEORGETTE. Oui… un parent éloigné… ne lisez pas… je vous en prie.

TRISTAN. Pourquoi donc ! Vous avez bien lu la mienne ! Est-ce que nous allons nous gêner à présent ? (Lisant.) « Puisque tu as bien réfléchi, et que tu me dis que tu es lasse de vivre avec un brutal… » (À Georgette.) Ah !

GEORGETTE, confuse. Il y a ça ?

TRISTAN. En six lettres !… (À lui-même.) Un brutal !… Eh bien ! oui, c’est vrai… je le suis… quelquefois… j’ai mes jours… mais si vous me l’aviez dit, Georgette, j’aurais tâché de me corriger. (Lisant) « Un ivrogne… »

GEORGETTE, avec embarras. Il y a ça ?

TRISTAN. En sept lettres ! moi ! ivrogne ! Si l’on peut dire de pareilles choses !

GEORGETTE, timidement. Cependant, Tristan, rappelez-vous… quand parfois vous rentriez… et que…

TRISTAN. Tu me faisais du thé… Oui… je me souviens… j’avais aussi mes jours… les jours de gibelotte… Oh ! si j’avais su que ça te déplaisait… (Lui montrant la lettre.) Y en a-t-il encore ?

GEORGETTE. Oh ! mon Dieu ! lisez tout… allez… pendant que vous y êtes.

TRISTAN. En effet, ça me donnera une idée exacte de l’opinion que je peux avoir de moi-même. (Il lit bas.) Bien ! bien !… courage !… Le portrait est peut-être ressemblant, mais, à coup sûr, il n’est pas flatté !… Que vois-je ?… (Il lit haut.) « Le paysan réparera la faute du bourgeois… et, malgré ton passé, je te nommerai ma femme… » Toi… mariée !… Georgette !

GEORGETTE. Oui, monsieur, oui !

TRISTAN, presque à lui-même. Il a du bon, ce paysan-là !

GEORGETTE. Ai-je donc eu tort d’accepter l’offre désintéressée d’un honnête garçon, puisque vous… Oh ! je ne vous blâme pas… vous pensiez à en épouser une autre… voilà mon excuse, à moi !

TRISTAN. Eh ! mon Dieu, chacun a la sienne, ici-bas !

GEORGETTE. Vous aussi, peut-être ?

TRISTAN. Pourquoi pas ?… J’étais arrivé au bout de mon rouleau… plus le sou… à peu près !… et je suis paresseux !… La vie militaire… ça déshabitue du travail… on n’est plus bon à grand’chose… il ne me restait plus qu’à reprendre du service… ou à me brûler la cervelle.

GEORGETTE. Oh !

TRISTAN. Bast ! c’est sitôt fait !… Quand un camarade, mon ami Trinquet, me dit un jour : Que tu es bête, Tristan ! Comment, tu es un ancien maréchal des logis chef aux spahis, tu es bel homme, décoré…

GEORGETTE. Ah ! vous avez la croix, Tristan ?… et vous ne me l’avez jamais dit ?

TRISTAN. Non… je ne la porte pas… parce que… un bambocheur… un ivrogne… comme vous dites… on ne sait pas ce qui pourrait arriver… et il est des choses qu’il faut respecter, Georgette. Je gardais ça pour un temps plus calme !… — « Profite donc de tes avantages, me répétait l’ami Trinquet, marie-toi ! » — Et un beau matin, il m’a conduit chez un monsieur… Bonnefoi, je crois… un particulier qui fait des mariages au plus juste prix, et qui m’a dit : Mais j’ai votre affaire ; un parti superbe, cent mille francs… élevée à Saint-Denis… On m’a présenté… le physique a produit son effet ordinaire… j’ai été accepté… Ah ! par exemple, j’ai tout dit… je n’ai rien caché… on m’a répondu… Rompez !… et de lundi en quinze, nous devons pousser une reconnaissance du côté de Saint Thomas-d’Aquin…

GEORGETTE. Ah ! sitôt !… Allons… vous serez presque riche… tant mieux pour vous, Tristan !… Puissiez-vous être heureux !… c’est tout le mal que je vous souhaite.

TRISTAN. Et toi aussi, Georgette… puisses-tu être heureuse ! c’est le vœu que je forme du fond de mon cœur ! Je ne sais ce que j’ai, vois-tu !… je sens mon œil qui s’humecte… je l’avoue, moi, ça me fait un effet… Ah ! c’est pénible de se quitter… quand on a vécu ensemble pendant deux ans !

GEORGETTE. Deux ans et deux mois.

TRISTAN. Tu as raison.

GEORGETTE. Et j’ai cru longtemps que… (Vivement.) Allons, partons !… ça ne nous avancera à rien de rester là !

TRISTAN. Au contraire.

GEORGETTE. Passez-moi mon chapeau !… voulez-vous ?

TRISTAN, lui donnant son chapeau. Volontiers… et ton mantelet ?

GEORGETTE. Donnez !

TRISTAN, ajustant le mantelet sur les épaules de Georgette. Dire que je l’arrange pour la dernière fois ! (Il lui donne un baiser sur le cou.)

GEORGETTE. Tristan !

TRISTAN. C’est le baiser de l’étrier.

GEORGETTE. Voyons, venez-vous ?

TRISTAN. Quand tu voudras.

GEORGETTE, s’asseyant sur une chaise. Eh bien ! partons !

TRISTAN, idem. Oui… il faut en finir !

GEORGETTE. Qu’est-ce que vous faites donc ?

TRISTAN. Je t’attends.

GEORGETTE. C’est moi qui vous attends.

TRISTAN, se levant. Alors… sonnons !

GEORGETTE. Mais vous avez payé.

TRISTAN. Ah ! c’est vrai !… Eh bien ! je vais envoyer chercher un fiacre… pour toi, Georgette !… je peux bien t’offrir un fiacre… pour la dernière fois…

Ce n’est pas du riche banquier
L’élégante et leste voiture,
Et tu vas de l’humble coursier
Gourmander la modeste allure !…
De sa lenteur ne te plains pas !…
Il me semble, quand je te quitte,
Que ce fiacre, allât-il au pas,
Va t’emporter encor trop vite.

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