Scène VII
GEORGETTE, TRISTAN, GASPARD.
GASPARD, ouvrant la porte à Tristan. Cette dame est arrivée.
TRISTAN, entrant. Georgette !
GEORGETTE, gaiement à Tristan. Mais venez donc, monsieur… voilà deux heures que je vous attends !
TRISTAN. Il ne faut pas m’en vouloir, mon bon chat… c’est toi qui en es la cause !
GEORGETTE. Moi ?… et comment cela ?
TRISTAN. Tu le sauras, curieuse ! (Il la regarde.) Dieu ! que tu as une petite robe qui te va bien !
GEORGETTE. Tu trouves ? J’avais envie pourtant d’en mettre une autre, de me parer pour faire honneur à ton invitation.
TRISTAN. Oh ! que tu aurais eu tort !
Des dames aux riches costumes
Le plaisir ne s’approche pas ;
Car il voit l’ennui sur les plumes
Et dans les plis des falbalas.
Mais près de nos simples grisettes
Il s’aventure sans danger :
Le plaisir aime les toilettes
Qu’il ne craint pas de déranger.
GEORGETTE. Vraiment ! (Le regardant.) Oh ! comme tu es ébouriffé !… viens donc ici que je t’arrange tes cheveux ! (Elle le fait asseoir sur le divan.)
Bien souvent, de frisure
Quand elle avait besoin,
De cette chevelure
Mon amour a pris soin.
TRISTAN.
L’homme, hélas ! est si bête !
À l’amour, en effet,
Nous livrons notre tête…
Dieu sait ce qu’il y met !
TRISTAN. Aïe !… tu m’arraches les cheveux !
GEORGETTE, le baisant au front. Veux-tu te taire, menteur !
GASPARD, à part. Nom d’un petit bonhomme ! Ils ne pensent plus à moi !… Manifestons ma présence, ou ils vont me mettre dans une position affreuse !… (Haut, et en jetant à terre une assiette qui se brise.) Je crois qu’il est temps de servir.
TRISTAN. Tiens ! Gaspard qui est là ! je l’avais oublié ! Sers, mon vieux, sers… puis tu nous laisseras !
GASPARD, à part, en sortant. Est-il pressé !… oh ! scélérat de monsieur Tristan !
TRISTAN, à part de loin, regardant Georgette. Pauvre fille !… si elle savait que…
GEORGETTE, de même. Pauvre garçon !… s’il se doutait…
GASPARD, rentrant avec des plats, ainsi qu’un autre garçon, et disposant tout sur la table. Voilà le potage ! (Il le met, tout en regardant Georgette, à côté de la table et manque de le jeter par terre.)
TRISTAN, gaiement. À table !… j’ai une faim.
GEORGETTE, de même. Et moi donc ?
GASPARD. Monsieur n’a pas d’autres ordres à me donner ?
TRISTAN, avec intention. Non, ma foi ! Tu te souviens bien de tout ce que je t’ai dit ?
GASPARD, de même. Oh ! oui, monsieur.
GEORGETTE, de même. Nous verrons si vous n’oubliez rien.
GASPARD, de même. Soyez tranquille ! (À part.) Dieu de Dieu ! je donnerais dix sous pour être à la place de monsieur Tristan. (Il s’assied sur le divan, Tristan le voit, se lève, le prend par le bras, et le jette à la porte.)