‹ Le Baiser de l’étrierChapitre 8 sur 21 · Scène VIII

Scène VIII

TRISTAN, GEORGETTE.

TRISTAN. Ah ! nous voilà seuls ! chez nous !… c’est bon d’être ensemble !… veux-tu dîner ?

GEORGETTE. Comme tu voudras. (Ils s’attablent tous deux.)

TRISTAN. Quelle bonne soirée nous allons passer là… tous les deux !

GEORGETTE, distraite. Oui… charmante.

TRISTAN. C’est-à-dire… jusque huit heures.

GEORGETTE. Ah !

TRISTAN. Eh ! oui… on dirait que le diable s’en mêle, ma parole d’honneur !… Il me tombe une affaire sur les bras.

GEORGETTE. Tiens !… c’est comme à moi.

TRISTAN, cherchant ses mots. Mon… mon ancien capitaine.

GEORGETTE, de même. Ma… ma maîtresse d’apprentissage.

TRISTAN. Qui a la goutte.

GEORGETTE. Qui a des rhumatismes.

TRISTAN. Pauvre femme !

GEORGETTE. Pauvre capitaine !

TRISTAN, servant Georgette. Tiens… du poulet ?

GEORGETTE. Très-peu… et toi, tu n’en prends pas ?

TRISTAN. Ah ! c’est vrai ; mais tu ne manges pas, Georgette ?

GEORGETTE. Ni toi non plus.

TRISTAN. Je te regarde… c’est drôle !… je ne t’ai jamais trouvée si jolie.

GEORGETTE. C’est singulier !… Tu ne m’as jamais paru si aimable !

TRISTAN. Ce que c’est que de s’aimer depuis longtemps !… Car sais-tu bien qu’il a déjà longtemps, Georgette ?

GEORGETTE. Mais oui… deux ans !

TRISTAN. Je croyais que c’était trois.

GEORGETTE, réfléchissant. Tu as peut-être raison… mais non !

TRISTAN. C’est juste… il n’y a que ça ! (Souriant.) Dis donc, me vois-tu d’ici… passage Véro-Dodat, faisant le pied de grue devant ton magasin de lingerie, entrant tous les matins pour acheter… un faux col ?… j’en ai quatre-vingt-dix-neuf !… pour toute ma vie !… j’aurais acheté le centième… et toute la boutique, si tu n’avais pas enfin accepté… une entrevue… et un petit dîner.

GEORGETTE. Parce que tu m’avais fait accroire que nous serions trois.

TRISTAN. Certainement !… pour vaincre ta résistance, que je ne m’expliquais pas… et que j’ai très-bien comprise depuis. Vrai, je ne me serais jamais attendu à ça de la part d’un magasin de lingerie !… Sapristi ! ça m’a bien étonné !

GEORGETTE, baissant les yeux. Tristan !

TRISTAN

Air de Mazaniello.

Partout la confusion règne
Aujourd’hui dans les magasins ;
Moi, je me fiais à l’enseigne
Que je lisais tous les matins ;
Je comptais là-dessus, ma chère :
Qui diable se serait douté
Qu’une boutique de lingère
Tenait aussi… la nouveauté ?

GEORGETTE, d’un ton de reproche. Veux-tu te taire !

TRISTAN, changeant de ton. Veux-tu du homard ?

GEORGETTE. Non, merci !

TRISTAN. Depuis ce moment-là, que de beaux jours, tous deux, chez moi, dans mon petit logement de garçon !

GEORGETTE. Vivant… comme mari et femme !

TRISTAN. Mangeant ensemble jusqu’à ma dernière pièce de cent sous.

GEORGETTE, avec intérêt. Comment !… Est-ce que tu serais gêné, Tristan ?

TRISTAN. Allons donc !… ce n’est pas ça, d’ailleurs, qui nous empêcherait de nous aimer.

GEORGETTE, vivement. Oh ! non… car si tu étais pauvre, vois-tu.

TRISTAN. Eh bien !

GEORGETTE. Rien… un enfantillage… donne-moi à boire !

TRISTAN, lui versant à boire. À nos amours passées !

GEORGETTE, levant son verre. À ton bonheur futur !

TRISTAN.

Air de Doche.

Àl’esprit ! à la grâce !
GEORGETTE, debout, élevant son verre.
À mon premier vainqueur !
TRISTAN, posant son verre.
Veux-tu que je t’embrasse ?
GEORGETTE, de même.
Oh ! oui, de tout mon cœur !
(Elle va lui sauter au cou.)

TRISTAN.

Toujours aimable et bonne !
GEORGETTE, l’embrassant.
Ce baiser, je le donne
Sans me faire prier.
TRISTAN, à part.
Hélas ! c’est le dernier !
GEORGETTE, à part.
Me ferais-je prier,
Lorsque c’est le dernier ?
TRISTAN.
Mais ce baiser si tendre,
Pour ne te devoir rien,
Je voudrais te le rendre.
GEORGETTE.
Tristan, je le veux bien !

(Il l’embrasse à son tour.)

ENSEMBLE.

Maintenant chacun aura le sien.

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