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Chapitre 10

Vers la fin de la bataille de Gravelotte, un caisson d’artillerie sauta. C’était à la batterie du capitaine Désaubray.
Violemment projeté dans un ravin, ce ne fut que dix-huit heures plus tard qu’on le retrouva, encore inanimé, couvert de sang et de blessures : un cadavre.

On allait l’enterrer avec les autres, lorsqu’un chirurgien, de ses amis, passa. Il crut remarquer que Bernard respirait encore, et le fit transporter à l’hôpital.

Durant plus de six semaines, il resta plongé dans une fiévreuse torpeur, qui du moins lui épargna les dernières angoisses morales du siège de Metz.

À l’époque de la capitulation, les forces lui revinrent comme par enchantement. Une résurrection !

Il parlait, il marchait. Contusions et blessures s’étaient cicatrisées… sauf une seule, à la partie frontale de la tête, qui le faisait étrangement souffrir. Une sorte de brouillard obscurcissait sa vue.

Nonobstant, sa main put tracer les quelques lignes qui parvinrent à sa mère.

Les vainqueurs avaient rangé les convalescents dans la dernière catégorie des prisonniers qu’ils emmenaient en Allemagne. Quand son tour fut arrivé, le capitaine Désaubray ne protesta pas. Il sentait ses yeux s’éteindre. On lui avait parlé, comme suprême espoir, d’un célèbre oculiste saxon. C’était à Dresde qu’on l’envoyait.

Dès le lendemain de son arrivée, la consultation eut lieu. Mais ce fut en vain qu’il s’efforça de lire un pronostic sur le visage du docteur. La fatigue du voyage avait encore aggravé son mal. Il ne voyait même plus ceux par lesquels il était touché.

Entre autres recommandations, le médecin lui enjoignit de garder constamment un bandeau sur les yeux.

Voilà pourquoi les lettres de Bernard n’étaient plus de son écriture. Il s’attachait à dissimuler ses angoisses ; il parlait de tout, hormis de la blessure dont la guérison se faisait tant attendre. « Quand le dernier espoir me sera ravi, pensait-il, ma mère l’apprendra toujours assez tôt ! » Et cherchant à lui donner le change, parfois même sa correspondance affectait une gaieté qui était, hélas ! bien loin de son cœur. Celui de MmeDésaubray ne s’y trompa qu’à demi.

Ce rude hiver, si long pour tous, il le fut surtout pour Bernard.

À la signature de la paix, lorsque le chemin de la France se rouvrit aux prisonniers, le savant oculiste hésitait encore à prononcer son arrêt.

Le blessé de Gravelotte attendit.

Un jour, enfin, le docteur se reconnut impuissant.

— Partez ! dit-il à l’aveugle, qui s’écria :

— Mais je suis donc condamné !

— Par la science seulement, conclut le médecin. Il vous reste le recours en Dieu… lui seul peut des miracles !

Bernard eut un accès de désespoir et de sombre folie. Il ne pouvait se résoudre au départ, il n’osait écrire. La pensée du suicide lui vint. Ne valait-il pas mieux que sa mère apprît qu’il était mort ! Mais ses principes chrétiens lui montrèrent la lâcheté d’un tel acte.

On se rappellera comment MmeDésaubray connut enfin la vérité. Ce fut elle qui écrivit à son fils :

— Je sais tout !… Attends-moi, j’arrive !

Il y eut entre eux une scène déchirante.

— Espère encore ! lui dit-elle, lorsqu’il se fut un peu calmé. Ne te reste-t-il pas ta mère, des amis, la fortune, la jeunesse ?…

— Mais Jeanne ! murmura Bernard.

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