Chapitre 9
Aucun autre détail, aucune explication dans le billet reçu par MmeDésaubray :
« Nous sommes prisonniers de guerre, lui disait son fils, et je pars pour l’Allemagne. »
Donc, il était en pleine convalescence, hors de tout danger.
Cette interprétation, cet espoir passa dans le cœur de Jeanne. Elle n’avait plus à craindre que pour son père.
De ce côté, du moins, les communications restaient libres. Le comte donnait fréquemment de ses nouvelles. Il était à Orléans, à Coulmiers. Des victoires enfin !… Hélas ! il fallut de nouveau céder au nombre et reculer en combattant, mais reculer toujours !
L’ennemi était bien loin de Trévelec. Il ne viendrait pas jusque-là… Cependant, même à pareille distance, on le sentait s’approcher.
Une morne désolation planait sur la campagne. Lorsque son blanc linceul disparaissait par intervalles, tout devenait jaune ou noir, et c’était plus lugubre encore. Jamais l’Océan n’avait eu tant de lamentations, d’aussi terribles colères. Au large, pas une voile ! À terre, plus rien qui fût en mouvement, sinon les arbres remués par la brise qui leur arrachait, comme avec un redoublement de l’âge, jusqu’à leurs dernières feuilles mortes. D’étranges plaintes sortaient des bois, pareilles à des voix qui pleurent. Tous les sentiers, tous les horizons restaient déserts… et dans les masures silencieuses, au coin de l’âtre, quelques vieillards, qui se souvenaient de l’invasion de 1814, en racontaient d’horribles choses.
Toutes récentes, mais identiques, étaient les impressions des blessés de l’ambulance. Ils venaient de jouer à leur tour, dans ce sombre drame qui se reprenait à près d’un demi-siècle de distance, les rôles de leurs grands-pères ; et, tout naturellement, les mots légendaires des grognards d’autrefois se retrouvaient aujourd’hui sous la moustache de nos zouaves. L’un d’eux, parlant des envahisseurs, avait dit à Jeanne :
— Ils sont trop !
À mesure que ces pauvres diables commençaient à se rétablir, on les admettait à la veillée. Quelques-uns faisaient de la charpie. Le zouave tricotait des cache-nez. La jeune châtelaine, avec bonté, les interrogeait tour à tour.
Un journal, certains passages des lettres du comte, étaient lus à haute voix par le père Claude. Toutes les travailleuses écoutaient, retenant leur souffle. Aux mauvaises nouvelles, un frissonnement courait parmi l’assemblée. Parfois même, quand la pluie fouettait les vitres, quand une rafale ébranlait le vieux manoir, ou bien encore quand le feu plus vif annonçait au dehors la gelée plus âpre, des soupirs, des exclamations, quelques phrases dolentes, s’entendaient sous les cornettes bretonnes :
— Ah ! Jésus Maria ! quel temps ! quel hiver ! Où sont maintenant nos pauvres gars ! Dans les bois ou sur la terre nue !… Comme ils doivent avoir froid cette nuit !
À neuf heures, Jeanne donnait le signal du départ. Grand bruit alors sous le vestibule, où chacun reprenait ses sabots. Un instant plus tard, la porte s’était refermée sur le silence.
Au dehors, on voyait les falots s’éloigner par groupes. Ils s’éparpillaient à l’entrée du village ; ils disparaissaient dans les maisons, comme sur un papier réduit en cendres s’éteignent les dernières étincelles.
Jeanne, enfin, se retrouvait seule. Elle pouvait songer à son père absent, à Bernard prisonnier.
La correspondance d’Alais devenait alarmante : « Je suis très inquiète de mon fils, disait MmeDésaubray. Les lettres qui m’arrivent d’Allemagne ne sont plus de sa main ; il les dicte à l’un de ses compagnons de captivité. Mais quelle est donc cette blessure qu’il ne m’explique pas ? Vainement il s’efforce de me rassurer… J’ai comme le pressentiment d’un malheur. »
Quelques jours plus tard, au volet de l’école, le père Claude affichait la déroute du Mans. C’était, au dire du télégramme, par la faute des mobilisés bretons, qui s’étaient enfuis sans combattre. On n’y voulut pas croire. La nouvelle se confirma. Les vieillards alors courbaient le front ; les femmes surtout se montraient furieuses. Mais quand on vit apparaître les premiers fuyards, couverts de haillons, encore en sabots, exténués de fatigue et de misère, le ressentiment fit place à la pitié.
Pour se justifier, quelques-uns exhibaient de mauvais fusils à piston. Les cheminées n’étaient pas même forées. Comment auraient-ils pu se défendre avec de pareilles armes ?
Les jours suivants, de nouvelles bandes passèrent. On eût dit que, s’entendant pour éviter la grande route, ils prenaient tous le chemin de la côte.
À leur approche, tout le village était en l’air. On courait au-devant d’eux. Peut-être allait-on revoir un fils, un frère, un fiancé !… Parfois cet espoir se réalisait. Quelle scène de joie ! Des enfants s’emparaient du sac et du fourniment. Le soldat, appuyé sur des bras amis, entouré de toute une famille, regagnait en souriant sa chaumière. Les vieux parents étaient sur le seuil. On leur criait de loin : « C’est lui ! le voilà !… Dieu nous l’a rendu ! »
Si personne du pays ne se trouvait au nombre des arrivants, l’accueil n’en était pas moins hospitalier.
« Là-bas, se disait-on, dans quelque autre village, nos enfants seront traités de même ! »
Et de grands feux s’allumaient pour ragaillardir ces pauvres garçons, harassés et morfondus. C’était à qui leur ferait une bonne soupe ou descendrait à la cave pour tirer un pichet de cidre.
Quand la halte avait lieu vers le soir, on les retenait à coucher dans les étables et dans les granges. Plus d’une fois, jusqu’au milieu de la nuit, les vitres des maisons restèrent éclairées. On eût dit le réveillon de Noël.
Mais rien que du dehors. Au dedans, pas de gaieté, pas de chansons. Des récits lugubres, des imprécations contre les chefs, le regret et la colère d’avoir été vaincus. Quoi ! tant de souffrances, tant de bonne volonté, tant d’efforts inutiles ! Il y en avait beaucoup, même parmi les plus défaillants, qui demandaient encore à retourner à l’ennemi.
L’armistice était signé. Bientôt ce fut la paix. À Trévelec, comme de tous les villages de France, un long soupir de soulagement s’éleva vers le ciel. Ah ! c’était donc fini, la guerre !
D’autre part, le printemps se hâtait comme pour nous consoler. Jamais il n’y eut une efflorescence aussi rapide, une plus merveilleuse transformation que cette année-là. Ce fut avec bonheur qu’on se remit aux travaux des champs.
Le comte revint l’un des derniers. Il ne désespérait pas de l’avenir.
Mais Bernard !… Pourquoi ne recevait-on pas de nouvelles de Bernard !… Nos prisonniers, cependant, nous étaient rendus. On en voyait partout, même à Trévelec. Et pas un mot de lui ! Plus de lettres de sa mère !
Elle écrivit enfin :
« L’affreuse vérité m’est connue ! Plains-moi, Jeanne… Il n’avait pas voulu m’affliger, il espérait la guérison. Un officier de son régiment m’a tout appris… Pauvre Bernard !… je vais le chercher là-bas, car il lui faut un guide maintenant… mon fils est aveugle ! »
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