Chapitre 11
Jeanne ! c’était la pensée constante, c’était le plus amer regret de l’aveugle.
Il évitait d’en parler… et cependant il en parlait toujours.
Sa mère avait dû lui répéter l’histoire du testament, du voyage, toutes les scènes qui s’étaient passées au château. Elle avait apporté la lettre de Mlle de Trévelec, et c’était, pour ainsi dire, un mémorial de sa nouvelle vie. Souvent Bernard en redemandait la lecture.
Dans toute cette correspondance, où, d’une façon charmante, la jeune châtelaine racontait ses actions, ses pensées, pas un mot cependant, pas une allusion qui rappelât cette tentative de MmeDésaubray, cette confidence, qui avait été la cause première de tout le reste. Et l’on comprendra sans peine que, pour son propre compte, la veuve du colonel en gardât le secret.
— Ce qui me console, disait donc Bernard, c’est que Jeanne ignore mon amour. Rien ne l’empêchera d’être heureuse !
On s’était mis en route, on revenait à petites journées par la Suisse.
Là, du moins, un attendrissement respectueux, de vives sympathies se manifestaient sur le passage des deux voyageurs. L’invalide de Gravelotte portait encore l’uniforme. « Aveugle ! et si jeune ! » murmuraient les femmes. Des hommes se découvraient devant cette pauvre mère qui ramenait au pays son fils privé de la lumière du ciel.
Un soir, à Berne, ils étaient assis tous les deux sur cette promenade de la Plate-Forme, d’où l’on découvre un si magnifique panorama de montagnes de l’Oberland,
— Voit-on les cimes blanches ? questionna Bernard.
— Oui, répondit MmeDésaubray. Pas la moindre brume à l’horizon !
Après un silence, l’aveugle reprit :
— Je sens sur mes mains la chaleur des rayons du soleil couchant… Les glaciers doivent resplendir, n’est-ce pas ? Oriente-moi vers la Jungfrau, ma mère…
Puis, quand elle se fut prêtée à ce désir :
— Je me figure maintenant tout le panorama ! dit-il. Ah ! je le connaissais si bien, et je l’aimais tant ! Ici, le Mœnch… l’Eiger… le Wetterhorn.
Il en nomma d’autres encore, et, sans les voir, il semblait les reconnaître. Il leur souriait comme à d’anciens amis.
— Tu sais, disait-il en même temps, tu sais, ma mère, combien de fois je les ai renouvelées, ces excursions alpestres !… C’était la grande fête de mes yeux ! Ils en conservent à ce point le souvenir que, malgré tout, l’impression du paysage s’y reproduit… Ne bougeons pas ! Tais-toi ! Je regarde !
Il ne parla plus, se laissant aller à la rêverie. Rien de triste dans cette immobilité : le calme du sommeil.
Pendant quelques minutes, l’attention de MmeDésaubray fut attirée par les joyeux ébats des enfants, qui se poursuivaient sous les marronniers. En se retournant, elle aperçut le visage de son fils inondé de larmes.
— Bernard !… s’écria-t-elle, qu’as-tu donc ?…
— Rien !… Ne t’inquiète pas, répondit-il, je me rappelais…
— Quoi ?…
— Un rêve auquel je me complaisais l’an dernier… tu sais… lorsque je voulais épouser Jeanne !… Je m’étais promis, à l’exemple des fiancés suisses, que nous ferions notre voyage de noces dans l’Oberland… Ah ! je disais bien, ce n’était qu’un rêve !
— Mon enfant !
— Il se réalisera peut-être pour elle avec un autre ! acheva Bernard, et comme je lui avais souvent parlé de ce pays, mon souvenir traversera de temps en temps sa pensée. Elle dira : « Ce pauvre parrain ! » Si toutefois elle ne m’a pas déjà oublié !
†
Non !… Jeanne n’était pas de celles qui oublient…
Elle avait couru présenter à M. de Trévelec la lettre annonçant la fatale nouvelle. À peine en eut-il pris connaissance à son tour qu’elle lui dit :
— Mon père, ne m’avez-vous pas conté que, lors de la guerre contre l’Autriche, de jeunes Italiennes s’étaient engagées d’honneur à n’épouser qu’un soldat blessé, mutilé en défendant son pays ?
— En effet ! reconnut le comte.
— Et vous approuviez cela, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Voulez-vous me permettre un engagement semblable à l’égard de Bernard Désaubray ?
— Y songes-tu !
— Il a voulu me prendre pour femme… quand j’étais pauvre, vous le savez, mon père, et vous lui en devez de la reconnaissance.
— Moi !
— Dame ! sans cette intention généreuse, on en serait encore à l’ouvrir, on ne l’aurait peut-être jamais ouvert, ce testament qui vous a rendu votre fille.
— Eh ! c’est juste, fit le père Claude, qui se trouvait là.
— Mais, observa le comte, Bernard est aveugle !
— Raison de plus pour devenir sa compagne et son appui ! répliqua bravement Mlle de Trévelec.
— Prends garde, ma Jeanne, d’avoir à regretter plus tard ce généreux dévouement !
— On ne regrette jamais d’avoir fait son devoir. C’est vous encore qui me l’avez dit, monsieur le comte !… Je n’agirai qu’avec votre assentiment… Mais rien ne changera ma résolution… J’ai la tête d’une Bretonne ?
— Et le cœur aussi ! répondit en l’embrassant son père. Lorsqu’ils seront de retour à Alais, où je conserve des relations, je te le dirai. Jusque-là, réfléchis encore… et patience !
Jeanne attendit, sans reparler de son espoir ; mais il brillait dans ses yeux.
Quelque chose de grave et de recueilli dans l’attitude, une sorte de sérénité répandue sur ses traits, les saintes joies de la conscience, donnaient un charme de plus, comme une auréole, à sa beauté.
Chaque matin, du regard, elle interrogeait le comte.
— Ils sont arrivés ! lui dit-il enfin.
— Partons-nous ?… demanda Jeanne.
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