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Chapitre 12

Il est temps de retourner à la villa de Tamaris : c’est le nom de la maison de campagne de MmeDésaubray.
Depuis une semaine, elle et son fils y sont de retour.
Dans cette demeure familière, où s’est écoulée son enfance, l’aveugle apprend à se diriger sans le secours des yeux, à voir, comme il le dit lui-même, avec les mains.

Il a voulu reprendre sa chambre d’écolier. Le nombre de pas qui sépare les meubles les uns des autres, il les recompte chaque matin. Avec un peu d’habitude, il retrouvera sans peine la porte et les fenêtres, le lit et le divan, les sièges, le bureau, la bibliothèque. Mais, hélas ! pourquoi maintenant des livres !

Lorsque l’heure arrive d’en sortir pour le repas, pour une promenade, on le voit, d’une allure chaque jour plus hardie, s’engager dans l’escalier, une main sur la rampe et l’autre sur l’épaule de sa mère, qui descend devant lui, attentive et le regardant à chaque marche.

— Ne t’inquiète donc pas, lui répète-t-il, je me forme à nouveau métier… courage !… Tu me suffis…

— Mais quand je ne serai plus là, mon pauvre enfant… quand je serai tout à fait vieille…

— Eh bien ! je te soutiendrai… tu me guideras…

Déjà Bernard commence à se reconnaître dans le salon. Il parvient même à retrouver sur les touches du piano quelques fragments de mélodies… Un vieux noël provençal qu’il avait appris à sa filleule et qu’elle jouait souvent.

Même étude pour le jardin. À l’aide d’une canne, il se dirige dans les allées, dans le petit bois. Il passe de longues heures dans un berceau de chèvrefeuilles et de roses qui, l’avant-dernier printemps, était la retraite favorite de Jeanne !

Il n’en parle presque jamais, mais sa mère sent bien qu’il y pense toujours.

Du reste, on vient beaucoup le voir. Anciens camarades, parents et voisins, même les autorités, c’est à qui témoignera de la sympathie, s’efforcera d’apporter quelque distraction au glorieux blessé de Gravelotte…

Il faut savoir que ses yeux sont éteints, car ils ont conservé l’apparence de la vie. Aucune taie ne les recouvre. Il n’est nullement défiguré. La cicatrice de son front est de celles qu’on aime à voir sur le visage d’un soldat.

Chez tous les aveugles, le sens de l’ouïe se développe singulièrement. Rien ne leur échappe. Un jour Bernard dit à sa mère :

— Le facteur n’a pas apporté que des journaux ce matin… Quelle nouvelle as-tu reçue dont tu ne parles pas ?

MmeDésaubray répondit, mais en rougissant :

— La circulaire d’une œuvre de charité. Rien qui t’intéresse.

Nouvelle question le lendemain.

— Qui donc est venu hier soir ?… Longtemps après que j’étais remonté dans ma chambre, j’ai entendu des pas, des voix… Mais tu me caches donc quelque chose ?

— C’était notre vieux médecin, expliqua la mère. Tu ne voulais pas le consulter ; il est venu causer avec moi.

Tout autre qu’un aveugle eût remarqué le trouble de MmeDésaubray. Cette lettre, elle était de M. de Trévelec ; celui qu’elle avait reçu secrètement, c’était le comte.

Un peu plus tard :

— Viens au salon, proposa-t-elle à son fils.

— Pourquoi pas au jardin ?

— J’attends une visite.

— Quelle visite ?

— J’ai promis de ne pas te le dire d’avance. On te ménage une surprise.

Plusieurs fois déjà cette même circonstance s’était présentée. L’aveugle accepta le bras de sa mère, et, d’un air indifférent, se laissa guider par elle.

Sur le seuil cependant il s’arrêta, aspirant l’air et prêtant l’oreille.

Pressentait-il le pieux mensonge de sa mère ?

Ces visiteurs qu’elle ne voulait pas nommer, qu’elle prétendait attendre, ils étaient là dans un coin du salon, mais immobiles et retenant leur souffle.

Jeanne, le comte de Trévelec et le bonhomme Claude.

N’entendant aucun bruit, Bernard se remit en marche. Sa mère le conduisait vers un fauteuil. Il s’assit tout rêveur.

Après un silence :

— À quoi penses-tu, mon enfant ? lui demanda-t-elle, tu me sembles plus triste que de coutume.

Il voulut protester.

— Oh ! fit-elle, je le vois bien !

— Tu vois, la belle affaire ! répliqua-t-il avec une feinte gaieté : mais la plupart du temps nos yeux nous trompent, et ce n’est vraiment pas la peine d’en avoir.

— Ainsi donc, reprit-elle en échangeant un signe avec les autres, ainsi, tu commences à te faire une raison ? Tu ne penses plus à Jeanne ?

Il tressaillit tout à coup, il porta la main à son cœur, en s’écriant :

— Ma mère !… Ah ! tu ne crois pas ce que tu viens de dire, ma mère !… Ne plus songer !… Mais tu sais bien que c’était pour toute la vie !… Toi seule en as reçu la confidence… elle ne le saura jamais…

MmeDésaubray l’interrompit :

— Et si Jeanne en était instruite !… Si d’elle-même, avec la générosité du dévouement, elle venait s’offrir à toi !…

— Ce ne serait qu’une douloureuse épreuve pour nous deux, répondit-il avec une sombre résolution, car je n’accepterais pas son sacrifice…

— Pour elle, autrefois, tu voulais bien donner ta démission…

— Hélas ! je ne puis pas donner ma démission d’aveugle !… L’associer à ma nuit, elle, cet ange de lumière ! jamais !… Si tu lui écris, si tu la revoyais, tais-toi… garde mon secret ! qu’elle ne soupçonne rien !… que rien ne trouble sa joie ! Il ne m’est plus permis d’être heureux qu’en rêve, et je le serai… je le suis… Ne t’ai-je pas dit un jour que, pour nous autres, il y avait une seconde vue, cette du souvenir, celle du cœur ? Je n’ai pas besoin de mes yeux pour la voir, ma mère !… Quand tu me crois triste, c’est que je songe à elle ! J’évoque par la pensée son image… Il me semble qu’elle est là, devant moi, souriante et charmante… Je la regarde, je lui parle… et comme ce n’est qu’une ombre à qui l’on peut tout avouer, je lui dis : Je t’aime, Jeanne… je t’aime !…

Il ne croyait pas si bien dire, Jeanne s’était approchée de lui.

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