Chapitre 3
Le père Claude avait reconnu l’écriture de Madeleine.
Pressentant une triste nouvelle, il monta dans sa chambre, il s’y renferma pour briser le cachet de deuil.
Une seconde enveloppe, également close, était contenue dans la première. Entre les deux, il y avait quelques billets de banque, une lettre.
« Mon père, écrivait Madeleine, je vous adresse mes économies de dix ans : c’est l’héritage de ma fille.
« Quand ce dépôt vous arrivera, je ne serai plus. Je me sens atteinte d’un mal dont on ne guérit pas.
« Pardonnez-moi, vous et ma mère, les chagrins que je vous ai causés. Ne me jugez pas trop sévèrement… Il y avait dans ma vie un secret.
« Ce secret est renfermé sous la seconde enveloppe. Ne l’ouvrez que le jour où la petite aurait besoin d’une protection, d’une fortune.
« Alors, seulement, apprenez tout, mon père ; et, suivant ce que conseillera votre conscience, agissez. »
†
Quelque étrange que lui semblât ce testament, Claude Lefebvre résolut de se conformer au dernier vœu de la mourante.
Il mit sous clef la mystérieuse enveloppe, et n’apprit à sa femme que ce qu’elle devait savoir.
Les deux vieillards eurent un long entretien, qui ne fut pas sans larmes. En dépit de tous ses torts, Madeleine n’était-elle pas leur fille ?
Puis, ayant appelé Jeanne, ils lui dirent :
— Il faut prendre le deuil, mon enfant, tu n’as plus de mère !
Sa mère !… elle ne l’avait pas connue. Ses souvenirs ne lui en rappelaient pas même une vague image, une caresse.
Mais il y a quelque chose de si doux et de si tenace au cœur dans ce nom de mère, que la pauvre abandonnée se croyait certaine de la revoir un jour et de s’en faire aimer. Ce fut surtout la perte de cette espérance qu’elle pleura.
Une bien autre douleur l’attendait :
La mort de sa grand-mère Lefebvre.
Rude épreuve pour le vieux Claude ! Ses soixante-cinq ans, si vertement portés jusqu’alors, l’accablèrent tout à coup. Il lui fallut prendre sa retraite.
Une retraite de maître d’école. Quelque chose comme cinquante écus de rente !
D’après le conseil de MmeDésaubray, le bonhomme Lefebvre vint habiter Alais. Il y pouvait espérer quelques leçons, quelques travaux d’écrivain public. Jeanne, d’ailleurs, était une habile couturière. Tout en administrant le ménage de son grand-père, – et Dieu sait quelle bonne petite ménagère c’était déjà ! – elle travaillerait de son aiguille, elle irait en journée dans les premières maisons de la ville.
Sa marraine l’avait recommandée partout ; elle était sa meilleure cliente. Deux fois par semaine, même au pavillon d’été, – car la voiture venait la prendre et la ramenait le soir, – Jeanne allait chez la veuve du colonel. Elle s’y voyait traitée comme l’enfant de la maison.
Qui ne se fût attaché à l’orpheline ! Elle était si reconnaissante, si laborieuse, et, ce qui ne gâte rien, elle devenait si gracieuse !… MmeDésaubray, qui vivait presque seule, avait ses heures de tristesse. Elle se fit une douce habitude de causer avec sa filleule ; elle se plut à compléter son éducation. Il y avait là un piano qui ne s’ouvrait plus que bien rarement. On le remit en état pour Jeanne ; et, comme l’intelligente écolière était stimulée par un vif désir de satisfaire sa maîtresse, elle fit des progrès rapides.
Pendant ce temps, le jeune parrain courait le monde. Au sortir de l’École d’application de Metz, il avait débuté dans la carrière militaire par la campagne d’Italie. Il en revint lieutenant… et dans l’artillerie, comme son père.
On ne le voyait qu’aux rares intervalles des congés. Il avait toujours quelques bonnes paroles, un compliment, un cadeau pour sa filleule. Mais ce n’était encore qu’une enfant. Il la considérait comme une sœur.
Quant à Jeanne, chacune de ces visites renouvelait dans son âme les profondes émotions de la journée du baptême. Le plus beau, le plus généreux des hommes, c’était pour elle son parrain Bernard.
Arriva l’expédition du Mexique. Le lieutenant Désaubray partit des premiers. Cette fois ce devait être une longue absence.
Elle se prolongea d’une maladie, la fièvre des Terres-Chaudes, qui contraignit le capitaine, – il revenait capitaine, – à s’arrêter plus de six mois en Amérique.
Enfin, il revit la France ; il accourut, sans même prévenir sa mère, qu’il voulait surprendre.
Ce fut au jardin, par une riante matinée d’avril.
Il s’avança sans bruit derrière elle, il la saisit tout à coup dans ses bras.
Je laisse à penser quelle joie, quelles caresses !
MmeDésaubray ne pouvait se lasser de regarder son fils.
Il avait maigri, bruni. Quelque chose de plus grave et de plus doux à la fois se lisait dans son regard, dans son sourire. On devinait en lui un tout autre homme.
— Mon pauvre enfant !… murmura la veuve, comme tu as souffert !
— Souffert !… non pas, puisque me voilà ! répondit-il avec gaieté. Lorsqu’on revient de si loin, lorsqu’on a vu la mort de si près, le cœur renouvelé bat comme à vingt ans. Tout le charme et l’émeut. Je sens s’épanouir en moi comme une seconde jeunesse.
Cette scène fut interrompue par un bruit de piano qui venait de la maison.
Bernard parut étonné.
— C’est Jeanne ! expliqua MmeDésaubray.
— Quoi ! ma filleule ?
Puis, après avoir un instant prêté l’oreille :
— Pas mal ! dit le capitaine. Ah ! voilà qui est tout à fait bien… Du goût !… de l’âme !
On se dirigea vers le salon.
Au bruit de la porte qui s’ouvrait, Jeanne s’était retournée. Elle reconnut Bernard et se redressa vivement.
— Mon parrain !
Il était parti depuis plus de trois ans ; il s’attendait à retrouver une fillette, et c’était une jeune fille accomplie qui s’offrait à ses regards.
Un rayon de soleil, un rayon matinal, arrivant par la fenêtre ouverte sur le jardin, la mettait en pleine lumière. Son émotion, sa joie la rendaient encore plus charmante.
Tout d’abord, le jeune capitaine resta muet de surprise, puis il embrassa sa filleule et, par des compliments, manifesta sa franche admiration
— Mais que je te regarde encore, mon enfant !… Sais-tu bien que te voilà devenue belle comme une madone !… Un artiste, ayant à peindre le Printemps, te choisirait pour modèle !
Et, malgré les signes de sa mère, il continua sur le même ton. Jeanne écoutait, toute rougissante de plaisir. L’épreuve de l’absence n’avait fait que lui rendre plus cher encore le souvenir de son parrain. Et c’était peut-être la faute de MmeDésaubray elle-même. Dans ses longues causeries avec Jeanne, sans cesse elle lui parlait de l’absent.
Toutes les lettres arrivant du Mexique, elle les lui lisait, s’attachant à prouver que son fils était le plus brave et le meilleur qu’il y eût sous le ciel.
Pour la mère, pour la filleule et le parrain, cette première journée du retour fut un enchantement. Le soir, après la départ de Jeanne, sa beauté, sa grâce, revinrent plus d’une fois à la mémoire du jeune officier. Il en gardait évidemment une vive impression.
Dès le lendemain, il alla rendre visite au père Claude. Jeanne ne se trouvait pas au logis. De quoi parler, si ce n’était d’elle ?
Le vieillard profita largement de cette occasion pour faire l’éloge de sa petite-fille. Avec la verve méridionale, il en racontait mille choses naïves, mais charmantes. C’était un ange… une fée… un cœur d’or… la pitchotte !
Elle parut, égayant, éclairant pour ainsi dire, par sa présence, ce modeste intérieur. Sur la prière du visiteur, elle agit comme s’il n’était pas là. Sa simplicité, sa cordialité, son empressement et ses tendresses envers le vieillard, tout attestait qu’il n’avait dit que la vérité.
Bernard s’en revint tout pensif.
Son congé était de six mois. Congé de convalescence. Il le consacra tout entier à sa mère. Les jours de Jeanne, on le rencontrait rarement au dehors. Chaque repas les réunissait tous les trois à la même table. Si les deux femmes travaillaient ensemble à quelque ouvrage d’aiguille, le capitaine venait s’asseoir auprès d’elles, et l’on causait. Les vieux militaires ne sont pas les seuls qui se plaisent à raconter leurs campagnes. Puis, c’étaient les heures du piano.
Bernard avait voulu que les leçons fussent continuées. Excellent musicien lui-même, il donnait des conseils ; ou, prêchant d’exemple, exécutait quelque chef-d’œuvre d’un grand maître. À son tour, il devint le professeur de Jeanne. Ce fut en vain que la veuve du colonel hasarda quelques observations. « Bah ! répondait-il, est-ce qu’elle n’est pas ma filleule ? c’est comme si elle était ma fille ! »
On se laissait donc aller à cette douce intimité. La physionomie de l’orpheline, toute sa personne exprimait une profonde reconnaissance de cette double adoption. Pour MmeDésaubray, plus de solitude ; une vie nouvelle semblait l’avoir rajeunie. Quant à son fils, un véritable ravissement, des élans de folle jeunesse. Il l’étreignait alors dans ses bras, il lui disait avec un cri du cœur : « Ah ! mais que nous sommes donc heureux, ma mère ! »
Tout à coup, sans cause apparente, un changement complet s’opéra en lui. Il devint réservé, brusque et froid, surtout avec Jeanne… On eût dit que maintenant il l’évitait. Le jour du départ, il ne l’embrassa même pas. Il se contenta de lui serrer la main d’un air triste : « Adieu, Jeanne ! »
— Mais qu’a-t-il donc ! pensa-t-elle ; est-ce que, sans le vouloir, je lui aurais causé de la peine ? On dirait qu’il ne m’aime plus !
C’était tout le contraire. Mais, prévoyant les obstacles qui rendaient tout espoir irréalisable, il était parti, voulant oublier.
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