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Chapitre 4

La raison propose, mais le cœur dispose. Ce fut en vain que Bernard s’efforça d’écarter le souvenir de Jeanne ; sans cesse ce souvenir revenait à sa pensée. Ni l’étude, ni le plaisir, rien ne pouvait l’en distraire. Il rechercha la solitude, il y vécut avec son rêve.

Une année plus tard, MmeDésaubray fit le voyage de Paris, où son fils se trouvait en garnison. Elle remarqua sa mélancolie et voulut en savoir la cause. Bernard était la franchise même, il lui confessa toute la vérité.

Grande fut la surprise de la veuve du colonel. Elle était si loin de s’attendre à cet aveu.

— Quoi ! Jeanne !… Est ce possible ?…

— Ma mère, l’interrompit-il, ne me répondez pas encore… Toutes vos objections, je les pressens… je me les suis répétées cent fois… Oui, j’ai voulu me vaincre… Mais vous me voyez à bout de force… Ayez pitié de moi, ma mère ! Il ne s’agit pas d’un caprice qui passe, mais d’un de ces sentiments profonds, absolus, d’où dépend le bonheur de toute la vie. Vous aviez le désir de me marier, n’est-ce pas ? Je vous répondais : Non !… plus tard !… attendant de rencontrer une femme telle que je la rêvais. Le Ciel lui-même semble l’avoir placée sur mon chemin… En connaissez-vous une plus digne de devenir votre fille ?

MmeDésaubray ne pouvait placer une parole. Tant de sincérité, tant de résolution se lisaient dans le regard et dans l’accent de son fils qu’elle en demeurait interdite, épouvantée.

— Que pourriez-vous lui reprocher ? poursuivit-il. Sa naissance ? Mais nous vivons dans un temps où le mérite en tient lieu ! Son éducation ? Mais c’est vous-même qui l’avez complétée, ma mère. Reste la question d’argent, pas autre chose.

— Eh ! c’est déjà beaucoup, se récria-t-elle enfin. Oublies-tu que la loi militaire ne vous permet le mariage qu’à condition de justifier d’une dot en rapport avec le grade ?… et Jeanne ne l’a pas.

Mais le capitaine avait réponse à tout.

— Qu’à cela ne tienne ! déclara-t-il résolument, je puis me créer dans l’industrie une position indépendante.

Sa mère l’interrompit à son tour, et par un véritable cri de douleur :

— Y songes-tu ! Briser ta carrière !

— Nous sommes en temps de paix, répliqua-t-il, et l’honneur ne défend pas qu’on cherche à se rendre utile ailleurs que dans les rangs de l’armée. Voilà déjà six mois que je m’y prépare en secret. Des travaux scientifiques ! Un grand espoir ! Je suis sur la piste d’une découverte qui fera à la fois la fortune de mon pays et la mienne.

En effet, les jours suivants, il conduisit sa mère dans un laboratoire où toutes sortes d’alambics et de cornues, de préparations et de mécanismes attestaient l’ardeur de ses recherches.

Déjà la veuve du colonel avait compris qu’il ne fallait pas lutter, mais temporiser. C’était une excellente femme assurément, la meilleure des mères. Elle rendait justice à Jeanne et ne l’accusait pas. « C’est ma faute, après tout ! » se disait-elle. Et sans le préjugé bourgeois, sans le préjugé militaire, peut-être se fût-elle laissé attendrir. Mais, dans la retraite, elle avait nourri de si hautes ambitions pour l’avenir de son fils… Y renoncer, jamais !

— Cette inclination qui me désole, lui demanda-t-elle, sais-tu si Jeanne la partage ?

— Elle l’ignore ! répondit-il, et pas un mot de moi ne troublera sa vie, jusqu’au jour où j’aurai votre consentement et ma liberté.

Cette loyale déclaration rassura, pour le moment du moins, MmeDésaubray. Elle promit de réfléchir, et voulut, en échange, que son fils s’engageât à de nouveaux efforts pour oublier.

— J’attendrai ! conclut Bernard, mais n’exigez rien de plus, ma mère ; souvenez-vous combien nous étions heureux, là-bas, tous les trois !

Sur ce dernier mot, on se sépara.

La veuve du colonel s’en retournait à Alais. Durant toute la route, elle songea. Sa bonté, sa droiture ne la préservaient pas d’une certaine diplomatie féminine. Elle résolut d’agir avec adresse, et de marier Jeanne au plus vite.

Quand ce serait fait, alors seulement Bernard en recevrait la première nouvelle. Il souffrirait sans doute… mais n’était-ce pas pour son bien ? Plus tard il en remercierait sa mère.

Jeanne ne se doutait de rien. Un désir, une prière de sa marraine, suffiraient pour la décider. S’il le fallait, une franche explication. Mais ne valait-il pas mieux qu’elle ne soupçonnât jamais la vérité ?

Un mari des plus convenables se trouvait précisément sous la main de MmeDésaubray. C’était le successeur du père Claude, un jeune instituteur de bonne mine et d’excellente conduite, qui paraissait fort épris de Jeanne. Une seule considération l’avait jusqu’alors retenu : le peu de fortune qu’il pouvait offrir. Mais la veuve du colonel ne reculait pas devant un sacrifice. C’était bien le moins qu’elle payât les frais de la guerre.

En conséquence, aussitôt son retour, elle fit appeler ce pauvre garçon sous un prétexte quelconque, et sans peine en obtint l’aveu, l’autorisation qu’elle espérait. Après quoi, munie de ses pleins pouvoirs, elle s’en alla faire la demande.

Jeanne refusa.

Insistances de MmeDésaubray… Mais c’est un bon parti… Tu vas sur tes vingt ans… Il faut aimer qui nous aime.

Aveuglée par l’égoïsme maternel, la veuve du colonel ne songeait pas que ce dernier argument, tout à l’heure peut-être, allait se retourner contre elle.

La jeune fille l’écoutait avec déférence, mais sans se laisser convaincre. Un peu étonnée, souriant de son beau sourire, elle lui répondait :

— Mais, pour se marier, ma marraine, il faut que le cœur vous y pousse… et le mien n’y songe même pas… Il me conseille de rester comme je suis, heureuse et tranquille, avec mon grand-père…

Le bonhomme Claude était là. Il ne disait mot, mais il regardait attentivement sa petite-fille.

MmeDésaubray ne se tint pas pour battue.

— Voyons ! reprit-elle, je t’en prie…

— Oh ! l’interrompit Jeanne. Oh ! marraine, ne faites pas cela… Vous me donneriez le chagrin de ne pouvoir vous satisfaire.

Presque involontairement la veuve du colonel s’écria :

— Et s’il s’agissait de nous rendre service… un grand service ?

— À vous, marraine ? Ah ! mais, parlez alors, parlez vite.

L’explication devenait nécessaire.

— Apprends donc, répondit en hésitant MmeDésaubray. J’arrive de Paris, tu le sais ; j’ai vu Bernard.

À ce nom, Jeanne devint encore plus attentive.

— Eh bien ?

— Eh bien ! il voudrait t’épouser… Jeanne.

Jeanne se redressa tout à coup, très pâle, et portant la main à son cœur comme pour y refermer une sensation jusqu’alors inconnue, délicieuse et cruelle à la fois, qui menaçait d’en jaillir.

MmeDésaubray se méprit sur ce mouvement. Elle était lancée ; d’ailleurs, elle continua :

— Ne t’offense pas de ce que je vais dire, mon enfant ! Tu sais que je l’apprécie… combien tu m’es chère ! Mais il lui faudrait donner sa démission, perdre son avenir, et ce serait notre malheur à tous ! Je fais appel à ton dévouement, à ta raison. Pour l’en guérir, pour le sauver, nous n’avons qu’un seul moyen : cet autre mariage.

— Oh !… pas cela !… pas cela, marraine !… répondit Jeanne d’une voix suppliante. Je comprends, je comprends mon devoir… Oh ! je ne suis pas une ingrate, allez !… Mais ne suffira-t-il pas qu’il me croie perdue pour lui ?… Je partirai… Nous nous en irons si loin, grand-père et moi, qu’il ne me reverra jamais !

L’émotion, la douleur de la jeune fille venaient enfin d’éclairer MmeDésaubray. Tout son orgueil tomba, faisant place à la pitié.

— Pauvre enfant !… elle aussi !… murmura-t-elle.

Puis, à haute voix :

— Ce sacrifice, dit-elle, je ne l’accepte pas… Où donc iriez-vous ?…

Déjà Jeanne avait réfléchi. Une courageuse résolution se lisait dans son regard.

— Chez le comte de Trévelec, s’expliqua-t-elle, l’ancien maître de ma mère. Il offrait autrefois de nous prendre tous les deux. Une lettre de ma sœur de lait, l’an dernier, me le rappelait encore. Elle se disait souffrante et désirait une compagne, une amie. C’est à l’autre extrémité de la France, n’est-ce pas, grand-père ?

Le bonhomme Claude inclina le front affirmativement. Il venait d’y passer la main, comme frappé d’un souvenir.

MmeDésaubray protesta contre ce projet d’exil. On attendrait ! on verrait !

Avant de s’éloigner, elle embrassa sa filleule en lui disant, avec un sincère regret :

— Pourquoi ne m’est-il pas permis de te nommer ma fille !

†

Cependant Jeanne était restée seule avec le père Claude.

Elle venait de se laisser retomber assise et le front penché dans sa main.

Après un silence, le vieillard s’approcha de la jeune fille et vint la toucher doucement à l’épaule.

Jeanne releva la tête ; son visage était inondé de larmes.

Claude avait tout deviné.

— Ne désespère pas !… dit-il. Attends mon retour, attends !

Et, sur un sourire encourageant, il s’éloigna.

Il venait de se rappeler le mystérieux testament de Madeleine.

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