Chapitre 6
Toute trace d’angoisses avait disparu du visage du bonhomme Claude. Il était résolu, il semblait gai. Cette confiance gagna Jeanne, et le train du soir les emporta tous les deux.
Même en chemin de fer, le trajet est long d’Alais à Paris. Souvent la jeune voyageuse resta pensive. Pourquoi le père Claude s’obstinait-il à garder le silence ?… D’où lui venait cet espoir inexpliqué ? Mais quel était, quel était donc ce but mystérieux vers lequel on allait si vite !
Le vieillard, qui semblait lire dans sa pensée, lui dit alors :
— Ne cherche pas à deviner, fillette ! Ce n’est pas moi, c’est le bon Dieu lui-même qui se chargera de tout arranger… Les cœurs aimants, les âmes sincères… Il les prend toujours en pitié… Oui, mon enfant, tôt ou tard, il leur fait rendre justice !
Parfois, cependant, le père Claude avait aussi ses heures de tristesse. Des mots lui échappaient, décelant une vive appréhension pour lui-même. Mais, si Jeanne en témoignait la remarque :
— Bah ! disait-il, ton bonheur avant tout !… Ne t’inquiète pas de moi… Je serai content, heureux… Tu dois voir l’avenir tout en rose !
Jeanne avait fini par s’habituer aux étranges réticences du vieillard. Elle espérait, elle croyait… On croit facilement à ce qu’on espère !
Une première déconvenue les attendait à Paris. Le comte de Trévelec était en Bretagne.
— Partons pour la Bretagne ! dit gaillardement le bonhomme Claude, ce n’est qu’un retard…
— On dirait que vous en êtes enchanté, grand-père ? observa Jeanne.
— Je le suis d’autant moins, répliqua-t-il sur un tout autre ton, que la première étape a dévoré les deux tiers du petit boursicot que nous avions en partant. Ah ! ça coûte cher, les voyages !
— C’est qu’aussi vous avez voulu prendre l’express.
— Parbleu ! quand on est pressé ! Mais cette fois, mignonne, il faut se contenter du train omnibus… seconde classe.
Il durent en rabattre jusqu’à la troisième, et l’on sait qu’à Saint-Brieuc il ne leur resta pas même l’argent nécessaire pour la diligence du chemin de la côte.
À pied, mais gaiement, nous les avons vus poursuivre leur route, et le soir, sur une hauteur déserte, être embarrassés d’un gîte.
Ils passèrent la nuit dans une ferme. Dans une autre, ils déjeunèrent le lendemain. Des galettes de blé noir et du lait. Puis ils se remirent en marche pour la dernière fois. Quelques kilomètres seulement les séparaient du terme de leur voyage.
Si près de l’atteindre, la curiosité de Jeanne redoublait. Cependant, fidèle à sa promesse, elle ne se permettait plus que des questions incidentes :
— Ce comte de Trévelec, le connaissiez-vous autrefois ? Avant-hier, à son hôtel, vous a-t-on parlé de sa fille ?… Est-elle en ce moment avec lui ? Peut-être qu’il l’aura mariée ? Dans sa dernière lettre, Mlle Henriette se disait souffrante… Savez-vous si elle va mieux ? si elle est jolie ?
— Mais je n’ai rien demandé de tout cela, fillette ! avait répondu le vieillard. En apprenant que celui que nous venions chercher de si loin se trouvait absent, je m’en suis retourné tout penaud, sans m’enquérir d’autre chose que des chemins qu’il fallait prendre pour arriver à Trévelec. Le comte, je me souviens de l’avoir entrevu lorsqu’il habitait nos environs. Il y faisait beaucoup de bien. Un digne gentilhomme ! Mais, après la mort de sa femme, il quitta le pays, et pour n’y jamais revenir. Voilà près de vingt ans de cela !
— Et ma sœur de lait ?… Vous ne m’en parlez pas ?…
Ce ne fut qu’après un silence et d’une voix sensiblement altérée que le vieillard répondit :
— Tout ce que je puis t’en dire… et tu ne l’oublieras pas, mon enfant !… c’est qu’elle a manifesté pour toi de généreuses intentions… Il faudra l’aimer, Jeanne !…
— Oh ! je m’y sens toute disposée. Mais comme vous m’avez dit cela d’un air ému, grand-père !…
— Chut ! l’interrompit-il en se remettant aussitôt. Est-ce que je n’aperçois pas un clocher ? D’après nos renseignements, ce doit être Trévelec.
La route tournait, redescendait vers un de ces nombreux vallons qui, sur les côtes de Bretagne, aboutissent à la mer. Des maisons, des chaumières s’éparpillaient au bord de cette crique, où l’on voyait aussi par-dessus les toits quelques barques échouées sur le sable. L’église s’élevait en avant du village, à droite du chemin. À gauche, mais un peu dans les terres, le château.
C’est une de ces constructions de silex et de briques, aux grandes cheminées rouges, à l’aspect hospitalier plutôt que féodal, et qui datent du roi Henri IV. Sa situation bien choisie sur un ressaut du val lui permet, tout en restant à demi cachée dans les arbres, la jouissance des deux perspectives. Vers l’Océan, pas de mur de clôture ; une haie vive borde la route et la sépare du vaste herbage qui monte en pente douce jusqu’à la cour d’honneur, convertie en jardin. Derrière le manoir, entre deux collines boisées, le parc se devine.
Impossible d’imaginer une résidence, une retraite plus pittoresque.
Cependant, nos deux voyageurs venaient de s’arrêter devant la grille. Elle était fermée. Mais plus loin, par une petite porte entrouverte, on apercevait la maisonnette du concierge. Ils entrèrent.
Personne sur le seuil… et, dans l’intérieur, non plus personne.
À quelques pas de là, parmi les herbes hautes, deux enfants jouaient sous la garde d’une fillette un peu plus grande. La sœur aînée, probablement. Tous les trois ils étaient en deuil.
Le père Claude s’avança vers ce groupe, et calmant du geste la jeune Bretonne, qui, tout effarouchée de l’approche d’un inconnu, se redressait, comme prête à s’enfuir :
— N’aie pas crainte de nous, lui dit-il, et réponds-moi… c’est bien ici le château de Trévelec, n’est-ce pas ?
Elle baissa la tête en signe affirmatif, et ne bougea plus, regardant en dessous les deux étrangers.
Vainement le vieillard l’interrogeait… pas un mot.
Jeanne intervint :
— Puisque tu es muette, lui demanda-t-elle, indique du moins qui nous répondra.
La petite sauvage étendit le bras vers le manoir.
— Allons de l’avant ! fit le bonhomme Claude, en s’engageant le premier dans le chemin sablé de menu galet qui, diagonalement, traversait l’herbage.
Quelques arbustes accompagnaient la barrière du jardin. Il l’ouvrit et s’écarta pour laisser passer Jeanne.
En approchant de la maison, dont rien ne masquait plus la façade, elle remarqua que tous les volets étaient fermés.
Aux alentours, pas une créature vivante – un profond silence.
— Il paraît qu’on se lève tard ici ! murmura-t-elle.
Puis, tout à coup, désignant la porte à deux battants qui surmontait le perron :
— Grand-père, regardez donc au-dessus de l’entrée…
— Quoi ? demanda-t-il, car la distance était trop grande encore pour ses yeux, affaiblis par l’âge.
— Cet écusson !… s’expliqua-t-elle. Et sa voix tremblait.
— Les armoiries du comte, sans doute, fit le vieillard.
— Elles sont voilées d’un crêpe noir ! acheva Jeanne.
— Dieu !… s’écria le père Claude, est-ce que nous arrivons trop tard !
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