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Chapitre 7

Le bonhomme Lefebvre avait pressé le pas. Il gravit les marches du perron, il entra dans le vestibule.
Personne… Aucun bruit… Le silence du tombeau.
À côté de la porte, Jeanne remarqua le cordon d’une sonnette ; elle l’agita.

Des pas se firent entendre. Une servante parut. Son costume était celui des veuves de Bretagne.

— Le comte… balbutia Claude d’une voix haletante, nous voudrions parler au comte de Trévelec.

— Il est dans le parc, répondit la servante.

Alors seulement le vieillard respira.

— Mais, demanda-t-il, mais pourquoi cette tristesse et ce deuil ! Votre maître ne s’était pas remarié, je crois. Il n’avait qu’un enfant. Qui donc est mort ?

— Hélas ! mes bonnes gens, c’est la demoiselle !

Un cri douloureux s’échappa des lèvres de Jeanne :

— Sa fille !… ma sœur de lait !… Henriette !

Quant au père Claude, accablé, chancelant, muet de consternation, il recula jusqu’à la banquette ; il s’y laissa tomber.

— Voilà trois mois déjà qu’elle est auprès du bon Dieu ! poursuivit la Bretonne. C’était vers le milieu du printemps… Oh ! nous l’avons tous bien pleurée !… Elle était si bonne, la demoiselle !… Le maître en est quasiment fou de chagrin. Il a congédié presque tous ses gens ; ses amis n’osent plus venir ; mais, qu’on soit du pays ou d’ailleurs, personne n’est rebuté par lui. Cherchez-le dans le parc, il vous accueillera. C’est là surtout qu’on le trouve, aux endroits aimés par sa fille. Il l’appelle, il lui parle, et des larmes tombent encore de ses yeux… Ça fend le cœur !

À ces paroles émues, la servante ajouta quelques indications. Le père Claude s’était relevé, l’avait suivie jusqu’au bas du perron. En apercevant le clocher de l’église, il traça sur sa poitrine un signe de croix. Cette mort l’avait étrangement impressionné. Cependant, il se montrait plus impatient que jamais de rencontrer enfin le comte.

— Grand-père, hasarda Jeanne, tandis qu’ils s’engageaient tous les deux dans le chemin contournant la maison, grand-père, il me semble que nous arrivons bien mal ?

— Au contraire ! répondit-il évasivement, tu verras ! tu verras !

Le jardin se prolongeait de l’autre côté jusqu’au bord d’un étang, entouré de joncs et de roseaux, de fluviatiles et de nénuphars. Des peupliers, des saules pleureurs croissaient sur ses rives. Vers la gauche, s’étendait un verger normand. La ferme, masquée par un rideau de feuillage, se devinait à droite. Au fond, par un magnifique groupe de platanes, commençait le parc.

Ce parc occupait tout l’espace compris entre les deux coteaux boisés du val. Dessiné pour ainsi dire en pleine forêt, il en gardait le charme et la majesté. Des lierres, des vignes vierges, des clématites sauvages, toutes sortes de lianes gigantesques grimpaient jusqu’aux plus hautes branches des arbres séculaires, et, se mêlant à leur ombrage, ils le rendaient encore plus épais et plus sombre. Par opposition, les parties dégagées, ensoleillées, semblaient délicieuses.

Mais, depuis le printemps, tout s’en allait à l’abandon. L’herbe et les feuilles mortes envahissaient déjà les allées. La mélancolie du château s’étendait sur tout le domaine.

Claude et Jeanne allaient au hasard. Vainement ils prêtaient l’oreille. Un bruit de pas leur arriva enfin. C’était l’entrée d’une clairière. Par un instinct de discrétion, ils se dissimulent derrière le tronc d’un chêne… Ils regardent.

Un homme de haute taille et tout vêtu de noir s’avançait lentement, la tête penchée sur la poitrine. Sa démarche ne semblait pas celle d’un vieillard, et déjà cependant sa barbe était presque blanche.

— C’est lui ! Je le reconnais !… murmura Claude.

À peu de distance de l’arbre se trouvait un banc, des sièges rustiques. Le pauvre père vint s’asseoir, et resta quelques instants songeur. Puis, avec un mouvement qui permit de voir son pâle visage, où se lisaient à la fois la douleur et la bonté :

— Elle se plaisait ici ! dit-il. Henriette ! ma pauvre Henriette ! Comme sa mère, il y a vingt ans ! Et l’enfant, du moins, me restait alors ! Aujourd’hui, plus rien ! seul ! Ah !… Mais permettez-moi donc de les rejoindre, mon Dieu ! puisque vous ne pouvez plus rien que cela pour me consoler !…

— Qui sait !… fit le père Claude en se montrant tout à coup. Il ne faut jamais désespérer de la bonté de Dieu, monsieur le comte.

À ces paroles inattendues, à l’aspect de ce vieillard, le comte de Trévelec demeura tout d’abord interdit.

— Mais, balbutia-t-il, je ne vous connais pas… Pourquoi me parler ainsi ?… Qui donc êtes-vous ?…

— Claude Lefebvre, répondit-il, le père de celle qui fut la nourrice de votre enfant.

— Ah !… fit le comte, je me souviens… Madeleine ! Elle aimait mon Henriette… elle l’aimait bien !…

Puis, apercevant Jeanne :

— Quelle est cette jeune fille ? demanda-t-il brusquement.

— La sœur de lait de celle que vous pleurez, expliqua Claude Lefebvre.

— Je comprends ! murmura le père désespéré, c’est la fille de Madeleine… C’est votre petite-fille… Ah ! vous êtes heureux, vous !

— Qui sait ! fit pour la seconde fois le vieillard.

Il y eut un silence, durant lequel le gentilhomme breton semblait prendre plaisir à regarder Jeanne.

Puis, tout à coup, avec un geste de douleur :

— Ah ! s’écria-t-il, sa vue me fait mal !… Pourquoi me l’avoir amenée ?… Que souhaitez-vous de moi tous les deux ?

Claude hésitait.

— Mais qu’attendez-vous, grand-père ? dit Jeanne. Vous voyez bien que M. le comte souffre de ma présence… et qu’il a hâte que je sois partie.

Un changement, un apaisement soudain venait de se manifester dans la physionomie du gentilhomme. Surpris, comme charmé par l’accent de Jeanne, il la regardait de nouveau, mais avec une émotion plus sensible encore.

— Cette voix ! murmura-t-il, ces traits ! ils ne me sont pas étrangers. Pardon, mon enfant… Je ne regretterai pas de vous avoir vue, au contraire… Henriette désirait vous connaître, et pouvoir vous rendre service… Ce vœu de la pauvre morte, son père serait heureux de le réaliser. Dites-moi ce qui vous amène… et quel était votre espoir… Dites !

Ce fut le vieil instituteur qui répondit :

— Pour vous-même, monsieur le comte, il s’agit d’une grande consolation.

Déjà le sourire d’une amère incrédulité se dessinait sur les lèvres du gentilhomme.

Avec l’autorité de la conviction, Claude poursuivit :

— Rappelez-vous la naissance de votre fille et dans quelle circonstance vous l’aviez confiée à Madeleine. Lorsqu’elle fut à Paris, lorsqu’elle s’y fixa sans retour, ne vous êtes-vous jamais étonné de l’abandon, de l’oubli de son propre enfant pour l’amour du vôtre…

— En effet, reconnut le comte, son dévouement, sa tendresse pour Henriette, m’ont semblé parfois étranges.

— J’appris la mort de Madeleine, reprit le vieillard, par une lettre qu’elle avait préparée d’avance, et qui renfermait un autre pli cacheté. Elle me conjurait de ne pas l’ouvrir avant la vingtième année de sa fille. Encore fallait-il que, pour être heureuse, cette enfant, élevée par nous, eût besoin d’une autre protection… d’une fortune.

— D’une fortune ! répéta le comte.

— J’avais respecté le cachet, acheva Claude Lefebvre. Ce testament de Madeleine, je n’ai cru devoir l’ouvrir qu’il y a quatre jours, et tout aussitôt je suis parti pour vous l’apporter, monsieur de Trévelec… car ce n’est pas à moi seulement qu’il s’adressait. Le voici.

L’écrit qu’il présentait, déjà déplié, fut pris par le comte, qui n’y promena tout d’abord qu’un regard de curiosité. Puis il tressaillit, s’arrêta, passa la main sur ses yeux, comme s’il eût douté de leur témoignage, et recommença de lire, mais cette fois avec une émotion croissante. Ses mains tremblaient, des mots inarticulés lui venaient aux lèvres.

Enfin, ce cri s’en échappa :

— Dieu !… mon Dieu ! mais vous m’avez donc entendu… Mais, par un miracle de votre bonté, les morts ressortent donc du tombeau !

Une telle joie le transfigurait. Il s’était redressé, les yeux au ciel ; il retomba, palpitant et les bras tendus vers Jeanne.

Elle le regardait attendrie, toute surprise.

— Jeanne ne sait rien encore ?…

— Rien ! dit vivement le père Claude.

Le comte parvint à se remettre. Il présenta le testament à la jeune fille ; il lui dit avec douceur :

— Cette révélation vous concerne, mon enfant. Lisez à votre tour… Lisez haut.

De plus en plus étonnée, Jeanne obéit.

Le testament de Madeleine était ainsi conçu :

« Une force invincible, le remords, me pousse à cette confession… mais qui longtemps encore restera secrète pour vous, mon père, à qui je la confie. Je ne veux pas avoir commis un crime inutile.

« Plus tard, si jamais le comte de Trévelec apprend la vérité, il ne se vengera pas sur l’innocente que, pendant des années, il aura chérie comme son enfant.

« Rappelez-vous… rappelez-vous, mon père, ce que l’abandon et le malheur avaient fait de moi. Une idée fixe m’obsédait, prendre ma revanche contre le destin ! La ressemblance des deux petites créatures que je nourrissais me tenta… L’une était vouée à la misère, l’autre serait riche… J’ai voulu que ce fût la mienne !

« C’est la mienne que j’ai portée à Paris… C’est ma fille à moi que je suis venue offrir aux baisers du comte de Trévelec, et qui porte aujourd’hui son nom.

« L’autre, la véritable héritière du comte, sa filleule, c’est celle que je vous avais laissée, mon père… Celle qui a grandi sous votre toit… Jeanne.

« Au moment de paraître devant Dieu, je reconnais et déclare que j’ai deux fois menti… Que ceux qui auront eu à souffrir me le pardonnent ! »

†

Jeanne achevait à peine cette lecture, elle n’avait pas encore relevé les yeux, lorsque deux bras la saisirent, lorsqu’une voix, la voix du comte de Trévelec, lui cria :

— Mais tu n’as donc pas compris ? Mais tu ne sens donc pas que tu es ma fille ?

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