Chapitre 8
Il est des situations qu’il faut renoncer à décrire.
Quelques jours se sont écoulés. Le château de Trévelec n’est plus le même. Il a ses fenêtres ouvertes au soleil, à la brise du soir, au parfum des fleurs, à toutes les joies de la nature, qui sont rentrées, en même temps que le bonheur, dans la maison.
Le comte semble rajeuni de vingt ans. Installer Jeanne au manoir, reprendre dans son cœur la place d’un père, quel ravissement pour lui ! quelle fête ! Il est impatient de réparer le temps perdu ; sans l’aimer, il ne peut se lasser de la voir et de l’entendre.
Elle lui a tout dit, son enfance et son éducation, le dévouement du père Claude, l’amitié de MmeDésaubray, l’amour de Bernard.
À l’émotion de sa fille, M. de Trévelec a déjà compris que cet amour est partagé. C’est bien aussi l’opinion du bonhomme Lefebvre ; ils en ont longuement causé tous les deux.
Ne voulait-il pas s’en retourner, et dès le premier jour, ce pauvre Claude ! Il a fallu le retenir de force, et que Jeanne elle-même imposât son autorité.
Le vieillard venait de dire :
— Ma place n’est pas ici ; je ne vous suis plus rien, Mademoiselle…
Un embrassement, un cri du cœur lui ferma la bouche.
— Votre enfant toujours !… toujours votre Jeanne !
Et le père Claude s’était déclaré vaincu.
Toutes choses se trouvant ainsi réglées, le comte dit un soir à sa fille :
— Ta marraine ignore ce que tu es devenue. Il serait convenable de le lui faire savoir. Écris… J’ajouterai quelques mots, en remerciement de ses bontés.
La réponse ne se fit pas attendre.
MmeDésaubray était dans l’enchantement. Cette nouvelle position de sa filleule, elle se félicitait d’avoir contribué pour sa part à l’en rendre digne. Quelle ne serait pas la joie de Bernard ! Elle venait de lui écrire. Mais, hélas ! quand le reverrait-on ? Il y avait dans l’air des bruits de guerre…
Elle fut déclarée : c’était la guerre contre la Prusse.
Une lettre de Bernard arriva, complimentant sa filleule. Pas un mot d’amour. Mais on sentait battre le cœur à chaque ligne.
Le régiment du capitaine Désaubray faisait partie de l’avant-garde. Il était à Châlons déjà, marchant vers la frontière.
— J’allais donner ma démission, disait-il. L’honneur ne me le permet plus maintenant ; je me dois à mon pays.
Le comte répondit par une invitation de venir à Trévelec après la campagne.
C’était la troisième fois que Jeanne voyait partir ainsi son parrain.
Elle pria Dieu de l’épargner encore ; et, sans trop d’inquiétude, elle attendit.
Qui ne se rappelle les illusions d’alors ?…
Qui ne supposait notre armée invincible ? Elle se mettait en marche comme pour une partie de plaisir. C’était en plein été, par de beaux jours de soleil. Un bataillon, formé des petits détachements de la côte, traversa le village. Il y avait des branches vertes au bout des chassepots. Les soldats chantaient. Pas un qui ne crût à la victoire !
Le comte, cependant, avait voyagé de l’autre côté du Rhin ; il connaissait l’Allemagne… mais il se taisait, ne voulant pas qu’un mot d’appréhension le fît considérer comme un prophète de malheur.
Il ne fallait pas décourager les gardes mobiles qui s’enrégimentaient, et gaiement, des Bretons !
Trois semaines s’écoulèrent dans l’espérance d’un premier succès. Rien encore !… C’était bien long ! Il se fit de ces grands calmes qui précèdent les orages.
Assez d’auteurs ont décrit les émotions des provinces de l’Est et de la capitale. Nous sommes dans un village isolé tout au fond de la Bretagne. À pareille distance du théâtre des opérations militaires, on n’en perçoit que de lointains échos. Mais le télégraphe maintenant va partout. Un soir, tout le monde court à la mairie. C’est une dépêche ! c’est la nouvelle d’un combat heureux !… Et nos paysans de se frotter les mains… « Ça va !… ça va !… Nous les tenons !… » On va chercher le joueur de biniou, on veut danser… Vive la France !
Autre dépêche le surlendemain… mais bien différente, celle-là !… La défaite de Wissembourg !
Tous les fronts se rembrunirent. On avait le cœur serré ; on se répétait : « La guerre commence mal ! »
Mais ce n’était là qu’une surprise, un accident. La revanche allait arriver, éclatante… Il arriva l’aveu de deux grandes batailles perdues le même jour : Reichshoffen et Forbach !
Bernard avait dû se trouver là ! Qu’était-il advenu de Bernard !
Ce cri d’alarme qui venait de s’entendre au château, sous combien de toits de chaume ne se reproduisait-il pas, pour un fiancé, pour un fils ! Dans notre vieille Armorique, on est trop pauvre pour se racheter du service militaire. Et, d’ailleurs, on a du patriotisme. L’angoisse, la colère, brillaient dans tous les yeux. Il y eut une période fiévreuse et sombre. Le ciel lui-même s’était voilé. Des flots de larmes en tombèrent…
On voyait passer des soldats rappelés sous les drapeaux, des mobiles en blouse avec leur petit paquet au bout d’un bâton. Tout cela sous la pluie. C’était bien triste.
Enfin, Jeanne reçut une lettre de MmeDésaubray. Le corps du général Ladmirault, dont Bernard faisait partie, n’avait pas encore donné. Il se repliait sur Metz.
Metz ! c’était là surtout qu’on se battait ! Une lutte d’extermination parut s’accomplir dans le cercle de fer et de feu qui, chaque jour, se resserrait autour de notre dernier rempart.
On apprit le désastre de Sedan. Metz allait se trouver complètement investi. Plus de nouvelles !
Même après la révélation de MmeDésaubray, Jeanne ne s’avouait pas encore le sentiment qu’elle éprouvait pour son parrain. Le sachant menacé de tant de périls, elle comprit enfin comment elle l’aimait.
Une douce mélancolie, une tristesse qui n’était pas sans charmes, descendit dans son âme. L’automne approchait, enveloppant les prés et les bois d’un voile de deuil. Que d’heures ne passa-t-elle pas au bord de la mer, immobile, rêveuse et priant tout bas, tandis que son regard suivait à l’horizon les longues files d’oiseaux voyageurs qui se perdaient dans la brume !
Ils reviendraient au printemps, ceux-là ! Combien de nos pauvres soldats ne reviendraient jamais !
On les voyait aussi partir par bandes, et toujours. Après les mobiles, les mobilisés. Sur la côte bretonne, chacun fit son devoir. On ne rencontrait plus dans le village que des vieillards et des enfants. L’instituteur lui-même s’en alla. C’était le père Claude maintenant qui tenait l’école.
Un jour, le comte de Trévelec annonça sa résolution de rejoindre les volontaires de Charette. Jeanne sentit qu’il serait inutile de l’en détourner. Alors que les paysans donnaient l’exemple, un gentilhomme ne devait pas rester en arrière.
— Du reste, avait-il dit à sa fille, les châtelaines ont aussi leur tâche, et tu ne t’ennuieras pas, mon enfant. Je t’ai taillé de la besogne.
En effet, toute une aile du château de Trévelec avait été préparée pour recevoir les convalescents de l’armée de la Loire. De l’autre côté, on ferait de la charpie pour les blessés, des vêtements chauds pour ceux qui combattaient encore.
Ils en avaient grand besoin, car l’hiver arrivait, rigoureux et précoce. Déjà la neige avait couvert les chemins. Il gelait comme à la retraite de Moscou. Les éléments, contre la France envahie, s’acharnaient à leur tour.
L’ouvroir, ainsi que l’ambulance, était sous la direction de Jeanne. Quelques éclopés, quelques malades lui furent bientôt envoyés de l’hôpital de Saint-Brieuc. Avec l’aide de la bonne sœur, institutrice communale, elle les installa, les soigna comme une sœur de charité. Levée chaque jour avant l’aube, c’était par eux que commençait sa mission.
Puis elle passait vivement dans l’atelier, préparait le vieux linge, distribuait la laine et taillait des vareuses. « Est-ce heureux, se disait-elle souvent, que Mlle de Trévelec n’ait d’abord été qu’une simple couturière ! » Sous ses ordres venaient se ranger les femmes du village ; et pas une ne manquait à l’appel, car la libéralité du comte avait voulu que, tout en travaillant pour leurs maris et pour leurs frères, un juste salaire assurât le pain de la maison.
Il faut le dire à la gloire de notre pays : le malheur, durant ce rude hiver, y fit reconnaître la concorde et l’émulation du bien. Plus de riches ni de pauvres. On s’entraidait, on se consolait, on s’aimait. Un jour peut-être la Providence nous en tiendra compte.
Dans les villages isolés surtout, comme à Trévelec, tout fut mis en commun, le dévouement et les angoisses. Une des plus cruelles était l’incertitude des événements, le manque de nouvelles. Aussi, les jours de marché, comme l’on s’empressait autour des charrettes revenant de la ville ! Chaque matin, c’était à qui s’en irait au-devant du piéton.
Heureux et jalousés ceux qui recevaient une lettre. Des groupes se formaient devant leur porte, impatients d’apprendre enfin quelque chose. Et quand il y avait un télégramme pour l’instituteur, on le savait immédiatement jusqu’à l’autre bout du village. Les sabots sonnaient sur la terre durcie. Tout le monde courait à l’école, où le père Claude transcrivait la dépêche. À peine l’avait-il affichée au volet, que bien vite un gamin montait sur la pierre placée au-dessous. Il en donnait lecture à haute voix. Et c’étaient des vivat ! et c’étaient des hélas ! Pas une de ces poitrines haletantes où ne battît en ce moment le cœur de la France.
Jeanne n’était pas la dernière à envoyer savoir ce dont il s’agissait. D’une des fenêtres du château, elle guettait l’arrivée du facteur, l’apparition d’une dépêche. Souvent même elle accourait. Ce fut ainsi qu’elle apprit que Metz avait capitulé. Les survivants de l’armée de Bazaine allaient au moins se faire connaître !
Un mois, un siècle s’écoula. Rien ! Mais il était donc mort, puisqu’il n’écrivait pas !
Sa mère écrivit enfin, Bernard avait donné signe de vie.
Mais il était blessé.
Cette blessure datait de la bataille de Gravelotte.
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