03
Il y avait quatre jours que, résistant à toutes les prières, la captive ne mangeait pas. Une fois de plus, Noémie pénétra dans la chambre, apportant une grande bolée de potage qui embaumait.
— Mon enfant, dit-elle, j’aï tué une poule à votre intention et j’espère que vous allez me faire plaisir. Sentez comme cela sent bon. Mon mari et Jean m’ont bien recommandé d’insister. Vous n’allez pas continuer à vous rendre malade ? Si vous alliez mourir chez nous…
— Qu’importe ! Vous dénonceriez votre maître…
— Nous serions ses complices… Voulez-vous nous faire chasser d’ici ? C’est nous qui vous demandons pitié !
La prisonnière fit un effort et tendit la main pour prendre le bol ; mais à peine le saisissait-elle qu’il échappa à sa main et qu’elle se renversa en poussant un faible cri…
— Philippe ! Jean ! appela la pauvre femme.
Ils montèrent tous les deux en hâte et aperçurent la jeune fille très pâle et sans mouvement sur son lit.
— Elle allait enfin accepter ce bol de bouillon, expliqua la mère, et tout à coup… Ah ! si elle meurt, si elle meurt chez nous… Que faire ?
— La soigner, parbleu ! dit le père.
— Aller chercher le médecin ! décida Jean.
— Le médecin ! Pour qu’il sache !… Ah ! non, pas cela, Jean ! On nous mettrait en prison.
— C’est lui qui ira, lui, le misérable !
Le père ordonna.
— Il faut attendre ! C’est une faiblesse qui va passer. Après, nous verrons.
La syncope dura longtemps et plus d’une fois, pendant qu’elle soignait la malade, Noémie dut sécher ses yeux. Elle était bouleversée de pitié et de peur, tout à la fois.
Quoique ses soins fussent inhabiles, elle parvint à ranimer la jeune fille qui rouvrit les yeux et murmura :
— J’ai cru que j’allais mourir. Pourquoi ne suis-je pas morte ? Les gendarmes seraient venus et tous… tous vous auriez payé ! Ah ! j’ai mal… Retirez-vous ; laissez-moi…
— Vous savez bien que nous sommes vos amis ? dit le père.
Elle secoua la tête.
— Des amis, non… Je l’ai cru… Je me laissais apitoyer… Allez-vous-en ! Je ne veux rien, rien de vous !
Jean fit un signe à ses parents et ceux-ci se retirèrent. Ares être allé refermer la morte derrière eux il revint auprès de la jeune fille, attira une chaise, s’y assit et dit :
— Je sais que nous avons fort, que nous nous conduisons comme des bandits, et si j’étais le maître, ici, je vous rendrais la liberté, même si j’avais la certitude qu’on nous chassera. Le travail, on le trouve toujours, quand on est courageux. Mais mon père et ma mère redoutent le maître. Ils vivent ici, sur cette pauvre terre, depuis qu’ils se sont mariés, et ils espéraient mourir dans cette maison qu’ils aiment… Est-ce que vous voulez vraiment qu’il leur arrive des ennuis ?…
Elle ne répondit pas, mais il comprit qu’elle s’attendrissait.
— Comment vous nommez-vous et pourquoi vous a-t-on enlevée ? demanda-t-il. Vous voulez bien avoir confiance en moi ? Je suis votre ami, je vous le jure, mademoiselle. Dites-moi votre nom pour que je le prononce parfois, en pensant à vous…
Il parlait lentement, en hésitant, incapable de maîtriser son émotion. Il aurait voulu dire autre chose, mais il ne pouvait point se décider à prononcer certains mois. Il répéta :
— Dites-moi votre nom, voulez-vous ?
Sa voix était si douce qu’elle ne put pas résister :
— Jeanne… Jeanne Verrier. J’aimais Maurice de Rochas et… j’étais sa maîtresse…
— Ah !
Ç’avait été une véritable plainte qui s’était exhalée de la poitrine de ce grand garçon.
— Sa maîtresse… répéta-t-il. J’aurais dû m’en douter… Vous… Vous êtes si jolie… Le misérable ! Et quand il n’a plus voulu de vous…
— Il doit se marier avec une autre… une autre qui est très riche, et moi je suis pauvre… Mais j’ai des droits sur lui parce qu’il a été mon amant !
— S’il ne vous aime plus, dit Jean, pourriez-vous vraiment être encore heureuse ?
— Oh ! le bonheur… C’est fini… S’il n’avait pas promis de m’épouser, jamais je ne me serais donnée à lui. Il m’a trahie… Il expiera.
— Si vous mourez, non ! Croyez-vous qu’il aura le moindre remords ? Voyez-vous, mademoiselle… Jeanne, le meilleur moyen de le faire payer, de le faire souffrir, ce serait que vous soyez heureuse… Dieu merci il n’y a pas que des Maurice de Rochas sur la terre, et je pense qu’il se trouve d’honnêtes garçons qui, malgré leur pauvreté, sauraient vous faire oublier.
— On n’épouse pas un honnête garçon, murmura Jeanne, quand on a été la maîtresse d’un autre, la maîtresse d’un voyou !
— On ne se donne pas la mort quand on n’a commis que la faute de croire aux belles paroles d’un menteur et d’un fourbe ! Vous voulez bien être raisonnable, mademoiselle Jeanne ? C’est moi qui vous le demande et, moi, je vous… je vous aime comme un grand frère !
Pour prononcer le moi, même avec le correctif qu’il lui avait donné, il s’était détourné. Ses regards revinrent se poser sur Jeanne Verrier.
— Je peux compter sur vous ?
— Je ne sais pas… Laissez-moi… Je vais réfléchir, répondit-elle d’une voix à peine perceptible.
Très gêné, maintenant, il se leva et sortit non sans l’avoir enveloppée d’un long regard.
Lorsque la mère remonta, un peu plus tard, Jeanne accepta le bol de potage. Alors, toute éperdue de joie :
— Ah ! merci, merci ! s’écria Noémie. C’est Jean qui vous a décidée, n’est-ce pas ? Je savais… Il est très doux, Jean… Ayez confiance en lui.
Ce soir-là, pour la première fois depuis que la jeune fille était leur prisonnière, les Vincendet dormirent en paix. Le père et la mère, du moins, car Jean ne put point trouver le sommeil qu’il cherchait pour oublier à la fois un rêve et un tourment.
La captive l’avait profondément émotionné dans sa chair et dans son âme à l’heure même où elle était venue sous son toit. Même endormie, même malade, elle lui était apparue comme une créature incomparable, et ses jeunes ans avaient frémi.
Mais il savait, maintenant, qu’elle avait été la maîtresse d’un autre, qu’elle aimait encore cet autre malgré sa trahison, et il se disait qu’il ne pourrait, jamais, devenir l’époux d’une femme qui avait connu l’amour et avait donné son cœur.
Quand il se leva il était si sombre que sa mère l’interrogea.
— C’est à elle que tu penses, Jean ?
Il répondit franchement, loyalement :
— Oui, mère ; à elle qui souffre et qui ne mérite pas de souffrir.
— Qu’en sais-tu ?
— N’as-tu pas toi-même pitié d’elle ?
— Pitié, oui ; mais pas autre chose. Je suis femme et tu es homme ; elle est belle… Je t’ai observé alors que tu la regardais. Jean, il ne faut pas…
— Non, mère ; sois sans inquiétude…
Mais quand il fut parti, Noémie hocha la tête.
— De toutes façons, se dit-elle, le malheur sera sur nous, Ah ! notre jeune maître, comme je le hais !
Elle imagina soudain que Maurice de Rochas avait amené à la ferme sa maîtresse beaucoup moins pour l’y savoir en sécurité que pour tenter Jean. C’était peut-être un cadeau qu’il voulait lui faire ! Un cadeau !… sa maîtresse !
Noémie monta à la chambre et trouva Jeanne réveillée. Il faisait très froid ce matin-là, et la captive se tenait pelotonnée sous ses couvertures.
— Vous sentez-vous mieux ? lui demanda-t-elle.
— Je ne sais pas, madame. Par moments j’éprouve des malaises ; mais peu importe. Je voudrais tant mourir…
La pitié qu’avait éprouvée Noémie s’émoussait. Cependant elle ne pouvait point souhaiter que la jeune fille mourût à la ferme, à cause des ennuis qui en résulteraient. Elle proposa :
— Vous allez déjeuner.
— Oh ! non… Hier je me suis laissé tenter, mais je ne recommencerai pas.
— Je ne veux pas vous forcer, dit Noémie, maintenant hostile.
Elle redescendit, pensive, lourde de soucis. Lorsqu’elle remonta, un peu plus tard, elle retrouva Jeanne Verrier évanouie. Alors elle s’alarma pour tout de bon et sa peur s’accrut. Elle donnait ses soins à la malade quand les hommes rentrèrent.
— Elle a encore perdu connaissance, leur dit-elle d’une voix qui trahissait son désarroi.
Alors, Jean, résolument :
— Je vais chercher le médecin, mère.
— Tu as raison, approuva Philippe Vincendet. Il faut en finir et mieux vaut être renvoyée par les maîtres qu’emmenés par des gendarmes, Va, mon fils.
Jean partit à bicyclette et le médecin vint bientôt. Parce que Jean l’avait en partie renseigné, il ne s’étonna pas de trouver à la ferme une jeune fille inconnue. Il dit aux Vincendet :
— Laissez-moi seul avec elle.
Et il entra dans la chambre.
— Qui êtes-vous ? demanda Jeanne en le voyant apparaître.
— Le docteur Martel, mademoiselle. Vous, une jeune fille qui est ici contre son gré, n’est-ce pas ?
— Une séquestrée, docteur. La victime de monsieur de Rochas, mon amant qui doit se marier bientôt.
— Vous l’aviez menacé ?…
— Il m’avait promis son nom et j’avais eu confiance en lui. Quand il m’a annoncé qu’il devait faire un riche mariage et que tout était fini entre nous, je lui ai dit que je dirais la vérité à sa fiancée. C’était mon droit… Alors il m’a enlevée ou fait enlever… Docteur, je veux quitter cette maison. Je veux, s’il en est temps encore, aller informer une jeune fille de la conduite de son fiancé. S’il n’est plus temps…
— Que ferez-vous ?
— Je me vengerai ! affirma Jeanne.
Vous auriez tort. Quand on a commis une faute, il faut en accepter les conséquences.
— C’est donc un tort d’aimer ?
— Oui, peut-être… En tout cas, c’est un tort de se donner à un homme qui ne vous a point passé la bague au doigt. Aimez-vous encore votre amant ?
— Je le hais de toute mon âme.
— Cherchez donc ailleurs le bonheur, mon enfant… Oubliez la goujaterie de celui en qui vous avez cru ; oubliez votre déception.
— Et lui sera heureux, n’est-ce pas ? Il vivra dans l’opulence, il trompera sa femme et passera pour un honnête homme qu’on décorera peut-être un jour ? Eh bien ! non, monsieur. Je ne veux rien oublier.
Le médecin lui prit la main.
— Vous dites des bêtises, mon petit, dit-il paternellement. C’est assez que vous en avez fait… Allons, laissez-moi vous examiner. Vous êtes malade…
— Et vous croyez sans doute que je me laisserai soigner ? Ah ! si vous saviez combien la vie m’est lourde !
— On dit ça… quand on a vingt ans et qu’on a eu un grand chagrin d’amour. Et puis, plus tard, on s’aperçoit qu’on était une petite sotte. Voyons ; il paraît que vous vous évanouissez assez souvent. Est-ce que vous ne mangez Pas ou bien y a-t-il autre chose ? Je suis médecin : j’ai le droit de savoir. Et puis, je suis père, aussi ; j’ai une jeune fille qui doit avoir à peu près votre âge. Est-ce que vous avez mal, quelque part ?
— Au cœur et à d’âme, répondit franchement Jeanne.
— Bon ! Bon ! Je vais donc vous examiner votre cœur et puis votre âme, mon enfant. Soyez sage, raisonnable…
Lorsqu’il eut terminé son examen.
— Eh bien ! voilà, dit le docteur Martel, vous serez maman dans sept mois ou sept mois et demi, mademoiselle. Cela change les choses. Si vous pouvez réunir les preuves… Avez-vous des lettres de votre amant ?
Jeanne, qui pleurait, ne put pas répondre. Elle secoua simplement la tête de droite et de gauche et exhala un lourd sanglot.
— Pauvre enfant ! murmura le médecin.
Et il ajouta en lui-même :
— Se peut-il que nous soyons si criminels, nous, les hommes ?
Il alla vers la morte qu’il ouvrit et appela la famille Vincendet. Ils montèrent tous, la mère et le fils Jean : et quand ils furent là, autour de lui :
— Mes amis, leur dit-il, il ne faut pas garder plus longtemps ici cette jeune fille. Plutôt, si vous la gardez, que ce soit de son plein gré. Elle est dans un état qui nécessite des soins. Sa faute va avoir des conséquences… Un petit enfant qui naîtra…
On entendit une exclamation douloureuse :
— Ah !
C’était Jean qui l’avait poussée, Jean qui voyait son rêve encore imprécis s’écrouler irrémédiablement. Le médecin reprit en s’adressant à Jeanne :
— Mon enfant, vous avez maintenant un impérieux devoir. Il ne s’agit plus seulement de vous, mais de l’enfant que vous portez. Dans quelques jours, lorsque vous serez plus forte, vous rentrerez chez vous et personne ne vous empêchera de partir. Ordre du médecin. Mais vous allez me promettre d’être sage. Vous promettez ?
Jeanne ne répondit pas. Alors :
— Ordre du médecin ! répéta le brave homme, Vous ne rentrerez chez vous que si vous me faites la promesse de vous montrer raisonnable. Au besoin, s’il le faut, j’interviendrai moi-même auprès du père… Allons, c’est promis ?
— Oui, dit Jeanne pour en finir.
— Ah ! voilà qui est bien ! Je vous remercie. Vous venez de faire un grand plaisir à un vieil homme qui ne vous oubliera pas. Voici ma carte, mademoiselle. Si vous vous trouvez quelque jour dans l’embarras, écrivez-moi. Et, d’abord, vous m’informerez de la naissance, n’est-ce pas ? J’y tiens beaucoup. Montpellier n’est pas si loin et je me promets d’aller vous voir. Et puis vous recevrez sans doute la visite de ces braves gens qui sont très ennuyés, je vous assure, À nous tous, nous vous constituerons une famille… Allons, souriez.
Jeanne sourit, comme un enfant, et le médecin lui mit un baiser sur le front. Puis il rédigea une ordonnance et parla à Noémie Vincendet. Quand il se retira ils étaient tous réconfortés, sauf Jean qui ne disait rien.
Le soir venu, il remonta dans la chambre des « Ombres », frappa discrètement à la porte et entra.
— Mademoiselle, dit-il, je me suis tu, tout à l’heure, et maintenant je viens vous dire que vous pouvez compter sur moi aussi. On a eu des torts envers vous, mais nous les réparerons. Ne faites pas de bêtises, surtout. Vous me promettez à moi aussi, dites ?
Jeanne Verrier posa ses regards douloureux sur le visage du grand garçon, de ce paysan qui était plus noble et plus beau que Maurice de Rochas.
— Je ne sais pas ce que je ferai, répondit-elle, mais je sais bien que je n’oublierai jamais votre bonté.
Àpartir de ce jour-là, elle consentit à se nourrir, à se soigner et, bientôt, son état s’améliora.
Quand elle dut se séparer de ceux qui avaient été ses geôliers, elle ressentit en son cœur une nouvelle tristesse.