‹ Le Bonheur, si loin !Chapitre 4 sur 6 · 04

04

Lorsque Jeanne Verrier était rentrée chez elle, son âme était à peu près en paix, comme si les paroles du médecin, d’affection de la famille Vincendet eussent fondu en elle son ressentiment et détruit tous les ferments de révolte que la monstrueuse conduite de Maurice de Rochas y avait fait lever. Non seulement elle n’était plus animée d’aucune animosité à l’égard des paysans qui l’avaient hébergée mais, encore, quand elle pensait à eux, elle éprouvait une douceur que, depuis bien longtemps, elle n’avait pas connue.

Àl’amour qu’elle avait eu pour son amant s’était substituée de la haine. Maintenant cette haine elle-même se dissolvait et faisait place à du mépris. Et peut-être tout aurait fini par s’apaiser si un entrefilet, paru dans un journal de la ville, n’avait rallumé des tisons mal éteints. On y annonçait le tout prochain mariage de Maurice de Rochas avec mademoiselle Geneviève de Vineuil et l’on y parlait de l’honorabilité du jeune homme et de sa famille en des termes tels qu’une nouvelle colère fit remonter dans l’âme ulcérée de la jeune fille tout le venin qui s’y était endormi. Elle vit en pensée « l’honorable » marié au bras d’une nouvelle victime, car elle savait, Jeanne Verrier, que son odieux amant n’épousait Geneviève que pour sa fortune et qu’il ne l’aimait point, et qu’il la ferait souffrir comme elle-même avait souffert.

Maurice l’avait fait enlever parce qu’elle l’avait menacé de tout aller révéler à la famille de Vineuil. À présent qu’elle était encore libre, n’avait-elle pas pour devoir de mettre à exécution son projet ? Ne ferait-elle pas une bonne œuvre en même temps qu’une œuvre de justice ? Cependant, malgré tout ce qui grondait en elle, Jeanne hésitait en se rappelant la promesse qu’elle avait faite au docteur Martel, la parole qu’elle avait donnée à Jean.

Le destin allait forcer les événements.

Il y avait deux jours que Jeanne était rentrée dans son petit logement, quand la famille de Rochas reçut une lettre.

« Monsieur, avait écrit le médecin en s’adressant au père de famille, la jeune fille que vous aviez confiée aux bons soins de vos fermiers est maintenant, grâce à eux, en était de mener à bien sa grossesse, et mon devoir d’homme et de médecin m’a engagé à la renvoyer chez elle. C’est une responsabilité que j’ai prise et que ne sauraient partager les braves gens à qui monsieur votre fils avait donc l’ordre de la garder. Peut-être, connaissant son état, jugerez-vous humain de lui donner un secours. J’en appelle à votre conscience et je vous prie de croire, monsieur, à mes sentiments distingués. »

La tuile tomba en pleine quiétude.

— Ah ! j’avais bien raison, se plaignit le vieux Rochas, quand je redoutais la catastrophe. Elle, pour commencer ! Demain, Maurice, ce seront tes complices, Et tu n’es pas marié.

Maurice haussa les épaules.

— On verra bien, dit-il.

Le calme qu’il affectait n’était que de surface et une peur irrésistible se levait en lui. Après un assez long débat intérieur, il se résolut à aller trouver Jeanne, soit pour la menacer, soit pour essayer de l’amadouer selon l’accueil qu’elle lui ferait.

Il frappa un soir à sa porte et son ancienne maîtresse parut. À la vue de celui qui s’était si ignominieusement conduit à son égard, elle blêmit et murmura :

— Ah ! vous… Vous avez osé venir…

— Pourquoi pas, Jeanne ? répondit-il en avançant.

Il repoussa la jeune fille qui voulait lui barrer le passage, referma la porte et demanda :

— Avez-vous enfin réfléchi ? Oui, n’est-ce pas, Jeanne ? Vous avez compris que j’étais trop pauvre pour vous épouser et que votre intérêt même vous engageait à me laisser conclure ce mariage… cette affaire. Je dis votre intérêt parce que je ne vous oublierai pas, je vous en donne ma parole une fois encore ! Que j’aie enfin « le sac » et vous recevrez votre part. Et même, Jeanne, vous me verrez revenir à vous avec toute la passion…

Elle coupa le mensonge, l’imposture, d’un geste et de ce cri :

— Taisez-vous, misérable !

Puis, toute frémissante d’horreur et de courroux :

— Pourquoi êtes-vous revenu ? J’espérais pouvoir maîtriser mon courroux, ma haine ! J’espérais avoir assez de force pour oublier votre abominable trahison, pour élever seule et sans me plaindre l’enfant que je porte, votre enfant, infâme voyou !

Elle s’était reculée et Maurice marcha lentement vers elle,

— Mon enfant ! dit-il, En êtes-vous tellement sûre ?

Jeanne ne comprit pas tout d’abord. Elle crut qu’il doutait de son état, qu’il ne croyait pas qu’elle fût enceinte. Tandis qu’elle se faisait, il ajouta :

— Je vous ai fait transporter chez de braves gens à qui j’avais donné l’ordre de vous soigner. Vous auriez été bien, chez eux. Je vous aurais envoyé de l’argent et vous auriez pu être heureuse.

— Heureuse, avec un bâtard dans le sein !

— Eh bien ! insista-t-il, est-ce ma faute ? Évidemment, j’aurais pu penser qu’il y avait, là-haut, un gars « costaud », un solide gaillard qui ne doit pas avoir froid aux yeux…

Alors Jeanne comprit ce que, tout à l’heure, il avait voulu dire. Un cri monta de sa gorge et mourut à ses lèvres. Elle se précipita vers un meuble, ouvrit un tiroir, y saisit une petite arme qui avait appartenu à son père et demeurait chargée depuis des années, et se retourna brusquement face au monstre qui, surpris, n’avait pas bougé.

Àla vue du revolver, il se précipita en criant :

— Vous êtes folle ! C’est un odieux chantage !…

Il allait saisir le poignet qui tenait l’arme braquée quand le coup claqua comme la mèche d’un fouet.

Maurice, qui avait reçu la balle en pleine poitrine, s’écroula. Alors, ivre de douleur, ivre de haine, Jeanne voulut décharger le barillet à bout portant. Mais l’arme s’était enrayée et plus aucun projectile ne vint frapper le blessé dont le sang s’écoutait sur le parquet.

Alors elle parvint à se dominer, à retrouver son calme et à reprendre la direction de son esprit. Lentement, elle s’habilla et sortant, laissant là sa victime qui devait être morte, car elle ne bougeait plus et ne gémissait point.

Jeanne Verrier savait où se trouvait le commissariat de police de son quartier car maintes fois, étant seule au monde, elle y avait été appelée. Sortie de chez elle, elle s’y rendit et relata froidement au secrétaire ce qui s’était passé. Elle était assez calme pour qu’on la crût.

— Vous vous êtes mise dans de sales draps, dit le secrétaire. Voilà ce que c’est que d’être si jolie !

Et il la dévisagea, laissant luire dans son regard une flamme de désir, cette même flamme qui avait brillé dans les yeux de Jean Vincendet aussitôt qu’il avait vu Jeanne.

Jeanne ne répondit pas, n’ayant pas même prêté attention au compliment. Elle entendit :

— Il va falloir rendre des comptes et la justice n’est pas toujours tendre pour les héroïnes de drames passionnels.

— Oh ! la prison ou la mort… dit Jeanne ; le plus tôt sera de meilleur.

Le secrétaire donna des ordres et un agent de permanence emmena la « meurtrière » dans une petite salle où elle attendit l’arrivée du commissaire. Quand il l’eut fait appeler, elle dut recommencer son récit. Mais le calme qu’elle avait pu garder l’abandonna et ce fut en sanglotant qu’elle acheva sa douloureuse confession.

Dès lors, elle ne sut plus exactement ce qui se passa. Plus tard, quand elle fut enfermée en cellule, elle se revit chez elle, devant le corps de son amant, entre des hommes qui l’interrogeaient, lui faisaient préciser des détails, lui posaient des questions qui lui paraissaient oiseuses.

Maurice de Rochas était-il mort ? Elle ne savait plus rien, s’efforçait à ne penser à rien. Elle désirait mourir et mourir le plus tôt possible.

Elle s’évanouit à plusieurs reprises, demeura longtemps terrassée par ses syncopes et se retrouva dans un lit d’infirmerie. Ce fut là qu’un avocat vint l’interroger pour la défendre. Il l’engagea à espérer, lui apprit que la victime n’était pas morte, que les médecins répondaient de sa guérison, mais que le mariage projeté n’aurait pas lieu.

Deux mois plus tard, Jeanne comparaissait devant la Cour d’Assises.

Page 1