05
Il semblait à Jeanne Verrier qu’elle sortait d’un cauchemar. Une pile de journaux devant elle, elle relisait le compte rendu des débats de la Cour d’Assises et s’étonnait de ce qui s’y était passé. Elle avait vu venir la victime à la barre, mais elle aurait été incapable de se remémorer les termes de sa déposition. Elle y avait ensuite vu apparaître le vieux Philippe Vincendet et le docteur Martel. Qu’avaient-ils dit ? Il lui fallait les journaux pour le savoir.
Elle apprenait ainsi qu’au cours de la plaidoirie de son défenseur, elle s’était évanouie une fois encore, qu’il avait fallu l’emporter, et que lorsque le jury était rentré avec des « non » à toutes les questions qui lui avaient été posées, l’assistance avait applaudi.
Maintenant, elle était libre. Libre de souffrir en pensant à l’enfant qui naîtrait dans trois mois, libre de crever de faim…
Elle avait, le matin, reçu une enveloppe qui contenait un billet de mille francs, avec ces mots-là :
« Ma chère enfant, ayez du courage. »
Le mot était signé :
« Docteur Martel. »
Du courage ! Quand on a éprouvé, à vingt ans, la plus amère des déceptions, quand on est seule au monde et qu’on va être mère d’un bâtard, peut-on avoir du courage ?
Jeanne Verrier se passait, par instants, la main sur le front, comme pour en exprimer sa souffrance qui y montait en fièvre.
Elle sursauta, surprise par les coups qu’on frappait à sa porte. À un deuxième appel, elle réalisa que quelqu’un venait la voir. Alors, lentement, elle rangea ses journaux, rajusta sa robe et alla ouvrir. Deux femmes redescendaient d’escalier. En entendant le bruit de la porte, elles se retournèrent, et la plus âgée, dans un sourire contraint, demanda :
— Mademoiselle Verrier ?
— C’est moi, répondit Jeanne.
Les deux femmes remontèrent.
— Veuillez nous excuser, dit celle qui avant posé la question ; pouvez-vous, mademoiselle, nous accorder quelques instants d’entretien ?
Et quand elles furent sur le seuil :
— Que désirez-vous ? demanda Jeanne.
— Madame de Vineuil, dit la dame, et ma fille.
Jeanne se sentit chanceler et ne sut que balbutier
— Mesdames… pardonnez-moi.
Elle s’effaça pour les laisser entrer, leur offrit des chaises, s’assit devant elles, comme si elle eût dû encore être jugée, et répéta :
— Pardonnez-moi.
— Ma pauvre enfant, dit la mère. Pourquoi n’avoir rien dit… avant ?
— Je ne sais pas. Je voulais, non pas me plaindre, je voulais vous prévenir… J’ai hésité… Et puis, il m’a fait enlever ; on m’a séquestrée, et quand j’ai recouvré la liberté, je suis restée ici, chez moi, sans volonté jusqu’à l’heure où il est venu m’outrager, me menacer… me proposer un marché infâme. Vous auriez été sa femme, mademoiselle, et moi… sa maîtresse. Il m’aurait donné votre argent…
La jeune fille, Geneviève, pleurait.
— Je vous ai fait souffrir, dit Jeanne. Vous l’aimiez comme je l’ai aimé, jadis… Vous aviez fait le rêve que j’ai fait, et c’est moi qui l’ai brisé.
Geneviève se leva, vint près de Jeanne et, lui passant ses bras autour du cou :
— Vous m’avez sauvée, dit-elle dans ses larmes.
Elles pleurèrent toutes les deux, communiant dans leur douleur. La douce voix de M de Vineuil s’éleva :
— Vous allez être maman, mademoiselle. Il faut que votre enfant ne manque de rien. Nous sommes venues pour vous exprimer notre sympathie et pour vous dire aussi que nous vous offrons toute notre aide.
— Je vous remercie, répondit Jeanne, mais je n’ai besoin de rien. Si Dieu ne m’appelle pas auprès de lui, je saurai être courageuse.
— Vous le serez, nous en avons la certitude ; mais il ne faut pas que votre enfant souffre ; et ma fille, si vous le voulez bien, sera un peu, elle aussi, sa maman. Vous êtes sans famille, n’est-ce pas ? Voulez-vous, mon enfant, que Geneviève soit la marraine du bébé qui va naître ?
— Oh ! madame, dit Jeanne bouleversée.
— Vous acceptez, n’est-ce pas ?
— Vous acceptez ? répéta Geneviève. Il me semble, maintenant, que nous sommes deux sœurs…
— Pourquoi êtes-vous si bonne ? Moi, une criminelle, une fille perdue, ai-je mérité tout cela ?
— La douleur rachète toutes les fautes, assura M de Vineuil. Et vous avez tellement souffert ! Tellement plus que Geneviève ! Nous reviendrons vous voir, mademoiselle, Accueillez-nous comme deux amies.
— Merci ! Merci ! Oui, vous serez toujours les bienvenues dans cette pauvre demeure où votre bonté me donnera le courage de vivre et de me consacrer au petit être innocent dont je veux faire un homme, un honnête homme, si le Ciel vient, lui aussi, à mon secours.
Les deux visiteuses se levaient quand on frappa encore à la porte.
— Qui donc, se demanda à mi-voix Jeanne, vient encore me voir ? Le docteur Martel, peut-être ? Mesdames, veuillez m’excuser.
— Nous nous retirons, dit M de Vineuil.
Elles allèrent ensemble à la porte que Jeanne ouvrit. Une exclamation échappa à ses lèvres :
— Oh ! vous, monsieur Jean !
C’était Jean Vincendet, le grand garçon loyal qui, le premier, avait versé un peu d’espoir dans l’âme de la désespérée. Il se troubla en apercevant les deux visiteuses, les salua gauchement et s’effaça.
— Veuillez entrer, monsieur, dit Jeanne.
Et elle confia tout bas, à ses visiteuses, comme pour s’excuser :
— C’est le fils des fermiers Vincendet… Il a été très bon pour moi, là-haut… où M. de Rochas m’avait fait emporter.
Elle remonta les quelques marches qu’elle avait descendues et ferma la porte quand elle fut rentrée derrière Jean. Le jeune garçon était rouge de confusion et tournait son chapeau entre ses mains sans rien pouvoir dire. Jeanne, troublée, elle aussi, par la présence de ce beau gars, lui tendit la main en murmurant :
— C’est très gentil d’avoir pensé à moi, monsieur. Je n’ai pas encore eu le temps de remercier vos parents à qui je me propose d’écrire.
Il demanda alors :
— Pourquoi ne viendriez-vous pas là-haut, au « Bout du Monde », pour leur dire de vive voix ?… Oh ! ce n’est pas que vous ayez à nous dire merci, parce que nous avons mal agi… Mais ça leur ferait plaisir, aux vieux.
Jeanne secoua la tête.
— Non, monsieur ; on n’accueille pas avec plaisir une meurtrière. Oubliez-vous que j’ai voulu tuer un homme ?
— Vous vous êtes défendue : c’était justice. Le criminel, c’est lui. Mais il faut oublier. Est-ce que vous viendrez nous voir, mademoiselle ? Je vous répète que mon père et ma mère en auraient un grand contentement. Et moi… moi.
Il abaissait parfois ses regards vers la taille de la future maman, dont on discernait à peine l’état et, alors, sa gêne devenait plus intense et plus visible.
Jeanne ne pouvait point ne pas voir ce qui triturait l’âme et l’esprit de Jean. Si elle n’avait pas été jolie comme elle l’était, si elle avait eu le visage de Geneviève de Vineuil, il n’eût pas été là à la regarder et à souffrir. Sa beauté l’avait perdue. Devait-elle perdre ce garçon qui, l’éblouissement passé, verrait les réalités toutes crues et regretterait amèrement un acte irréfléchi ?
— Monsieur Jean… commença Jeanne.
Il l’interrommpit :
— Pourquoi me dites-vous monsieur ? Je suis Jean, tout court. Jean, pour vous…
— Non, mon ami ; vous êtes monsieur Vincendet, un très brave garçon qui m’est très sympathique, à qui j’ai beaucoup de reconnaissance, mais qui doit oublier, dès maintenant, une pauvre fille que la honte et le remords bourrèleront toujours. Une fois encore, je vous remercie pour votre démarche. Dites à vos parents que je garderai d’eux un fervent souvenir, Soyez heureux, monsieur. Épousez quelque bonne et franche paysanne, aimez-la bien et…
Elle dut s’asseoir soudain, vaincue par son émotion. Alors, il se pencha, s’accroupit, lui prit la main et dit, balbutia :
— Je veux vous emmener là-haut, là-haut au « Bout du Monde », qui sera notre bien parce que les Rochas ruinés nous l’ont vendu. Mes parents m’ont bien traité de fou, oui… quand je leur ai annoncé que je vous aimais ; que je voulais faire de vous ma femme… Mais ils m’ont vu si malheureux… Et ils vous aimaient, tout au fond d’eux-mêmes, eux aussi. Alors, tous, nous chercherons à vous rendre heureuse. L’enfant… Eh bien ! Il arrive souvent que des hommes épousent des veuves. Ce sera comme si vous aviez perdu votre mari. Je sais bien que j’aimerai cet enfant, allez ! parce qu’il sera votre chair et pas celle de l’autre. Mademoiselle Jeanne, si je savais bien parler, je crois que j’arriverais à vous faire entendre mon cœur. C’est parfois dur d’être paysan et de ne pas savoir dire ce que l’on sent, tout au fond de soi. Je vous aime… Ah ! je vous aime…
Il sanglota, et Jeanne, très émue, sécha ses yeux de sa fine main. C’était tellement émouvant de voir ce grand garçon si fort, pleurer !
— Laissez-moi, supplia-t-elle. Vous me bouleversez ; je ne sais plus où j’en suis. Je… Ah ! Jean, Jean mon ami, si je vous avais connu plus tôt…
— Ne me renvoyez pas, mademoiselle Jeanne ; je souffrirais comme vous avez souffert, et plus encore. Dites-moi…
— Oui, Jean, vous reviendrez me voir et j’irai chez vous, là-haut, saluer votre père et votre maman. Dites-le-leur. Mais attendons que… ce soit fini… J’irai vous voir avec mon enfant. Alors, vous aurez réfléchi ; alors, vous me verrez mieux… Vous…
Elle se tut soudain, brisée, près de s’évanouir. Il se releva, la prit dans ses bras puissants, osa appuyer ses lèvres sur les yeux ruisselants de lourdes larmes. Elle ne se défendit plus. Il prononça avec ferveur :
— Jeanne… mon amour !