IV Le coup d’État
— Soit : c’est la dictature ! me dit le naïf, mais ce n’est pas le coup d’État. Le général Boulanger n’a-t-il pas dit à Nevers : « L’histoire n’aurait rien à reprocher à Louis-Bonaparte s’il s’était borné à prendre le pays comme juge suprême. »
— Eh ! ne vois-tu pas que cette phrase même contient la théorie du coup d’État. C’est ce que Louis-Napoléon Bonaparte appelait « sortir de la légalité pour rentrer dans le droit. » Il brise la Constitution, et se fait plébisciter.
Mais pour être sûr que le pays ne lui donnerait pas tort, il emprisonne ses adversaires et massacre les gens sur le boulevard. Dans les départements, il fait la chasse à ceux qui défendent la République ; il guillotine et fusille les défenseurs de la République, il déporte et exile les autres ; il défend aux journaux d’écrire, sinon pour chanter ses louanges ; aux gens de parler, sinon pour célébrer ses vertus.
Mis à même, le général Boulanger agirait-il autrement ?
Il insinue qu’un coup d’État se fait à l’amiable, et qu’il pourrait casser une Constitution et confisquer un pays sans avoir recours aux moyens de Louis-Napoléon Bonaparte. Cette naïveté prouve la confiance, poussée jusqu’à l’abus, qu’il a dans la crédulité de ses partisans.
Il lui était réservé d’ajouter à toutes ses promesses de charlatan le coup d’État anodin et bénin.
Les hommes du Deux-Décembre ne s’y sont pas trompés, et l’ont salué comme frère. De Maupas, sur son lit de mort, lui a rendu hommage, comme Berryer, sur son lit de mort, rendait, il y a vingt ans, hommage à Baudin !
Il était encore Ministre de la guerre, que M. Delafosse allait le trouver et lui disait : — « Devenez le maître ! prenez la dictature militaire ! » et que le général Boulanger répondait à cette proposition de trahison en l’invitant à déjeuner.
Depuis, M. Laguerre, à un rédacteur du Nouvelliste de Rouen, disait : « Je ne serais pas, à la rigueur, ennemi d’un coup de force qui briserait la résistance du Sénat et celle du Président. »
— Et la Constitution ? demanda le journaliste, qu’en faites-vous dans tout cela ?
« M. Laguerre sourit avec un léger haussement d’épaules. »
Mais M. Laguerre n’eût-il rien dit, M. Boulanger n’eût-il pas rendu hommage à Louis-Napoléon Bonaparte, ne serait-il pas entouré d’hommes du Deux-Décembre et de leurs descendants, que j’aurais le droit de considérer la politique de M. Boulanger comme celle du coup d’État, car c’est son seul dénouement !