VI La moralité politique du boulangisme
Les moyens de propagande politique dont se servent M. Boulanger et ses partisans, nous indiquent les scrupules qu’il apporterait dans le Gouvernement de la France, si jamais il arrivait au pouvoir.
Déjà, il trouve moyen de supprimer la liberté des électeurs par ses escouades d’agents payés, de camelots, de gens embauchés pour tout faire, sous la direction de Wallet, ancien directeur de la Sûreté. Ils se précipitent sur le département où il opère. Se présente-t-il ? Non-seulement ils l’acclament, mais ils assomment ceux qui protestent ou simplement ne partagent pas leur enthousiasme.
Ya-t-il une réunion ? Ils s’y précipitent, envahissent la tribune, et ne permettent que les cris de : Vive Boulanger !
En même temps, il les munit de sifflets à roulette contre ses adversaires.
Ces misérables moyens montrent le respect que le général Boulanger et ses amis ont pour le suffrage universel qu’ils prétendent défendre : ils procèdent par intimidation et par corruption.
On le voit se promener avec l’écharpe de député — qu’il veut déchirer dans l’avenir — sur son pardessus, afin qu’il n’y ait pas d’erreur sur sa personne : C’est lui ! Le voilà ! Ecce homo !
On distribue des chromolithographies qu’on lui envoie de Hambourg (Allemagne), où il est représente en bellâtre, couvert de galons d’or et de croix, de plumes.
Ces procédés sont connus, ils sont ceux de Mangin, de Barnum, et autres charlatans plus ou moins célèbres. Ils réussissent auprès des ignorants et des badauds.
Quant à moi, ils suffiraient pour m’empêcher d’être boulangiste.
Et ici je pose une question à tous les partisans du général Boulanger.
D’où vient l’argent ?
Non-seulement il dépense de l’argent dans un but politique, mais il en dépense encore largement pour ses besoins personnels. D’où vient l’argent ?
Il y a eu en Angleterre, pour des œuvres politiques et sociales, de larges souscriptions ; il y en a eu aussi en France mais elles se faisaient à découvert.
Ici, elles sont mystérieuses.
Le général Boulanger a dit qu’il avait reçu 400,000 francs d’Amérique, de connaissances qu’il avait faites lors de sa mission militaire au centenaire. Ce serait la preuve qu’il avait eu une singulière manière de la comprendre.
On est en droit de supposer qu’il en a reçu du comte de Paris ou de ses amis et de certains bonapartistes.
Si c’est de l’argent de l’étranger, il contracte, dans le but de devenir le maître de la France, des dettes qu’il faudra qu’il paie. Comment ? Monopoles, fournitures d’armée, influences de toutes sortes.
Je ne peux pas comprendre par quel artifice le général Boulanger concilie son patriotisme et ses obligations.
S’il touche de l’argent des monarchistes et des bonapartistes, est-ce donc pour rien ? n’est-ce pas à la condition qu’il en fasse œuvre contre la République ?
Comment concilie-t-il ses cris de : Vive la République ! et les ressources qu’il accepte pour la détruire ?
De toutes manières, le général Boulanger est un homme en commandite. Il y a des gens qui pontent sur lui ; il a un parti de bookmakers dont il est l’enjeu !
En même temps, lui et ses partisans parlent avec dédain « de la corruption du régime parlementaire, » et « de ses hontes, » et « de ses gaspillages, et des compétitions qui l’avilissent. »
C’est bien le même général Boulanger qui, dans un souper de rastaquouères et de filles, leur a promis de les débarrasser de la « voyoucratie » pour la remplacer par le règne « des honnêtes gens » — le leur !
Le général Boulanger n’a qu’un point fixe dans son orientation politique : « Arracher la France aux institutions libres pour en faire sa proie. »
Ce mot, qu’il ose appliquer aux autres, résume l’idéal rapace qu’il poursuit avec ses commanditaires et ses complices.