CHAPITRE III - L’ARMATURE
On frémit de penser qu’il va falloir devenir sérieux, et après ces portraits d’un autre âge qu’à moins d’une improbable érudition tu ne saurais guère taxer de faux, lecteur, te servir une philosophie sociale où tu te flattes d’être compétent.
Au rebours de ce que Descartes a dit, le bon sens n’est point du tout la chose du monde la mieux partagée, et l’on ne se pique, en France du moins, qu’assez médiocrement d’en être pourvu; chacun s’y croit, en revanche, doué de la faculté de raisonner.
Je note ici une confusion assez commune: ce n’est pas une même chose de faire des raisonnements ou des «considérations». Tous les hommes sains d’esprit raisonnent de même, au lieu que leurs points de vue sont personnels. Il est aussi des hommes peu suspects d’imbécillité, et que la maison de santé ne guette pas, qui n’ont pas du tout de points de vue, faute d’imagination.
Voilà le mot qui doit nous rassurer. Tant que l’on fait de l’information ou de l’histoire, on est l’esclave du document. Dès que l’on philosophe, on peut se livrer aux caprices de l’imagination, qui a un autre nom: la fantaisie.
Je me rappelle qu’au lycée nous étions atterrés, mes camarades et moi, quand notre professeur d’histoire nous donnait pour sujet de rédaction: Considérations sur l’état de l’Europe en 1610 ou sur le règne de Louis XV. Nous sentions le sol manquer sous nos pieds, nous ne connaissions pas notre avantage. Ceux qui ne savaient rien, qui n’avaient aucune précision ni aucune solidité, triomphaient dans ces exercices. Ils écrivaient tout ce qui leur passait par la tête. Quel exemple, quel réconfort pour les scrupuleux que leur probité incommode!
Le paradoxe n’est pas défendu. Il est d’un grand secours.
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J’en veux avancer un, que je tiens vrai. J’ai ma conscience pour moi.
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L’heure est venue de découvrir ce qui se cache sous le masque de la bourgeoisie, en termes plus pompeux de démonter l’armature qui la soutient. Les moralistes l’ont fait si souvent que l’on mériterait le reproche de La Bruyère, de répéter ce qui est dit depuis plusieurs siècles, si l’on n’avait dessein de dire justement le contraire.
C’est un dogme que l’armature de la bourgeoisie est d’argent fin. La cache-t-elle sous soi par avarice, par pudeur ou par un comble de vanité, honteuse d’imiter ces femmes de certains pays d’Orient qui portent leurs sequins en colliers ou en bracelets? Qu’elle la dissimule ou que même elle l’exhibe, les critiques des mœurs ne diffèrent point d’opinion là-dessus. La Rochefoucauld a dit que «les vertus se perdent dans l’intérêt, comme les fleuves se perdent dans la mer»: ils ne doutent pas que la fin (ou plutôt l’origine) de toutes les vertus et de tous les défauts bourgeois ne soit l’intérêt d’argent. C’est contre ce dogme que j’ose m’inscrire en faux.
On n’essaie point de nier qu’au commencement le cens et la bourgeoisie n’aient été des termes voisins, peut-être inséparables, non pas toutefois synonymes. Un certain avoir était la condition de la bourgeoisie, mais n’était point la bourgeoisie elle-même, et le populaire ne s’y trompait pas; car entre les divers avantages des bourgeois, celui qu’il trouvait plus enviable n’était pas leur privilège proprement dit, mais les faveurs de la fortune, qui leur permettaient de l’acquérir et de le conserver.
Que dès lors «riche bourgeois» fût un pléonasme et qu’il suffît de dire «bourgeois» tout court, cela est hors de doute. En revanche, le mot «riche» employé seul n’est pas suffisamment déterminé. Il est plusieurs façons d’être riche, et il est une façon bourgeoise. Le bourgeois, par définition, est l’homme qui vit--et qui peut vivre--de ses revenus, à quoi il faut ajouter ses gains. Ceci implique, en deux mots, tout un système financier dont le principe est l’équilibre, ou mieux l’excédent des recettes sur les dépenses, et toute une morale dont la règle essentielle est la probité, dont l’âpreté est l’écueil.
Mais ceci implique également un certain état social ou économique, et si cet état n’est plus, et s’il est encore des bourgeoisies, n’en doit-on pas inférer que l’essence et la définition du bourgeois est ailleurs, enfin qu’elle est plutôt dans l’esprit que dans la matière?
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Sans remonter jusqu’à la nuit des temps, et en ne faisant d’observations que sur le vif d’hier, on a pu surprendre, chez des bourgeois caractérisés, de ces échappées qui n’étaient d’abord que pour le plaisir ou, à leur insu, pour l’exercice, mais qui témoignaient qu’ils pourraient un jour ou l’autre, tout en demeurant bourgeois, sortir utilement de leur caractère, si les circonstances les obligeaient à cette évasion.
La Sagesse des nations, qui est une sotte, s’est peut-être flattée d’une grande découverte quand elle a osé dire que les gens ont les qualités de leurs défauts et réciproquement. C’est la plus banale chose du monde et la moins digne de remarque. Ce qui est piquant est un instinct de contrariété fort commun, secret, qui nous tente, non pas d’exagérer nos vertus jusqu’aux vices ou nos vices jusqu’aux vertus correspondantes, mais de pratiquer les vices ou les vertus que nous n’avons point, et de démentir notre nature: il nous intéresse peu de la forcer.
Si, par exemple, il est naturel aux bourgeois d’être économes ou, tranchons le mot, avares, ils n’imagineront pas de joie plus raffinée que d’être généreux ou prodigues par exception, et même il ne leur déplaira point que l’exception ne soit pas trop rare. L’habitude héréditaire des placements de père de famille leur inspire le goût des placements à fonds perdus et des prêts sans espoir de remboursement. Ils se blaseraient vite de la sécurité, s’ils ne la tempéraient par le risque. Enfin, les plus sévères sur la règle des mœurs se font une fête de saisir les occasions ou les prétextes qui leur permettent, non pas de l’enfreindre, non pas de la tourner, mais de la suspendre pour un temps plus ou moins long.
Je n’ai pas écrit sans dessein qu’ils «se font une fête». Le caractère des individus (c’est l’idée de Platon, dans la République) est une sorte de cité qui a sa constitution et ses lois. On a bien ouï parler des Saturnales (je passe un peu brusquement de la Grèce à Rome, mais c’est toujours le monde antique); on sait que, durant ce carnaval, les esclaves portaient les insignes de la liberté, les hommes libres faisaient par jeu des besognes d’esclaves, enfin tous changeaient d’emploi. Les bourgeois raffolent de ces saturnales privées dont leur for intérieur est le théâtre, et à la faveur desquelles chacun des traits essentiels de leur caractère est suppléé momentanément par le trait le plus opposé. Les principaux de ces travestissements sont la curiosité de la dépense, celle de l’aventure et celle du voyage, qui semble jurer terriblement avec leur instinct sédentaire.
Le contraste est même si brutal, si peu nuancé, qu’on l’explique avec apparence par une simple réaction machinale, et de même cet étrange phénomène de gens que l’aventure séduit, justement parce qu’elle leur est en abomination. La curiosité de la dépense mérite une analyse plus subtile.
Notez qu’il ne s’agit pas ici de luxe, que les moyens du bourgeois lui ont toujours permis, plus même qu’aux hommes nés, mais de superflu, et d’un superflu, par hypothèse, secret: il faut donc écarter les mobiles de la montre et de la vanité. On en vient à se demander s’il n’y a pas quelque rapport entre ces fantaisies de superfluité et le préjugé bourgeois de l’équilibre qui n’est pas assuré par la balance mais par l’excédent. On en devrait conclure que nul ne sent mieux que le bourgeois la nécessité du superflu, et je me verrais obligé, cette fois, d’avouer qu’il a le défaut d’une au moins de ses qualités; mais on m’accordera que ce n’est guère le défaut où l’on s’attendait, car il semble que cette manie héréditaire de mettre en réserve trop d’argent le dût incliner plutôt à thésauriser qu’à jeter ses écus par la fenêtre.
Quant au goût du lointain voyage, il ne fut dans l’origine qu’une velléité intermittente de déplacement, et encore bien plus timide qu’aujourd’hui; mais c’est qu’il n’y a pas si longtemps, pour contrarier ou pour agacer l’instinct sédentaire, il n’était pas indispensable d’accomplir le tour du monde: il suffisait de faire ce qu’on osait appeler «un voyage» en Normandie ou en Bretagne.
Au cours de ces vacances, les deux principes vraiment fondamentaux de la bourgeoisie, l’économie et la conduite, étaient, si l’on peut dire, rapportés pour un temps plus ou moins long, ou sine die en vertu de deux principes exactement contraires, savoir que hors du domicile légal tout devient permis, et qu’il ne faut regarder à aucune dépense, autrement mieux vaudrait demeurer chez soi.
J’ai connu un bourgeois rassis, qui, au repos, épluchait ses comptes chaque soir et se refusait le plus chétif crédit pour ses menus plaisirs; mais les prix les plus exorbitants ne lui faisaient point peur, dès qu’il avait un caprice pour quelque malle du dernier modèle ou pour une trousse ingénieuse.
Je pourrais bien également citer des traits à peine croyables de dévergondage hors frontières ou hors barrière, mais une pudeur bourgeoise me retient; d’autant que je n’écris point ceci sur les grands chemins, mais dans mon fauteuil, devant mon bureau et de sang-froid.
Ces divers symptômes, qui trahissaient dès longtemps comme une lutte intestine de la bourgeoisie contre toutes ses raisons d’être, pouvaient naguères amuser les sceptiques ou effrayer les censeurs à courte vue. Maintenant ils nous rassurent, et nous apercevons bien que, si nous subsistons encore dans un monde nouveau dont toute l’ordonnance est à l’envers de notre tempérament, nous le devons sans doute à cette heureuse faculté de nous adapter, en d’autres termes de nous démentir, et de retourner pour ainsi dire la veste de notre bourgeoisie.
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Les phénomènes proprement révolutionnaires qui ont bouleversé toute ton économie, lecteur bourgeois, ami lecteur, sont de toi si bien connus et si fréquemment ont troublé ton sommeil, qu’il suffira d’un mot pour te les rappeler. Insister serait oiseux, peut-être cruel.
Le premier coup t’a été porté quand on s’est avisé que la doctrine du bas de laine pouvait n’être point à l’abri de toute critique. Tu as témoigné aussitôt une faculté de généralisation admirable, tu as renoncé par patriotisme à l’épargne, qui, après avoir été l’une des forces de la France, menaçait d’être une de ses faiblesses, et de paralyser son crédit à force de l’assurer. Est-ce ta faute si ton patriotisme s’est trouvé d’accord avec ton intérêt?
Peut-être aussi as-tu attendu pour philosopher sur l’esprit d’entreprise et pour mettre le risque à la mode que les placements de père de famille fussent devenus des placements de dupe, que le coût de la vie, l’incertitude des revenus et jusqu’à celle des changes t’obligeât de renoncer à l’ancien équilibre de ton budget, de régler les recettes sur les dépenses et non les dépenses sur les recettes, et de faire le plus possible d’argent. Tu n’as point, en t’y résignant, démenti ta sagesse héréditaire, tu l’as seulement assouplie. Que resterait-il cependant de l’armature bourgeoise si elle ne consistait qu’en des règles d’économie que tu as quasi toutes mises à l’envers? Or la bourgeoisie demeure, c’est donc, encore un coup, qu’elle a une autre raison d’être que son entente traditionnelle de l’intérêt.
On ne doutera pas de le dire, dût-on exciter l’étonnement: le principe de la bourgeoisie est le même que celui de la république: selon Montesquieu, c’est la vertu.