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CHAPITRE IV

DIALOGUE PHILOSOPHIQUE SUR LE SUJET DE LA VERTU BOURGEOISE

Newton l’a dit: on arrive lentement à la connaissance de la vérité, en y pensant toujours; mais, à moins d’être Newton, on y pense et l’on ne sait pas que l’on y pense: le cheminement de l’esprit est souterrain, la conscience ne pénètre pas si avant, et nous avons le plaisir menteur d’une révélation ou d’une intuition brusque, chaque fois que nous faisons une découverte.

La joie que nous en éprouvons est moins celle du savant que celle de l’enfant, qui invente le monde toutes les cinq minutes, et jusque dans l’âge le plus avancé, elle nous rajeunit.

Si la vérité neuve qui nous frappe soudain la vue heurte un peu les idées communes, si elle a un air de paradoxe, notre joie s’assaisonne d’une fierté mêlée d’un rien d’inquiétude. Nous nous butons à l’opinion qui nous alarme, et nous permet de témoigner à nos propres yeux que nous avons le courage de nos opinions; mais nous ne serions pas fâchés de nous assurer des alliances. Lorsque je m’avisai tout d’un coup que le principe de la bourgeoisie est la vertu, je ne me dissimulai point que j’étais pour le moment seul de cet avis, et je résolus d’y rallier au moins une autre personne. Je fis part de ma belle trouvaille à mon jeune ami Xavier.

Je me flattais bien, comme j’ai dit plus haut, de l’étonner; mais l’étonnement, qui ne va jamais sans admiration, a des façons plus respectueuses, et Xavier se contenta de me rire au nez.

Je me piquai, je lui reprochai de n’être pas sérieux.

--C’est vous qui ne l’êtes pas, me dit-il, et c’est moi qui pourrais le prendre mal. Pourquoi me traitez-vous comme un gamin et vous moquez-vous de moi? Vous n’oseriez point parler de vertu bourgeoise à l’un de vos contemporains. Il ferait ce que je viens de faire non sans raison, et dont cependant je m’excuse: il rirait. Voyons, monsieur, les bourgeois ont tous les vices!

--On le saurait.

--C’est bien ce que je dis, on le sait; même moi, qui n’ai guère vécu, mais qui ai lu considérablement.

--Et où prenez-vous cela?

--Chez mes auteurs, notamment chez Flaubert, qui a maintes fois dressé la liste des dépravations bourgeoises: il y comprend de telles monstruosités que je n’oserais vous la citer tout entière; devant vous, je rougirais.

--Xavier, dis-je, vous me reprochez de vous traiter comme un enfant, et jamais vous ne m’avez mieux témoigné votre enfantillage. Les pires préjugés sont les préjugés à rebours, et celui de la dépravation bourgeoise est un de ces préjugés-là.

--Réplique facile! Démontrez donc plutôt qu’à l’endroit ou à l’envers c’est un préjugé.

--Ne vous semble-t-il pas, dis-je, Xavier, que nous mettons la charrue devant les bœufs, et que nous ne saurions décider si nous devons accorder ou refuser la vertu aux bourgeois, sans avoir défini au préalable ce que nous entendons par la vertu?

--Soit, dit-il; mais, si nous ne l’avons pas défini d’abord, la faute n’en est pas à moi, puisque c’est vous, comme de coutume, qui conduisez l’entretien.

--O Xavier, dis-je, si la modestie me défend de me comparer au bienheureux Socrate, vous du moins vous m’avez souvent rappelé les disciples éveillés et mièvres par qui ce grand sage se plaisait à se faire agacer. Mais vous n’avez jamais évoqué ce souvenir mieux qu’aujourd’hui. Xavier, aujourd’hui, vous êtes le jeune Ménon, né à Larisse, élève du redoutable Gorgias. Il avait posé à Socrate cette question: «La vertu peut-elle ou non être enseignée?» Socrate lui dit tout d’un coup: «Comme l’on voit bien, ô Ménon, que tu es beau et que l’on t’aime encore!--Pourquoi me dis-tu cela? fit le jeune sophiste surpris.--C’est, repartit Socrate, qu’à l’exemple de ceux qui sont aimés, tu raisonnes avec une mauvaise foi admirable, et que tu sais à merveille l’art de détourner la conversation.»

--Monsieur, dit Xavier, j’avoue que ces trois répliques sont ravissantes, et que l’on ne saurait plus joliment envelopper une critique dans un compliment. Je ne déciderai pas moi-même si je mérite le compliment, mais encore une fois c’est contre vous que la critique se retourne, car si nous cheminons de travers, celui qui me mène par la main en est seul coupable.

Je repris:

--«O Ménon, dit Socrate, ne crois-tu pas qu’avant d’examiner si la vertu peut être enseignée, nous ferions bien de définir la vertu?» O Xavier, ne le croyez-vous pas aussi?

--Oui, je le crois!

--Eh bien, je vous écoute.

--Monsieur, dit Xavier, je sens bien que c’est à moi de trouver la définition, puisque, selon notre ordinaire, c’est vous qui interrogez; mais il me semble que nous allons perdre bien du temps, au lieu que nous en gagnerions si vous aviez la bonté de me révéler sans plus attendre la définition de la vertu que trouvent Ménon et Socrate au terme de leur entretien.

--Ah! dis-je, c’est qu’ils en trouvent plusieurs dont pas une ne les satisfait, et ils se séparent sans avoir rien décidé; ou plutôt ils renoncent à leur vaine recherche bien avant de se séparer, et Socrate se résigne de guerre lasse à examiner, comme le lui demandait Ménon, si la vertu peut être enseignée, sans savoir au juste ce que c’est que la vertu.

--Pourquoi, dit Xavier, ne suivons-nous pas un si vénérable exemple? Est-il, après tout, nécessaire de savoir ce que c’est que la vertu pour examiner si elle est ou si elle n’est point l’apanage de la bourgeoisie?

Comme il me voyait hésiter, il me dit avec sa pétulance coutumière:

--Parbleu! j’ai une idée! Vous avez cité l’Esprit des lois. Vous m’avez dit que le principe de la bourgeoisie est celui même de la république, «selon Montesquieu». J’imagine que Montesquieu ne se contente pas de poser ce principe, et qu’il le définit.

--Hélas! dis-je, pas beaucoup mieux que Platon; et je vous avoue que, de sa part, cette légèreté m’étonne.

--Moi aussi, dit Xavier.

--Il déclare «qu’il ne faut pas beaucoup de probité pour qu’un gouvernement monarchique ou un gouvernement despotique se maintiennent ou se soutiennent»; et comme il ajoute que «dans un état populaire il faut un ressort de plus, qui est la vertu», on en pourrait inférer que vertu et probité sont à ses yeux une seule et même chose; mais cela ne nous satisfait guère, et il continue durant de longues pages à nous parler de la vertu superflue ou indispensable, sans nous donner plus de précisions. Nous recouvrons un peu d’espoir au chapitre deuxième du livre V, intitulé: «Ce que c’est que la vertu dans l’état politique»; mais la phrase par où ce chapitre débute nous remet aussitôt en méfiance. «La vertu, dans une république, est, dit-il, une chose très simple». En thèse générale, quand on dit qu’une chose est très simple, c’est que l’on s’en fait une idée ou très sommaire ou très vague.

«Mais poursuivons notre citation (j’avais le livre sous la main). «... C’est une chose très simple, c’est l’amour de la république. C’est un sentiment, et non une suite de connaissances; le dernier homme de l’État peut avoir ce sentiment, comme le premier... L’amour de la patrie conduit à la bonté des mœurs, et la bonté des mœurs mène à l’amour de la patrie.»

--Arrêtons-nous, monsieur, dit Xavier. Nous ne pouvons pas tourner éternellement dans le même cercle... Mais savez-vous de quoi je m’avise, tout d’un coup? Si la définition de la vertu nous embarrasse, après Montesquieu et Platon, c’est bien notre faute et nous ne l’avons pas volé.

--Pourquoi?

--Nous nous acharnons à définir la Vertu avec un grand V, nous avons la manie des idoles métaphysiques! La Vertu dont le nom commence par une majuscule n’est rien et ne signifie rien: il y a des vertus particulières, si connues que nous les définirions sans peine ou que nous ne prendrions même pas la peine de les définir. Je me permets de vous faire observer que moi, je ne vous ai pas parlé tout à l’heure du Vice de la bourgeoisie, mais de ses vices. Je vous ai répété, en me fondant sur l’autorité des meilleurs auteurs, qu’elle les a tous.

--Platon, dis-je, ne mérite pas le reproche que vous lui faites. Dans le dialogue auquel j’ai fait tout à l’heure allusion, le jeune Ménon et Socrate énumèrent les vertus diverses. Ils recherchent seulement si elles n’ont pas toutes un caractère commun, par où elles méritent ce nom commun de vertu. Mais nous y reviendrons plus tard. A votre tour, énumérez-moi donc tous ces vices dont il vous plaît de prétendre que la bourgeoisie est pourvue.

--Monsieur, je vous ai déjà dit qu’il en est de si horribles que j’aurais la pudeur de les nommer.

--Bon, je n’offenserai point votre modestie, et si malaisé qu’il soit de raisonner à demi-mot, je ne mettrai pas trop les points sur les i... Laissez-moi vous poser une question. Vous êtes bourgeois?

--J’en conviens, quoique j’aie une particule.

--Avez-vous tous ces vices que vous n’osez même point nommer par leurs noms?

--Monsieur, je ne suis pas sans péché.

--Cela serait inhumain, mais entre les deux, avoir tous les vices et n’être point sans péché, vous conviendrez qu’il y a une nuance. N’êtes-vous pas aussi de ceux qui disent, non sans coquetterie: «Je ne sais pas ce que peut être la conscience d’une canaille, mais je sais ce qu’est la conscience d’un honnête homme, c’est effrayant»?

Il me repartit en souriant que «ce serait assez son genre».

--Xavier, dis-je, ne serait-ce point aussi le genre d’un bon nombre de vos amis?

--De presque tous!

--Qui sont bourgeois comme vous d’origine, sinon de doctrine et de goût?

--Oui.

--Bon! Je prends acte de votre aveu, pour une certaine statistique que je me propose d’établir plus tard.

Revenons aux vices de la bourgeoisie. Votre délicatesse ne me permet pas de les nommer tous; il en est pourtant quelques-uns dont, grâce à leur banalité même, on peut parler avec décence, et ce sont par bonheur les plus essentiels.

--Je serais curieux...

--Écoutez-moi. N’est-ce pas présentement un article de foi, pour les moralistes à la petite semaine, que toutes les familles bourgeoises sont de véritables familles d’Atrides?

--Monsieur, on exagère peut-être, mais on le dit.

--Ne rit-on pas de La Rochefoucauld parce qu’il a osé écrire Il y a de bons mariages, mais il n’y en a pas de délicieux?

Xavier fit un haussement d’épaule.

--Et, dis-je, que lui répondent les censeurs amers de la bourgeoisie?

--Qu’il n’y en a pas plus de bons que de délicieux et qu’il y a seulement des ménages à trois.

--Je ne vous le fais pas dire... Je sais une exception à cette règle universelle.

--Vous seriez bien aimable de m’en faire part.

--Mais, cher Xavier, c’est le ménage bon et délicieux, le ménage modèle de vos parents.

--Comment le savez-vous, puisque vous n’avez pas eu l’honneur de les connaître?

--M’est-il interdit de deviner?

--Vous devinez juste!

Il ajouta, en riant:

--C’était bien un ménage de trois personnes: ma mère, mon père et moi, leur fils unique.

--Trop de ménages dans la bourgeoisie sont ménages à trois de cette sorte, c’est bien un des vices de notre caste; hélas! celui-là n’est point imaginaire, et il est alarmant. Je ne veux pas même plaider les circonstances atténuantes, j’avoue que la crainte de la dépense et l’amour du divertissement sont les principales causes pourquoi les couples de la bourgeoisie réduisent à l’unité le chiffre de leur progéniture; je me demande cependant s’il n’y a point là aussi une dépravation fâcheuse, mais honorable, de la sensibilité, et si les pères et les mères ne souhaitent pas à leur insu d’avoir un enfant unique pour le chérir plus absolument. Vous chercheriez en vain trace de ce sentiment dans les familles d’Atrides.

--Monsieur, dit Xavier, il est vrai que mon père et ma mère m’adoraient. Je ne le méritais guère.

--Si... Madame votre mère, quoique bourgeoise, était ornée de toutes les vertus. Je vous le dis, cette fois je ne vous interroge pas; car j’imagine que, si je vous posais une pareille question, vous me dévisageriez. On attache moins d’importance à la vertu conjugale des hommes; je gagerais pourtant que votre père...

--Monsieur, interrompit Xavier, je sais bien que, selon les idées courantes, cela est presque ridicule; mais je mettrais ma main au feu qu’en plus de vingt-cinq années d’une parfaite union, mon père n’a jamais fait à ma mère une seule infidélité.

--Si je posais à l’un de vos amis, ou à n’importe quel jeune homme de votre classe et de votre milieu, les deux questions que je viens plus ou moins franchement de vous poser, que croyez-vous qu’il me répondrait?

--La même chose que moi, dit Xavier en souriant.

--N’est-ce point bizarre? Tous les bourgeois sont naïvement persuadés qu’il n’est que des familles d’Atrides, des ménages détestables, des épouses légères et des maris qui font la fête; mais chacun, sans exception et de la meilleure foi du monde, excepte sa propre famille et ses parents; de sorte que le pour et le contre obtiennent ensemble l’unanimité. Je ne veux point abuser de cette antinomie, ni en tirer des conclusions d’un optimisme téméraire; mais je ne m’étonne plus que les étrangers qui nous visitent écrivent sur leurs tablettes: «Qu’est-ce que les Français nous racontent donc de leur bourgeoisie? Jamais elle n’a été plus laborieuse ni plus honnête. Le lien de la famille n’a jamais été si souple ni si fort, et il y a une excellente moyenne de ménages à deux».

--Monsieur, dit Xavier, prenez garde, vous allez me servir un cliché. Vous allez me répéter, après tant d’autres, que les Français n’entendent rien à la propagande et qu’ils ont la manie de se dénigrer eux-mêmes.

--Eh! que m’importe qu’on l’ait dit avant moi, si cela est vrai? Dois-je mentir pour être original coûte que coûte? Je ne crois déjà guère au proverbe qui prétend que toute vérité n’est pas bonne à dire, mais je tiens que toute vérité déjà dite est bonne à répéter. Vous ne semblez pas avoir une opinion invariable sur les clichés: vous ne redoutez pas ceux qui sont extravagants et vous me l’avez bien montré tout à l’heure; mais vous me défendez ceux qui sont raisonnables. Au surplus, je n’accepte point sans réserve celui qui vous chagrine, et je ne vois pas que tous les Français soient si acharnés contre eux-mêmes, singulièrement contre leur bourgeoisie. N’accusez de ce travers que les artistes et les gens de lettres. Encore ne dénigrent-ils pas à proprement parler la classe bourgeoise (qui est leur classe d’origine); mais les vertus tout unies, ainsi que les amours sans péripéties ni sans accidents, sont de mauvais sujets de romans ou de pièces; aussi la bourgeoisie ne les intéresse-t-elle point, voilà tout; elle est à leurs yeux comme si elle n’était pas... Le malentendu, tout récent, des artistes et des bourgeois a peut-être encore une autre cause.

--Ah! fit Xavier. Laquelle? Dites-la-moi!

--Xavier, dis-je, il ne faut pas m’en vouloir; mais pour la commodité de l’entretien dont vous m’aviez laissé la conduite, je vous ai un peu menti, du moins par omission. Je ne vous ai cité de Montesquieu que les définitions de la vertu qui ne pouvaient nous éclairer ni nous satisfaire; et je n’ai pas attiré votre attention sur un mot significatif qui se rencontre plusieurs fois dans son texte, au contraire je l’en ai malicieusement détournée. C’est le mot «mesure». Il me paraît bien que, pour l’auteur de l’Esprit des lois, la Vertu politique était l’équivalent de la mesure, comme, pour les anciens Grecs, toute vertu, aussi bien privée que politique, n’était que mesure et harmonie. Or, mon cher Xavier, si comme Socrate et le jeune Ménon cherchaient le trait commun par où les diverses et chatoyantes vertus participent de l’idée de Vertu et méritent d’en assumer l’éponyme, si, dis-je, nous cherchons le trait commun des vertus bourgeoises, nous trouverons sans doute la mesure, l’ordre, l’équilibre et toutes les formes de la probité.

--Monsieur, interrompit Xavier, vous ne vous attendez pas que je fasse fi de la probité; mais, enfin, ce n’est que l’orthographe.

--Vous ne pouviez dire mieux, mon cher enfant, qu’il n’est plus rien de si rare.

Il poursuivit:

--Quant à la mesure, vous n’en parleriez pas si pieusement, si vous lui donniez les noms moins flatteurs de juste milieu ou de médiocrité.

--Juste milieu, dis-je, est un faux synonyme de mesure, et vous ne me prendrez jamais, par exemple, à faire l’éloge des opinions «juste milieu». Seules, les opinions extrêmes m’intéressent et le juste milieu n’est qu’une résultante, pour ainsi dire impersonnelle, de leur conflit. Pour la médiocrité, elle n’est méprisable que dans un certain sens péjoratif de notre invention. Horace, qui ne connaissait pas cette nuance, ne souhaitait rien de plus qu’une médiocrité dorée. Si elle n’est qu’un autre nom de la mesure, elle a droit aux mêmes égards et au même culte que la mesure; mais les romantiques ont retourné les termes de ce petit problème grammatical; ils tiennent que c’est la mesure qui est un autre nom de la médiocrité, et ils l’accablent en conséquence du même dédain. C’est l’origine de tout le malentendu. Les ennemis, peu cultivés, de l’art classique, l’ont jugé, de bonne foi sans doute, mais de seconde main, d’après le dire des professeurs, et ils ont confondu le classique avec le scolaire. Ils se figurent que les Anciens ne mettaient, ni en esthétique ni en morale, rien au-dessus d’une timide et froide correction. C’est tout le contraire. S’ils avaient lu le divin dialogue de Phèdre, ils sauraient que Socrate n’épargnait point les moqueries aux poètes consciencieux et compassés, et qu’il préférait hautement, à la poésie des sages, celle des fous que les dieux inspirent. Les Jeune-France de 1830 n’étaient donc pas si loin de Socrate qu’ils l’eussent probablement souhaité; ils ne faisaient qu’un peu de surenchère, comme disent les politiques d’à présent. «Désordre et génie» était leur devise. «Ordre et génie» était la devise de Socrate.

--Il y a encore une nuance, dit Xavier.

--Plutôt! dis-je. Les Anciens ne badinaient pas avec l’harmonie, et nous savons par Eschyle qu’ils voulaient «de la mesure jusque parmi les dieux».

--Monsieur, dit Xavier non sans malice, redescendons du ciel et revenons à nos bourgeois.

--Ne trouvez-vous pas, dis-je, que je les ai assez réhabilités en les comparant aux dieux immortels?

--Vous êtes un niveleur, vous faites l’égalité par en bas. Ce n’est pas les bourgeois que vous comparez aux dieux, c’est les dieux que vous comparez aux bourgeois: ni les uns ni les autres n’y gagnent; mais votre comparaison est plus juste que vous ne croyez, et elle va contre l’intérêt de votre thèse. Les dieux du paganisme n’ont jamais été des exemplaires de vertu. Leur morale n’était pas bourgeoise au sens où vous l’entendez; elle était précisément bourgeoise au sens où moi je l’entends.

--Xavier, vous avez peu vécu: je crains que vous ne connaissiez la bourgeoisie par les livres.

--Monsieur, avec tout le respect que je vous dois, c’est vous qui ne pouvez guère plus la connaître que par ouï-dire. Vous avez passé l’âge de danser; moi, je danse tous les soirs et souvent l’après-midi... Je vous supplie de me comprendre à demi-mot.

--Je vous comprends très bien, à telles enseignes que je ne vous ferai pas attendre ma réponse et ne vous donnerai pas l’embarras de vous expliquer plus crûment. Vous êtes jeune et je suis au bord de la vieillesse: vous pouvez encore être dupe, mais moi je ne le suis point, d’un certain affranchissement de la bourgeoisie, de certaines libertés d’allures, et, s’il faut hasarder ce mot, de certaines «excentricités», selon moi tout apparentes. Elles me font hausser les épaules, elles ne parviennent pas à me scandaliser ni à m’effrayer. Qu’on les attribue au snobisme ou à une réaction passagère et sans péril contre la gêne de la vertu, peu importe. Je crois que le fond de bourgeoisie reste le même, et qu’il y aurait moins de cynisme s’il y avait plus de véritable dépravation.

--Prenez garde que, si vous innocentez les bourgeois sur l’excuse de leur cynisme, vous condamnez implicitement ceux qui sont hypocrites, et c’est encore le plus grand nombre. A moins qu’il ne vous prenne fantaisie de plaider aussi pour eux et que vous ne soyez d’humeur à faire l’éloge de l’hypocrisie.

--Je ne me lancerai pas dans un si scabreux paradoxe. Je ne serais pourtant pas le premier qu’il eût tenté. Vous m’accorderez que La Rochefoucauld l’a esquissé en deux lignes quand il a écrit: «L’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu». Mais je reproche justement à La Rochefoucauld d’avoir sacrifié la propriété d’expression au désir de faire une maxime brillante, et d’avoir nommé hypocrisie une pudeur souvent désintéressée, toujours méritoire du point de vue social, un souci de bonne tenue et de décence.

--J’admire votre façon de présenter les choses pour les besoins de votre apologie!

--Je vous jure que je ne plaisante pas... Mais lorsque l’on critique un écrivain sur la propriété d’un mot, c’est bien le moins qu’on lui en suggère un autre pour le mettre à la place; et ceci me fait aviser que l’autre mot est dans l’Esprit des lois.

--Bah?

--Oui. Je vous ai dit que la vertu, qui selon Montesquieu est le principe de la république, est, selon moi, le principe de la bourgeoisie. Ce qu’il vous plaît, à La Rochefoucauld et à vous, d’appeler hypocrisie, n’est autre chose qu’un sentiment très rigoureux de l’honneur, que Montesquieu croit devoir réserver aux états monarchiques; et je me demande si la bourgeoisie ne cumule pas les deux principes, celui du gouvernement monarchique et celui du républicain, l’honneur et la vertu.

--Monsieur, à mon tour vous m’y faites songer! Le principe du gouvernement despotique, selon Montesquieu, n’est-il point la peur?

--Oui.

--Ne pensez-vous pas que la bourgeoisie cumule les principes des trois gouvernements, et que dans les occasions la peur lui tient lieu d’honneur ou de vertu?

--Xavier, je pense... je pense que vous avez trop d’esprit.

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