Chapitre 10 Coups de feu dans la nuit
Soudain, du bois dans lequel la vivandière avait envoyé Jean chercher des branches mortes, des cris effroyables partirent…
— Au secours ! au secours !… À moi !…
Et le gamin apparut, courant à toutes jambes.
— Tonnerre ! hurla le caporal.
Il venait de voir, sur la lisière du bois, un homme qui ajustait l’enfant.
Embarrassé par le marmot accroché aux boutons de son habit, Cognac bondit néanmoins vers l’endroit où il avait déposé son fusil.
Mais déjà la vivandière l’avait en mains.
Une détonation éclata, éveillant des échos sonores qui allèrent se répercutant et se perdant au fond de la vallée.
L’homme s’était abattu à terre.
Le fusil fumant à la main, la brave femme s’était élancée vers l’enfant, suivie des deux troupiers qui, eux aussi, avaient saisi leurs armes.
Jean, essoufflé, se jeta au cou de Pascaline.
— Qu’y a-t-il ? Qu’y a-t-il ? demanda celle-ci, en s’assurant qu’il était indemne.
D’une voix étranglée, le petit Jean se fit comprendre.
— Dans le bois, là, pas loin, une voiture… arrêtée par des soldats…
Sans hésiter, la vivandière l’entraîna :
— Viens avec moi, tu vas nous montrer où c’est…
Et aux troupiers :
— En avant, vous autres… et au trot !
Pas gymnastique, ils partirent tous trois, guidés par Jean qui, sans frayeur, galopait en avant.
Pascaline, tout en courant, rechargeait son fusil.
Ses deux compagnons ajustaient leur baïonnette au canon.
Savait-on si ça ne pourrait pas servir ?
Ils étaient entrés sous bois…
Au bout d’une course de quelques minutes, ils virent arriver à eux une chaise de poste traînée par quatre chevaux que conduisait, en guise de postillon, un soldat piémontais.
En travers du dos, il portait un fusil en bandoulière, et son sabre, la lame nue, était passé dans sa ceinture.
À la main, au lieu de fouet, il tenait un pistolet qu’il déchargea dans la direction du groupe formé par la vivandière et ses compagnons.
— Morel ! cria Pascaline, feu sur le cheval du postillon ! À toi, Girardet, l’homme qui est sur le siège.
Elle-même, tout en parlant, ajustait une tête qui se montrait à la portière.
Les trois détonations éclatèrent simultanément.
La voiture s’arrêta net.
Le cheval, visé par Morel, s’était abattu, entraînant son cavalier dans sa chute et immobilisant l’attelage.
L’homme du siège, blessé seulement, fit feu du fusil qu’il portait en bandoulière, et Girardet roula à terre, une balle en pleine poitrine.
Quant à celui qui se trouvait dans la voiture et qu’avait ajusté la vivandière, il était ployé en deux, la tête cassée, le buste et les bras pendants hors de la portière.
— À moi, Morel ! clama Pascaline.
Elle avait ramassé le fusil du pauvre Girardet, qui avait sur le sien l’avantage d’être pourvu d’une baïonnette, et elle se ruait en avant.
Coup sur coup, elle essuya le feu des deux pistolets du postillon qui, la jambe engagée sous le flanc de sa monture, n’arrivait pas à se dégager.
D’un « lancé » terrible, elle lui traversa la poitrine.
De son côté, Morel arrivait juste à temps pour recevoir sur sa baïonnette l’autre soldat au moment où il sautait du siège, avec l’évidente intention de se dérober par la fuite.
Sous le poids, le troupier tomba et l’autre, bien que grièvement blessé, voulut en profiter pour lui casser la tête d’un coup de crosse.
Mais la citoyenne Cerizay n’était pas loin. Elle en avait terminé avec le postillon et accourait à la rescousse.
D’un second coup de baïonnette, elle envoya l’adversaire de Morel rejoindre dans le royaume du diable le premier abattu.
Cela fait, la brave femme s’arrêta et, appuyée sur son fusil, s’exclama :
— Ouf ! en v’là de l’ouvrage !
On eût dit qu’elle était surprise elle-même de ce beau carnage, comme si elle n’en eût pas été le principal auteur.
— Citoyenne ! cria tout à coup le petit Jean, il y a une dame dans la voiture, une belle dame !… qui est comme morte !
Pascaline courut retrouver le gamin.
Celui-ci, grimpé sur le marchepied, les poignets trop faibles pour ouvrir la portière, s’était hissé jusqu’à l’encadrement, dans lequel il avait passé la tête.
— Ôte-toi de là ! fit Pascaline.
Et, l’empoignant par le milieu du corps, elle le posa à terre ; puis elle se hissa à sa place et jeta un coup d’œil dans l’intérieur de la voiture.
— Bonté divine ! s’écria-t-elle, c’est que c’est vrai !
Renversée sur les coussins, une jeune femme venait de lui apparaître dans la pénombre.
Au milieu d’une abondante chevelure noire éparse autour d’elle, le visage se distinguait nettement, blême, décomposé.
— Morte ! murmura Pascaline.
La portière ouverte, elle saisit la femme, la redressa et l’adossa aux coussins !
Puis, de ses mains prestes, elle dégrafa le corsage et tâta la poitrine.
Elle était chaude, et sous les doigts un presque imperceptible battement se sentait…
— Nom d’une trompette !… grommela la vivandière… Et rien pour la faire revenir à elle !
Se penchant dehors, elle cria à Jean :
— Monte sur le siège…
Et à Morel :
— Coupe les traits du cheval mort, mon vieux… enfourche un des limoniers et en route !
Assise sur les coussins, elle soutenait d’un bras le buste de la jeune femme, tout en la palpant de son autre main.
— Pas la moindre blessure !… C’est le saisissement !
Elle remarqua cependant qu’une des oreilles saignait.
À celle-là manquait une perle fine semblable à celle qui ornait l’autre oreille.
Pour s’emparer plus rapidement du bijou, les filous avaient trouvé plus expéditif d’arracher la chair.
— Mâtin !… grommela la vivandière… voilà une citoyenne qui l’a échappé belle.
Au petit trot, la voiture s’était remise en route.
Pascaline, un petit rat-de-cave à la main, surveillait la voyageuse, guettant l’instant où elle reviendrait à elle… Elle était anxieuse de savoir à qui elle avait affaire, et non moins curieuse d’apprendre ce qui s’était réellement passé…
— Eh bien ! demanda-t-elle tout à coup, allez-vous mieux, ma petite citoyenne ?
À l’instant, elle venait de voir les yeux de la malade s’entrouvrir et, penchée vers elle, elle guettait dans ses prunelles, troubles encore, le premier reflet d’intelligence.
Au son de cette voix douce et cordiale, la jeune femme tourna son regard vers la vivandière et parut surprise de voir à son côté ce visage inconnu.
Puis, sans répondre, elle se mit à pleurer…
Pascaline lui entoura, la câlinant, le cou de son bras.
— Voyons, voyons !… faut pas vous mettre dans des états pareils… je suis une amie, moi ; vous n’avez plus rien à craindre…
Cognac, en ce moment, arrivait.
Inquiet de ne plus voir revenir ses compagnons, et la baïonnette au fusil, il venait voir ce qui se passait.
D’un bond, il fut sur le marchepied et son grand feutre s’encadra dans la portière…
— Morbleu ! clama-t-il, la belle fille !
Elle était vraiment belle, en effet, cette inconnue. Sur son front blanc, les sourcils fins et déliés semblaient deux coups de pinceau ; ses yeux très grands, d’un noir de jais, se bordaient d’une double rangée de cils soyeux, et sous le nez aux narines palpitantes, la bouche s’ourlait finement, vermeille comme une grenade.
Ces jolies lèvres s’entrouvrirent enfin pour balbutier :
— Où suis-je ?… les bandits !… qui êtes-vous, madame ?
Elle s’exprimait en français avec une intonation chantante qui décelait une origine méridionale.
La vivandière s’exclama :
— Ah ! vous parlez !… Vous n’êtes donc pas muette, la belle enfant !
Les mains crispées sur celles de Pascaline, la voyageuse expliqua :
— Ah ! mon Dieu ! quelle aventure !… Madame, si vous saviez… Ces bandits ont tué mon cocher, ma femme de chambre… Ils m’ont arraché mes bijoux… et ce n’est que parce que l’un d’eux, leur chef, prétendait me trouver jolie, qu’ils m’ont épargnée…
Encore frissonnante, elle ajouta :
— Vous êtes sûre, au moins, qu’ils sont partis ?
La vivandière eut un petit rire sec.
— Mieux que partis, citoyenne, ils sont morts !
Les yeux de la voyageuse reflétèrent une surprise extrême et elle balbutia :
— Et… c’est vous… ?
— Qui les ai tués… mon Dieu, oui… avec l’aide de deux camarades…
Puis à Cognac :
— Ah ! mon vieux… vous qui aimez les coups de fourchette, vous avez manqué là une belle occasion.
Cependant Gédéon, attaché à la carriole, saluait d’un claironnant « hi ! han ! » l’arrivée de sa maîtresse, tandis que le jeune Pascal, éveillé en sursaut, se mettait à hurler de toute la force de ses poumons, faisant chorus avec le quadrupède.
La portière ouverte, Pascaline sauta à terre, disant sans façon :
— Vous m’excuserez, citoyenne, mais vous entendez !… Mon héritier m’appelle.
Quelques instants plus tard, assise sur une pierre et le corsage déboutonné, elle donnait le sein au mioche, qui tétait goulûment.
— Heu ! ricana Cognac, on voit que l’étape a été longue !… Comme il se jette sur la gamelle, le grenadier !
La voyageuse s’était approchée de la vivandière.
Intéressée, émue, elle considérait l’attendrissant spectacle de cette mère qui, après avoir fait le coup de feu comme un troupier, remplissait maintenant ses devoirs maternels avec le touchant abandon d’une fermière, au retour des champs.
— Le bel enfant ! s’exclama-t-elle.
— C’pas ? citoyenne ! et qui fera un fier conscrit ! C’est bâti comme un roc et ça n’a que six mois…
— Six mois seulement ?
— Mais oui ! il est du 20 avril… juste le jour où la Convention a voté la déclaration de la guerre contre la Prusse et l’Autriche… Vous voyez, ça fait bien six mois.
Puis, tapotant doucement sur les fesses rebondies dont la chair rose transparaissait à travers les langes en loques :
— Ah ! dame ! continua-t-elle, la garde-robe n’est pas huppée et la Convention pourrait bien, sans mettre à sec les caisses de l’État, te payer une culotte, mon gros… Mais quoi ! les autres marchent et se battent sans souliers…
De la tête, elle montrait ses compagnons, dont les pieds se voyaient par les crevasses du cuir.
Après un court silence, la vivandière leva les yeux vers sa compagne.
— Enfin !… comment ça vous est-y donc arrivé, cette aventure ? Racontez-le-nous, citoyenne.
— Ah ! grand Dieu !… je ne m’y attendais guère. J’étais sortie pour me promener aux environs, dans la direction de Sospello, lorsque la voiture a été attaquée par une bande de soldats piémontais… En voyant poignarder ma femme de chambre, je me suis évanouie.
— Vous habitez Nice, citoyenne ?
— Depuis un mois, chez des parents…
— Vous êtes Française ?
— Oui… d’Ajaccio.
— C’est-y pas en Corse ?
— Oui, en Corse.
Un nouveau silence se fit, durant que les deux femmes s’absorbaient dans la contemplation du marmot qui prenait le lait à pleines lèvres.
— Et maintenant… qu’est-ce que vous allez faire ? demanda Pascaline.
— Rejoindre Nice au plus tôt… Et si l’un de vos camarades veut bien m’y mener…
Elle s’empressa d’ajouter :
— Je saurai reconnaître généreusement…
Mais, fronçant les sourcils, la vivandière lui coupa la parole :
— C’est vous, une Française, qui parlez comme ça, citoyenne ? Faut vraiment que vous ne connaissiez pas les soldats de la Nation pour leur proposer de l’argent… C’pas, Cognac ?
Le caporal grogna :
— C’était pas la peine d’avoir tiré d’embarras la citoyenne pour qu’elle nous fasse affront.
Il ajouta, une lueur de soupçon dans l’œil :
— C’est-y des fois que vous seriez une émigrée ?
— Madame ! s’exclama la jeune femme, monsieur le militaire, je vous jure que je ne voulais pas vous affliger ni vous offenser… Mais il est naturel que je songe à vous témoigner ma reconnaissance.
Tout en parlant, elle semblait chercher par quel moyen elle pourrait s’acquitter envers ces braves gens.
Vivement, de son cou elle détacha une chaîne d’or, à laquelle pendait une médaille et l’enroula autour du cou gras et blanc du marmot.
— La médaille a été bénie par notre Saint-Père le pape, dit-elle gravement ; elle portera bonheur à votre enfant…
— Mais il n’est pas baptisé ! s’exclama la vivandière…
La jeune femme parut extrêmement surprise, apitoyée aussi, et murmura :
— Il n’est pas baptisé !… pauvre petit…
Une légère rougeur teinta les joues basanées de Pascaline, qui, avec un visible embarras, expliqua :
— Dame ! citoyenne… je vous avoue que non… Oh ! c’est certainement pas faute de sentiment, rapport à la chose ; d’ailleurs, j’suis d’un pays où l’on a d’la croyance, moi… de la Vendée…
— Oui, murmura la jeune femme, on est pieux dans ce pays-là.
— Seulement, voyez-vous… c’est un terrible métier que le nôtre… et depuis six mois, les Autrichiens, les Prussiens, les Piémontais ne nous ont guère laissé le temps de songer au baptême.
Tout en parlant, il était visible que la vivandière pensait à autre chose.
Soudain, elle s’écarta de la voyageuse et s’approcha du petit Jean qui, délaissé depuis le commencement de cette scène, s’était assis sur le marchepied de la voiture ; de cette place, il pouvait surveiller ce qui se passait de l’autre côté de la toile et se rendre compte de l’état du blessé d’après la régularité de sa respiration.
— Dis donc, petit ? fit Pascaline, en l’attirant à l’écart, il me vient une idée à propos de ton frère…
— Ah ! madame, implora le gamin, les mains jointes, dans un geste suppliant, si vous pouviez le sauver !
— On va essayer !
— Oh !… vous êtes bonne !… murmura le petit en saisissant la main de la vivandière pour la baiser.
Mais elle la retira vivement, bougonnant :
— Bien… bien !
Puis à Cognac :
— Mon camarade, fit-elle, m’est avis que vous devriez aller avec Morel jusqu’au petit bois… vous assurer que nous n’avons à craindre aucune surprise… une manière de reconnaissance… quoi… pour qu’y ne nous tombe pas d’autres lascars de cette espèce-là dans notre soupe…
Les deux troupiers s’éloignèrent, le fusil sur l’épaule…
Dès qu’ils eurent gagné le large, Pascaline dit à la voyageuse…
— Maintenant… citoyenne… vite… à nous deux… S’agit de me donner un coup de main… ce sera me prouver votre reconnaissance…
Elle monta sur le marchepied, se glissa sous la toile et réapparut tenant le blessé dans ses bras…
— Oh ! le malheureux ! balbutia l’étrangère, en soutenant les épaules du jeune homme…
— C’est pas l’heure des apitoiements !… Vite votre voiture !…
Et quand le blessé se trouva étendu sur la banquette de devant, Pascaline ferma la portière.
Alors, d’une voix brève :
— S’agit de le sauver du peloton d’exécution et en même temps de lui faire donner les soins nécessaires… Faut le garder chez vous jusqu’à ce qu’il soit guéri…
— Pauvre garçon ! soupira la jeune femme en contemplant par la portière le visage blême du blessé.
Un cœur de femme est toujours ouvert à la pitié, surtout lorsque celui qui en est l’objet a de jolis traits, vingt-trois ans, porte moustache cavalière… et vient de recevoir une balle dans le corps.
En ce moment, Cognac et Morel revenaient.
— Rien de nouveau, dit le caporal. Tout est tranquille… on pourrait songer à la soupe…
— Je vous comprends !… Mais moi, je songe à autre chose, dit tout à coup la voyageuse… que vous ne devineriez pas !…
Elle se tut un moment, regarda la vivandière droit dans les yeux et, vivement :
— Si je vous demandais d’être la marraine de votre bambino…
Autour d’elle, les yeux s’écarquillèrent et les bouches béèrent de stupeur.
— Eh ! oui !… vous ne comprenez pas ! C’est simple, cependant… Vous venez de me sauver la vie… Et moi, je cherchais ce que je pourrais faire pour vous remercier.
« Votre petit n’est pas baptisé ! Revenez avec moi à Nice. On le baptisera demain. Et après la cérémonie, ma voiture vous fera aisément rejoindre votre bataillon…
La citoyenne Cerizay, toute surprise, était devenue rouge de saisissement et de plaisir…
Cependant, un nuage passa sur son front et elle murmura :
— Pour sûr, citoyenne, que c’est pas de refus. Mais, c’est pas tout, une marraine… Et le parrain ?
— C’est juste : il faut un parrain… murmura la voyageuse.
Ses regards obliquèrent vers sa voiture et entre ses lèvres passa un léger soupir, – peut-être songeait-elle, avec quelque regret, que le blessé qui était là lui ferait un charmant compère…
Mais, se retournant vers Cognac, elle dit avec une cordialité gentille :
— Si le caporal veut bien m’accepter pour commère… moi, je le prends pour parrain de mon filleul.
À son tour, le brave grenadier se troubla.
Les yeux tout ronds, larges comme des soucoupes, il examinait la jeune femme, se demandant si elle parlait sérieusement ou si elle plaisantait.
Tendant la main vers lui :
— Eh bien ! demanda-t-elle, est-ce dit ?
Alors, il laissa avec précaution tomber sa grosse patte, noire de poudre, dans les doigts fuselés et délicats…
— C’est topé ! dit-il crânement, et le diable torde le cou à qui s’en dédit…
— Et moi, qu’est-ce que je fais dans tout ça ? interrogea Morel, muet jusqu’alors.
— Toi… tu vas rester ici avec Gédéon, et demain à l’aube, tu rejoindras le bataillon à Montalban… Nous arriverons en même temps que toi…
— Alors, demanda Cognac, c’est moi qui vais servir de postillon ?
— Bien entendu.
Les deux femmes montées, le caporal se mit en selle avec toute la gaucherie d’un fantassin auquel le cheval est totalement étranger…
Mais, à défaut d’expérience, il avait de la volonté, de la poigne, et la voiture démarra, sans trop de difficulté.
Maintenant, on roulait grand train vers Nice.
Le crépuscule tombait rapidement et Cognac ne se souciait guère de courir les grandes routes la nuit avec deux femmes et un enfant.
Il pressait donc l’attelage, talonnant ferme les flancs de la bête qui le portait, excitant les autres de la voix.
Soudain, comme il s’engageait dans le bois où la vivandière avait délivré la voiture, voilà que le cheval de volée fit un écart et s’arrêta net, immobilisant l’attelage.
En même temps, une détonation éclata et une balle siffla à l’oreille du grenadier.
— Tonnerre ! gronda-t-il.
Sautant à terre, au jugé, il envoya son coup de fusil dans la direction d’un groupe d’ombres surgissant d’un taillis…
Un hurlement de douleur…
Des cris de rage, des jurons…
Puis, une fusillade…
Du siège sur lequel il était juché, le petit Jean avait tiré, lui aussi, avec le fusil de Girardet…
Le caporal, un moment parti en éclaireur, se repliait vers la voiture.
— Ils sont une bande qui nous cernent, déclara-t-il.
Et sans perdre de temps, il escalada le siège de la voiture : de cette position élevée, il dominait l’ennemi.
Puis, avec un geste énergique, à l’enfant qui, étendu sur le toit de la berline, regardait plus curieux qu’ému :
— Rentre, toi… commanda-t-il ; s’agit pas de faire le malin !…
On n’entendait plus rien…
Les assaillants, un moment interdits par la manière dont ils venaient d’être reçus, se recueillaient sans doute.
— Si on partait ? suggéra la voyageuse.
Mais au même instant, la voix de Cognac se fit entendre.
— Attention !… les voilà !
Il fit feu de nouveau avec le fusil qu’il avait rechargé.
— Un de moins ! fit-il… en voyant dans l’ombre une silhouette s’écrouler à terre.
Mais c’était peu. Sans doute les malandrins se jugèrent encore en nombre suffisant pour donner l’assaut.
Car, de tous les côtés à la fois, ils se ruèrent sur la berline.
À la portière, Pascaline, Cognac sur le siège, attendaient.
À bout portant, ils déchargèrent leurs armes.
Puis, d’un coup de baïonnette, ils se débarrassèrent des plus proches.
Enfin, comme les autres continuaient d’avancer, n’ayant plus ni le temps de recharger leur fusil, ni l’espace suffisant pour jouer de la baïonnette, nos amis empoignèrent leur fusil par le canon et s’en servirent comme d’une massue…
Pendant quelques minutes, longues comme des heures, la lutte se poursuivit en silence, presque corps à corps.
Puis, soudain, Cognac s’affaissa, le bras percé d’un coup de sabre, et demeura pâmé sur le siège…
Déjà un Piémontais tentait l’escalade, lorsque, instinctivement, le petit Jean cria :
— André ! André !…
À cette voix si chère le blessé se dressa, arraché brusquement à l’engourdissement presque mortel qui l’immobilisait…
Cramponné d’un bras à l’avant de la voiture, il balbutia :
— Qu’y a-t-il ?… C’est toi, Jean !… tu m’appelles… On se bat ?…
Un coup de feu tiré au hasard du dehors, traversa la berline et creva un panneau de bois.
Le jeune homme réussit à se mettre debout…
Les yeux de la voyageuse, fixés sur lui, semblaient l’envelopper d’effluves magnétiques et galvaniser ses forces renaissantes…
Une tête hirsute de Piémontais se montra à la portière, menaçante…
L’étrangère poussa un cri de terreur…
Mais déjà la main d’André sortait d’une de ses poches un pistolet qu’il déchargeait à bout portant…
La tête disparut, en morceaux…
— André ! supplia le petit Jean…
Mais, décidément, la sensation du danger et peut-être bien aussi les beaux yeux de la voyageuse, avaient opéré un miracle…
Ranimé, le blessé ouvrit la portière, se rua dehors et, d’un fusil ramassé à ses pieds, qu’il manœuvrait de son bras valide comme une masse, il fit reculer les assaillants.
Puis, tant bien que mal, il grimpa sur le siège, et y prit la place de Cognac, inanimé.
De haut en bas de ce refuge, avec sa baïonnette, il lardait les mains de ceux qui tentaient l’escalade de ce fortin improvisé…
Tout à coup, il cria :
— Du renfort !… Voilà du renfort !… Tenez bon, mesdames !
Une galopade de cheval s’entendait…
Et le blessé, avec un merveilleux instinct de la situation, hurlait à pleins poumons :
— À nous !… les dragons !… à nous !…
La galopade se rapprochait, avec un bruit d’enfer…
Tout à coup, à l’orée du bois, un cavalier parut, puis un second…
— Les dragons !… les dragons !… clama le blessé…
Une hésitation suspendit l’attaque.
Effrayés par l’arrivée de ce renfort inattendu, les assaillants songeaient à la retraite.
Mais ils n’eurent guère le temps de l’opérer…
Comme une trombe, le cavalier qui galopait en tête tombait déjà sur eux.
Abattant les bras, défonçant les crânes, sabrant, tranchant, taillant, se démenant comme un diable, il criait à tue-tête :
— En avant !… l’escadron ! En avant !
Celui qui le suivait l’avait rejoint, et lui aussi faisait merveille.
Les coups de taille, les coups de pointe tombaient comme grêle…
En un clin d’œil, morts ou blessés, les Piémontais jonchèrent le sol.
À peine trois ou quatre des pillards trouvèrent-ils le moyen de gagner les fourrés et de chercher le salut au milieu des bois…
Dès le début de la mêlée, Jean avait reconnu le dragon d’avant-garde.
— Mais… c’est le brigadier Floridor !… s’écria-t-il.
— Tiens ! te voilà, gamin, fit le soldat.
Il avait sauté à terre et courait à la voiture.
— Eh bien ! là-dedans ! comment ça va ?
— Comme des gens qui ont chaud, mon vieux Floridor, répondit la vivandière en s’essuyant le front sur sa manche.
— Pascaline !… Pardieu !… en voilà une rencontre… Quel coup de théâtre !…
Il ajouta en riant :
— Un rude effet pour un quatrième acte.
Et le brigadier, enlevant dans ses bras la brave femme, lui plaquait sur chaque joue un retentissant baiser.
— C’est pas pour dire, déclara-t-elle, mais, sans vous, nous étions frits.
« Aussi, Floridor, faut que je vous embrasse à mon tour…
Ils se donnèrent une seconde accolade.
Mais, soudain, une vive inquiétude bouleversa le visage du dragon, qui regarda autour de lui.
— Mais, tonnerre de sort ! et mon officier… fit-il tout haletant.
— Quel officier ?
— Cordieu ! mais celui qui m’accompagnait et qui m’a donné un si rude coup de main…
La vivandière avait sauté à terre, disant :
— Peut-être est-il blessé ?
— Ce ne serait pas de chance ! répondit le brigadier : je l’avais rencontré, il y a un quart d’heure à peine, égaré dans la montagne et cherchant le chemin de Nice. En entendant les coups de feu, nous avons piqué droit sur vous.
Il poussa un juron et dit, penché sur un corps à demi recouvert de cadavres de Piémontais :
— Le voilà ! Bigre ! le malheureux me paraît mal accommodé. Voyez, plein de sang…
Alors, de l’intérieur de la voiture, une voix dit :
— Citoyenne Pascaline, apportez ce pauvre officier sur la banquette ; peut-être qu’à Nice les médecins pourront le tirer d’affaire.
Vivement, Floridor s’était retourné, tel un cheval de dragon au son de la trompette.
— Qui est là ? demanda-t-il à la vivandière.
— Quelqu’un qui vous est redevable de la vie, monsieur l’officier, répondit aimablement la voyageuse, et qui vous remercie du fond du cœur de votre courageuse intervention.
Floridor, qui maintenant était près de la berline, portant par les épaules l’officier dont la vivandière tenait les pieds, riposta :
— En vérité, ce que j’ai fait est trop naturel pour mériter vos remerciements ; quant à officier, vous me flattez, je ne suis encore que brigadier.
Puis Floridor redevint Floridor.
Il ajouta avec emphase :
— Et des actions de grâce à un dragon parce qu’il a rendu service à une jolie femme ! Mais, de tout temps, Mars n’a-t-il pas été l’esclave de Vénus ?
La réponse de Floridor avait été faite sur un ton ampoulé qui contrastait singulièrement avec l’uniforme quelque peu défraîchi du beau phraseur.
De l’intérieur de la berline partit un frais éclat de rire, presque aussitôt suivi d’une exclamation de pitié arrachée par la vue de l’officier tout pantelant…
— C’en est un du 5e, expliqua Floridor ; il arrive de Chambry, où le général Montesquiou a flanqué, paraît-il, une jolie raclée aux Sardes…
L’officier fut déposé sur la banquette de devant où la vivandière s’installa pour le soutenir.
La voyageuse s’assit dans le fond, à côté du frère de Jean, écrasé de fatigue, tout fourbu maintenant par la lutte à laquelle il venait de prendre part.
— Eh !… Eh !… Voilà encore quelqu’un de connaissance ! fit Floridor, en apercevant le jeune homme.
Il ajouta :
— Compliments, citoyen ! Savez-vous que vous avez un joli coup de fourchette… Tout à l’heure, je vous regardais jouer de la baïonnette !… Un ancien n’aurait pas mieux fait…
Un pâle sourire entrouvrit les lèvres du blessé…
En ce moment, une voix goguenarde se fit entendre :
— Eh bien ! c’est-y qu’on reste là ou qu’on s’en va ?
— Cognac est grincheux ! fit Pascaline.
En effet, il était de fort mauvaise humeur, le brave sergent : sa vigoureuse constitution avait rapidement triomphé de la défaillance où l’avait jeté la douleur, et maintenant il rougissait de son évanouissement.
Déjà il avait enfourché le porteur, prêt à partir.
Le petit Jean était sur le siège ; rassuré sur l’état de son frère, il avait repris sa place…
— En route ! commanda Floridor, qui avait sauté en selle.
Et la berline recommença à rouler, escortée par le brigadier qui caracolait à la portière, dans laquelle s’encadrait le fin visage de la voyageuse.
« Un joli brin de fille, tout de même », songeait à part lui Floridor.
Depuis le départ, il cherchait un moyen d’engager la conversation. Sans doute, il estima l’avoir trouvé, car, brusquement, la botte près du marchepied relevé, il s’adressa à la vivandière :
— Ne pensez-vous pas, Pascaline, qu’il serait conforme aux règles de la bienséance que vous me présentiez à la citoyenne, de laquelle je n’ai pas encore l’honneur d’être connu ?…
La vivandière se mit à rire.
— Citoyenne, fit-elle, voulez-vous me permettre de vous présenter Nicolas Pluchet, actuellement brigadier de dragons ?…
— … Mais ci-devant pensionnaire de la Comédie-Française, où il tenait les emplois de rois, non sans quelque succès, j’ose le dire…
Et le brigadier ajouta, avec un empressement satisfait :
— Pour peu que la citoyenne se soit occupée de théâtre, elle aura certainement entendu parler de l’acteur Floridor… le beau Floridor, comme on disait.
— Je ne suis jamais allée à Paris.
— On m’a rapporté que ma réputation avait franchi les murs de la capitale.
— Je suis d’Ajaccio… et la Corse, c’est loin…
— Eh !… la gloire a des ailes. Enfin, l’aventure en laquelle vient d’être jetée votre beauté a pu faire évaporer votre mémoire !… car il n’est pas possible que vous n’ayez jamais entendu nommer devant vous Floridor… Floridor qui jouait les rois…
— À ma honte, répondit la voyageuse, je dois avouer que ce nom n’a jamais frappé mon oreille…
Un peu dépité, le brigadier expliqua :
— C’est même cette spécialité qui m’a fait abandonner le trou du souffleur pour les rangs de l’armée. Des patriotes exaltés ne voulaient-ils pas me jeter en prison sous prétexte que je jouais trop bien les tyrans pour pouvoir être dévoué à la Convention !
Brusquement, la voix de la vivandière coupa ce beau discours :
— Ah ! le pauvre garçon ! il est mort !
— Qui ça ?… mon officier ?… dit Floridor.
— Hélas !… il vient de passer… entre mes bras…
La voyageuse avait instinctivement serré la main du blessé, dont la tête – par suite des cahots de la voiture – était retombée sur son épaule…
Floridor déclara :
— C’est triste… car enfin, qui est-il ?… mais au fait, peut-être a-t-il des papiers sur lui… Voulez-vous voir, citoyenne Pascaline ?…
Et le cœur se desséchant vite à son métier, il mâchonna froidement :
— Et quand vous aurez vidé ses poches, on pourra le déposer sur le bord de la route… pas la peine de le transporter à Nice…
Soudain, la vivandière saisit le bras de la jeune femme :
— Y m’vient une idée, dit-elle à voix basse. Si nous passions l’uniforme de l’officier à notre blessé… Comme ça, il n’aura plus rien à craindre jusqu’au moment où il pourra tirer au pied… Tenez… aidez-moi, citoyenne.
Tout en parlant, elle s’occupait d’enlever l’uniforme du dragon, pendant que la voyageuse, avec toute la délicatesse imaginable, dévêtait le frère de Jean…
— Floridor ! dit tout à coup la vivandière.
Le brigadier se pencha sur l’encolure de son cheval pour jeter un regard dans l’intérieur de la berline…
— Tiens ! fit-il, vous les avez changés de place ?
Il était tout surpris de constater que maintenant le blessé se trouvait étendu sur la banquette de devant, tandis que l’officier de dragons était assis au fond de la voiture, soutenu par le bras de la jeune femme.
— Par Melpomène ! s’écria-t-il, qu’est-ce que cela signifie ? Est-ce que j’ai la berlue ?…
— Cela signifie, mon vieux camarade, répondit Pascaline, qu’il ne faut jamais faire les choses à demi ; vous m’aviez dit de sauver ce ci-devant… Il est sauvé et mieux que ça… la Convention avait perdu un officier… je l’ai ressuscité…
— Diable ! gronda le dragon en se tordant la moustache, savez-vous que c’est grave ! Ça ressemble presque à une trahison.
— Vous n’êtes pas fou !… Qui voulez-vous qui trahisse ?… Ce pauvre garçon !… y doit avoir qu’une idée : se tirer de là au plus tôt…
— C’est grave ! répéta Floridor.
Ce qui lui semblait surtout grave, c’était de voir la tête brune du jeune homme appuyée sur l’épaule de la jeune femme. En lui-même, il songeait que ce ci-devant avait une chance par trop grande, et que bien volontiers il eût troqué sa place contre la sienne.
— Enfin, ça vous va-t-il ? demanda la vivandière.
À son tour, la voyageuse implora presque :
— Eh bien ! monsieur Floridor, ne voulez-vous pas nous aider à sauver ce jeune homme ?
La voix était si câline et, dans l’ombre, le regard était si suppliant, que le brigadier se sentit sans force pour résister.
— Bon ! bon ! bougonna-t-il, on fera ce qu’il faudra.
Et furieux contre lui-même, il éperonna son cheval, qui fit un bond violent sous cette attaque brutale.
On continuait la descente vers Nice.
Soudain, sur un cahot, la berline eut un tel ressaut que le blessé s’éveilla, tout surpris.
— Où suis-je ? demanda-t-il, ayant, au milieu de son sommeil, perdu le souvenir des événements antérieurs.
— Ne parlez pas, murmura à son oreille une voix douce.
Mais, crispés sur l’uniforme, ses doigts furent désagréablement surpris par la rudesse du drap, et stupéfait du changement opéré dans sa tenue, il s’écria :
— Ah çà !… que veut dire ce déguisement ?
La vivandière donna l’explication, la voix autoritaire :
— Cela veut dire, mon beau mignon, que si vous tenez à tirer votre peau de l’aventure, il faut vous résigner à jouer momentanément le seul rôle qui puisse vous sauver.
— Un rôle ! quel rôle ?
— Vous êtes lieutenant au 5e dragons du corps d’armée qui opère en Savoie, et vous êtes envoyé par le général Montesquiou auprès du général Anselme pour lui apprendre la défaite de l’armée sarde.
Les yeux du blessé s’agrandirent ; Pascaline, lui montrant le cadavre étendu sur la banquette, en face de lui, ajouta :
— Il a pris votre place… prenez la sienne… Pour la circonstance, vous porterez le nom que donnent ses papiers : César Romero.
— Romero, répéta la voyageuse, qui tressaillit.
— Oui, je viens de lire ça… né natif du village de Sauci, près Ajaccio… Un Corse comme vous, quoi, citoyenne.
S’il eût fait moins sombre dans l’intérieur de la voiture, Pascaline eût pu s’étonner de l’expression d’effroi qu’avait en ce moment le visage de sa compagne.
Mais la brave vivandière avait alors en tête une préoccupation qu’elle crut devoir traduire :
— Quoique ça soit pour la frime que vous v’là officier de chez nous, vous voudrez bien, j’y compte, ne pas en abuser pour quéque vilaine manigance… Vous avez beau être un ci-devant, il y a des braves gens dans tous les partis.
L’idée même d’un subterfuge n’était point pour plaire à André ; et déjà le jeune homme ouvrait la bouche pour protester, pour repousser ce moyen de salut qui s’offrait à lui.
Mais la même voix, douce voix, murmura à son oreille :
— Au nom de Dieu ! acceptez.
Il serra faiblement la main de la jeune femme entre ses doigts tremblants et, simulant de s’endormir, laissa retomber doucement sa tête sur l’épaule de sa compagne.
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