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Chapitre 11 Le chevalier Horace de Santa-Foce

Dans l’air tiède, les cloches sonnaient à toute volée en signe d’allégresse, convoquant les habitants à la cathédrale en l’honneur des Français.
Par les rues, les Niçois endimanchés se pressaient, joyeux, acclamant les officiers, les soldats, formant des cercles curieux autour des troupiers qui, campés au milieu des places, des carrefours, s’astiquaient pour la revue.

Car le général Anselme avait promis à la municipalité, pour la remercier de son chaleureux accueil, de faire défiler son armée.

Bien mesquine, l’armée d’Italie, et surtout bien pauvre.

Les huit mille hommes en loques qui la composaient, étaient dépourvus de vivres et de munitions. Tirés pour la plupart, sauf quelques compagnies de grenadiers, des garnisons de Marseille et de Toulon.

Mais si peu nombreux qu’ils fussent, – et précisément parce qu’ils l’étaient peu, – les Français n’en excitaient qu’une admiration plus enthousiaste chez les gens de Nice qui songeaient à l’armée piémontaise fuyant en désordre sur la route d’Italie, devant cette poignée de braves.

Ils riaient surtout de la naïveté du général sarde, Saint-André, qui s’était laissé jouer par Anselme comme un simple conscrit et avait benoîtement cru à l’existence de quarante mille hommes pour lesquels son adversaire faisait, à grands fracas, préparer des logements et des vivres.

Le Piémontais avait mieux aimé le croire que d’y aller voir.

Surtout, lorsqu’il avait appris avec quelle rapidité foudroyante Montesquiou avait conquis la Savoie sur le général Lazari.

La nouvelle n’était pas de nature à exciter les Piémontais à la lutte, d’autant plus qu’il leur était venu sur l’entrain de ces troupes françaises des renseignements si décevants que vainement les émigrés réfugiés dans Nice avaient tenté de galvaniser la terreur du général piémontais.

Celui-ci avait quitté la ville, la laissant sans défense par sa brusque et imprudente évacuation.

Des familles entières s’étaient empressées d’en sortir, emportant leurs effets les plus précieux.

Les cinq mille émigrés, indignés de la lâcheté du général Saint-André, avaient résolu de s’opposer par la force à l’entrée des corps d’armée français…

Mais tous leurs efforts pour amener les habitants à se joindre à eux n’avaient abouti à aucun résultat : les moins travaillés déjà par l’esprit de révolution avaient refusé formellement.

Et les émigrés eux-mêmes, quand il s’était agi de marcher, ne s’étaient pas trouvés huit cents…

Parmi ceux-là, l’infortuné héros de l’aventure contée dans les chapitres précédents…

On a vu quel avait été le résultat de cette folle résistance…

Et maintenant, les Niçois regardaient sans en pouvoir croire leurs yeux, ces vainqueurs à peine enrégimentés, quelquefois sans uniforme, manquant pour la plupart de souliers et de pain…

Aussi, dans les groupes, certaines gens ne se gênaient-ils guère pour faire ressortir leur état dépenaillé.

Mais c’étaient surtout les chevaux des dragons, campés sur la place des Victoires, qui excitaient l’hilarité de ces braves en paroles.

C’étaient, à de rares exceptions près, de pauvres rosses qui devaient avoir plus souvent dévoré l’écorce des arbres et les chardons des chemins que reçu leur ration d’avoine et leur litière de paille fraîche.

Floridor se promenait de long en large, laissant traîner son grand sabre qui sonnait sur le pavé d’une manière provocante, tandis que ses regards semblaient défier les trop curieux et les moqueurs.

À la fin, il s’impatienta.

— Est-ce donc, citoyens, que vous n’avez jamais vu panser ou étriller un poulet d’Inde ? finit-il par demander, après s’être à grand-peine imposé silence pendant de trop longues minutes.

En prononçant ces mots, il s’était avancé un peu : le cercle s’élargit, pris d’un respect méfiant.

Cependant quelqu’un répliqua :

— Ce que nous n’avons pas vu encore, monsieur le militaire, ce sont des chevaux aussi maigres… Avez-vous vu les chevaux piémontais ?… Voilà des bêtes superbes et bien en forme !…

Une lueur de rage passa dans les yeux du brigadier.

— Ma foi… répondit-il… je ne puis vous dire le contraire… attendu que je n’en ai jamais vu que la croupe… et de loin. Et cependant, si ce que vous dites est vrai, les Piémontais n’avaient pas une comparaison désobligeante à craindre à se laisser approcher…

— … À moins que ce ne soit le risque d’un coup de sabre qui leur ait donné du jarret… fit une voix flûtée derrière lui.

Floridor se retourna et reconnut le petit Jean.

— Ah ! c’est toi, gosse, fit-il en souriant ; voilà qui est bien répondu.

Et, très bas, il demanda :

— Et ton frère ?

— Je vous remercie, brigadier, il a passé une bonne nuit et, après avoir été pansé, il est allé chez le général qui l’avait fait appeler.

Haussant la voix, l’individu qui avait déjà interpellé Floridor indirectement, ricana.

— Eh ! Eh ! ne vous hâtez pas de crier au triomphe ; les Piémontais, pendant que vous vous gobergez, pourraient vous tomber sur le dos.

Floridor haussa les épaules d’un air de suprême indifférence.

— Parbleu !… Je voudrais le voir… ce serait l’occasion ou jamais de comparer nos chevaux avec les leurs.

— Et aussi la longueur de vos lattes.

C’était Jean qui venait de parler. Il ajouta :

— Malheureusement, brigadier, je crois qu’il vous faudra faire avaler pas mal de lieues à votre poulet d’Inde – comme vous avez dit – avant de pouvoir vous livrer à cette comparaison ; les Piémontais ont de bonnes jambes et du train dont ils détalaient, en quittant Nice…

— Eh ! Eh !… Ruse de guerre, qui sait ?

— Peuh ! On vient de nous dire que le général Brunet avait pris le fort de Montalban et, de là-haut, il paraît qu’on voit les canons et la cavalerie des Piémontais qui filent grande allure sur Saorgio.

— Reste encore Villefranche.

Floridor haussa les épaules.

— Allons donc ! on prendra Villefranche comme on a enlevé Montalban ; et le comté de Nice sera français comme la Savoie.

Les dragons que les plaisanteries de certains des spectateurs énervaient, applaudirent à ces paroles avec une affectation provocante.

Il y avait de la rixe dans l’air.

Mais en ce moment une rumeur se produisit à l’autre bout de la place, faisant diversion : des voix hélèrent le brigadier.

— Eh bien ! par Jupin… que se passe-t-il ? demanda Floridor, en arrivant au pas de course.

À l’orée d’une rue qui débouchait près de l’église, il vit un factionnaire qui paraissait se disputer avec le cocher d’un carrosse.

— À qui en as-tu donc, fit le sous-officier ?

— Y a, brigadier, répondit le soldat, que ce paroissien-là n’entend pas un mot d’français, et comme je ne parle pas son charabia d’italien, j’peux pas lui faire comprendre qu’on n’passe pas.

Le dragon était tout rouge de colère et pétrissait nerveusement la garde de son sabre.

— Allons, paix !… Belamour, dit Floridor tranquillement, ce n’est pas en embrochant ce citoyen que tu arriveras à lui inculquer le français.

Il ajouta, en désignant de la tête l’intérieur du carrosse :

— D’ailleurs, il est toujours préférable d’avoir affaire au bon Dieu qu’à ses saints.

— Je m’y suis adressé, au ci-devant bon Dieu… C’est comme le saint… pas moyen de lui arracher un mot. C’est à croire qu’il est sourd.

Cependant le brigadier s’était approché de la portière derrière la vitre de laquelle s’apercevait une tête d’homme.

Énergique, le visage était entièrement rasé et paraissait très basané, encadré par des cheveux soigneusement poudrés à frimas que réunissait sur la nuque un large ruban de moire.

Sous les sourcils touffus et noirs, l’œil brillait d’une lueur métallique, froide et mauvaise, et la bouche, aux lèvres minces, se plissait en une moue chargée d’humeur et de dédain.

Un jabot de fine dentelle retombait sur un habit de velours cerise à gros boutons d’acier.

La main au casque, Floridor salua militairement.

Mais le visage du personnage demeura impassible, tandis que l’œil, plus méprisant, se fixait imperturbable sur le dragon.

— Ah çà ! grommela celui-ci, le particulier est-il en cire, ou se fiche-t-il de moi ?

— Hein ! fit Belamour, satisfait au fond de l’insuccès de son chef, qu’est-ce que je vous disais, brigadier ?

— Demi-tour, toi ! L’amour ! commanda Floridor… et à ta consigne.

Puis, d’un doigt nerveux, il heurta la glace.

Le voyageur ne broncha pas.

Alors, le brigadier saisit la poignée et ouvrit la portière.

Étendu sur les coussins, les jambes croisées, l’autre ne fit aucun mouvement, mais sa main droite se porta à la poignée de l’épée posée sur ses genoux.

— Citoyen, dit le brigadier d’une voix rude, la place est occupée par les dragons, et j’ai reçu la consigne de ne la laisser traverser par aucun carrosse. Ainsi donc, veuillez dire à votre cocher de tourner bride.

Devant cette déclaration faite poliment mais avec une énergie péremptoire, l’autre crut opportun de desserrer les dents et demanda en excellent français, mais avec un accent étranger fortement prononcé :

— Où est l’officier qui commande ?

Les sourcils de Floridor, au lieu de se baisser de surprise, se froissèrent, sous l’empire d’un mécontentement accentué.

— Tiens, tiens ! citoyen, non seulement nous comprenons le français, mais encore nous le parlons !

— Faites-moi grâce de vos observations et répondez-moi : où est l’officier qui commande ici ?

— Les officiers sont à l’église. Et en leur absence, c’est moi qui commande. Conséquemment…

Et Floridor acheva sa phrase d’un geste qui invitait son interlocuteur à faire demi-tour.

Mais celui-ci demanda encore :

— Les piétons peuvent-ils traverser ?

— … Pas plus que les carrosses.

Cette réponse eut le don de tirer le voyageur de son impassibilité.

— Voilà qui est violent ! gronda-t-il ; interdire la circulation pour toute cette racaille.

Floridor tordit sa moustache et dit, avec un sourire gouailleur :

— Je vois, citoyen, que non seulement vous parlez français, mais encore que vous en possédez à merveille toutes les délicatesses. Je me permettrai, cependant, de vous faire observer que j’ai été poli avec vous et que vous ne l’êtes pas avec moi. Car, moi aussi, je suis de cette racaille, ainsi qu’il vous plaît d’appeler mes camarades.

— Brisons là.

— Non pas, mon bel ami. Mon habit peut n’être pas aussi élégant que le vôtre, mais la lame de mon sabre n’en sera que plus flattée d’y faire une boutonnière de plus.

Le visage de l’inconnu refléta une surprise d’ironie.

— Une provocation ?

L’autre se mit à rire.

— Parbleu ! vous me la bâillez belle ! Le chevalier Horace de Santa-Foce se battant avec un dragon !

— Pardon, un brigadier !

— Eh ! fussiez-vous maréchal des logis, cela ne ferait rien à la chose.

Derrière Floridor, une voix se fit entendre :

— … Et un lieutenant, monsieur le chevalier ?

Instinctivement le dragon s’était effacé, et le chevalier stupéfait demeurait coi, à la vue du soi-disant César Romero qui s’était approché sans être aperçu et avait entendu les dernières répliques.

— Oui, répéta l’officier, je vous demande, monsieur le chevalier, si vous considérez comme déshonorant de croiser le fer avec un lieutenant de dragons.

M. de Santa-Foce se mordit les lèvres et balbutia :

— Mais, signor lieutenant, je ne vois pas qu’il y ait entre nous le moindre motif de querelle.

— À votre aise !… Permettez-moi de n’être pas de votre avis. Tout comme le brigadier, je fais partie de cette racaille si dédaigneusement désignée par vous tout à l’heure.

Le visage de l’Italien avait légèrement blêmi.

— Vous êtes officier ; ce n’est pas la même chose.

— C’est précisément pour cela que je sollicite l’honneur de m’aligner avec vous. Dans l’armée française, nous sommes tous solidaires les uns des autres, et il m’appartient de relever l’injure que vous avez adressée à mes camarades.

— Soit ! dit Santa-Foce, comme il vous plaira ; mais s’il vous arrive malheur, vous me rendrez cette justice que c’est vous qui l’aurez voulu.

César s’inclina courtoisement.

— S’il arrive malheur au lieutenant, le citoyen chevalier fera bien de mettre sa peau hors de la portée de mon sabre. Voilà le conseil que je lui donne, et loin aussi de la lame de mes hommes. Hein ! vous autres ?

Des murmures significatifs s’échappèrent des lèvres des dragons qui, curieux, avaient fait cercle.

— Monsieur l’officier, dit le chevalier, est-il donc dans l’habitude des soldats français d’assassiner les gens ?

Ces mots, entendus, changèrent le murmure en un grondement.

D’un geste impératif, César imposa silence à ses hommes.

— Monsieur le chevalier, dit-il avec une courtoisie excessive, en ma compagnie, vous n’avez rien à craindre. Donnez-vous la peine de me suivre.

Ils traversèrent la place.

Chemin faisant, le jeune officier poursuivit :

— Vous plairait-il que nous nous retrouvions cet après-midi seulement, pour la petite conversation que vous savez ?

« Plus tôt me serait impossible. Il me faut aller assister au Te Deum, prendre part à la revue des troupes que le général va présenter à la municipalité, et ensuite, je suis de baptême.

« Ce programme peut me conduire jusqu’à quatre heures.

Le chevalier acquiesça d’un signe de tête.

— Va pour quatre heures, dit-il.

— Sur cette place, au pied du monument des victoires… J’aurai mes témoins.

— J’aurai les miens.

Les deux hommes étaient arrivés à la hauteur de la sentinelle qui, le sabre au poing, déambulait en avant du campement.

— Laisse passer le citoyen, commanda Romero.

— Mille grâces, signor lieutenant, fit le chevalier d’un ton rogue.

Les deux hommes se saluèrent, et Santa-Foce s’engagea dans la rue, tandis que César Romero tournait les talons.

Au bout de quelques pas, il trouva au-devant de lui Floridor, qui l’avait suivi de loin.

— Savez-vous, citoyen, dit le brigadier, la voix chaude… c’est très crâne, ce que vous avez fait là ?

— N’était-ce pas naturel ? Je suis Français tout comme toi et, pas plus que toi, je ne pouvais supporter que cet étranger insultât les soldats…

— … de la Convention, observa narquoisement Floridor.

— Les soldats de la France, répondit le jeune homme avec sévérité. L’uniforme que je porte m’en faisait un devoir.

— Mon lieutenant, dit le brigadier, je voudrais bien vous servir de second.

Le jeune homme eut un mouvement de surprise.

— Oh !… ce n’est pas pour vous faire un reproche, mon lieutenant, poursuivit Floridor ; mais tout de même, vous m’avez pris ma place : c’est moi qui avais relevé l’insulte de ce maudit Piémontais, et c’était à moi qu’il appartenait de lui allonger un coup de sabre.

— Il refusait.

— Ce qui est fait est fait. Mais, comme compensation, accordez-moi d’assister au combat. Vous me devez bien ça : d’autant plus qu’il a une mine qui ne me revient qu’à moitié, le particulier, et que ça ne m’étonnerait guère qu’il soit plus disposé à jouer du couteau que de l’épée.

Le soi-disant Romero haussa les épaules ; puis, après un moment :

— C’est dit, si c’est possible, mais, donnant donnant : tu vas me rendre un service.

— Deux, citoyen, – pardon ! mon lieutenant.

— J’ai rencontré tout à l’heure Mme Pascaline, la vivandière ; il paraît que le caporal a eu la fièvre toute la nuit et qu’il lui est impossible de se lever.

— Bon ! voilà le baptême à l’eau ! grommela Floridor d’un air mécontent.

Puis, soudain radieux :

— Mais il n’y a qu’une chose à faire, c’est que la citoyenne prenne un autre compère.

— C’est à cela que je songeais.

— Moi, par exemple, déclara Floridor : un caporal ou un brigadier, pour elle, ce sera la même chose.

Le jeune homme se mordit les lèvres, tandis que ses doigts effilaient nerveusement sa moustache.

— Crois-tu qu’elle tienne tant que cela au grade ? demanda-t-il.

Floridor le regarda du coin de l’œil, et ses sourcils se froncèrent imperceptiblement, tandis qu’il faisait entendre avec sa langue un petit claquement impatient.

— Citoyen, grogna-t-il, est-ce que je me tromperais ? Il me semble que vous avez songé à quelqu’un pour remplacer le pauvre Cognac.

L’émigré ne put s’empêcher de rougir, hésita un moment, puis se décida tout à coup.

— Eh bien ! oui. Cette jeune fille est ravissante, et ma foi, il ne me serait pas désagréable de la revoir.

— Alors ? interrogea Floridor.

— Alors, voici ce que tu vas faire. Tu connais la maison où habite Mlle Cappardi ? Tu l’as accompagnée avec moi, hier soir. Tu demanderas à lui parler, et tu lui diras que, Cognac étant malade, je sollicite l’honneur de le remplacer comme compère.

Puis, s’apercevant de la physionomie bizarrement déçue du brigadier :

— Eh bien ! qu’as-tu ? On dirait que quelque chose te choque.

— Mon Dieu ! mon lieutenant, c’est peut-être aller un peu vite en besogne.

— Je le sais bien ; mais nous n’avons pas le temps de traîner les choses en longueur : demain, nous serons peut-être partis. Allons, va, et conduis-toi en négociateur habile.

Cela dit, le jeune homme donna sur l’épaule du brigadier une tape amicale et tourna les talons, tandis que Floridor s’engageait dans la rue par où, quelques instants auparavant, avait disparu le chevalier de Santa-Foce.

Pourquoi, subitement, était-il devenu de mauvaise humeur ?

En quoi vraiment cela pouvait-il le toucher que le soi-disant César Romero se posât en admirateur de la signora Cappardi ?

Avait-il songé à jalouser le caporal de ce qu’il devait servir de compère à la jolie fille ?

Et voilà que la vision du lieutenant libre de coqueter avec elle, lui mettait de l’amertume au cœur.

C’est l’éternelle histoire !… Entre Cognac et Éva Cappardi, l’imagination du brigadier n’avait pu concevoir aucune idylle.

Cognac était assurément un excellent soldat ; mais on n’apercevait en lui aucune des qualités nécessaires à un prétendant.

Tandis que lui, Floridor, il se voyait grand garçon bien tourné, qui, sans être ce qu’on est convenu d’appeler un joli homme, avait assez d’allure et cette élégance factice que donne l’habitude de la scène.

Seulement, il n’était pas assez naïf pour ne se point rendre compte que le jeune émigré avait, encore tout autrement que lui, ce qui séduit les femmes et leur tourne la tête.

Tout en marchant, il maugréait :

— Que le diable l’emporte ! il aurait pu choisir un autre ambassadeur que moi. Sa confiance me gêne pour poser ma candidature.

Derrière lui, son grand sabre battait les pavés avec un bruit terrible de ferraille qui mettait aux fenêtres, derrière les stores soulevés, des têtes curieuses, aussitôt disparues.

Pourtant, avec la réflexion, sa mauvaise humeur finit par s’évaporer.

— Qui sait ? Les femmes, c’est si bizarre !

Peut-être, après tout, la citoyenne Cappardi n’avait-elle pas été indifférente à la victorieuse moustache rousse du brigadier, non plus qu’à la maestria avec laquelle il avait joué de la latte, la veille au soir… Les femmes aiment les héros.

Ah ! naïf Floridor !

Si, au moment même où il se réconfortait ainsi l’âme, il avait pu voir ce qui se passait dans celle d’Éva Cappardi !

Dans la chambre de la petite maison où elle habitait avec un oncle et une tante, la jeune fille achevait sa toilette.

Un gai rayon de soleil entrait par la fenêtre grande ouverte et, du parterre de roses, des senteurs douces montaient dans l’air attiédi.

Elle se sentait heureuse !

Un refrain d’amour aux lèvres, elle allait et venait par la pièce, en proie à une fébrilité nerveuse.

Un ruban, à peine placé, ne lui convenait plus ; tantôt c’était la teinte, tantôt aussi la disposition.

Les tiroirs étaient bouleversés, les malles sens dessus dessous.

Et les robes, les corsages jetés pêle-mêle sur les meubles, à travers la pièce, prouvaient assez combien la combinaison de sa toilette avait donné de mal à la jeune fille.

À voir ses joues colorées, ses yeux brillants, sa bouche éternellement souriante, nul n’eût pu se douter que, la veille, elle avait été deux fois en danger de mort.

À cet âge, l’oubli vient vite. L’idée d’amour fait fuir l’idée du trépas. Au lieu d’une nuit peuplée de cauchemars et coupée de brusques réveils, Éva avait fait les plus jolis rêves du monde.

Ce n’étaient ni les têtes hirsutes des bandits auxquels si miraculeusement elle avait échappé, ni même les faces énergiques de la vivandière et de ses courageux compagnons qu’elle avait vues en songe.

Non ! mais simplement un joli visage un peu pâle, éclairé de grands yeux noirs hardis et pleins de douceur à la fois.

Ce n’étaient point des coups de feu qu’elle avait cru entendre. Mais une voix musicale, douce comme une caresse, qui n’avait, durant toute la nuit, cessé de bercer son sommeil.

Et rien qu’en pensant à ce que cette voix lui avait, en songe, murmuré si galamment, la jeune fille rougissait encore et détournait les yeux de son miroir.

— Ah ! soupira-t-elle, quel dommage que ce ne soit pas lui le parrain, à la place de ce vilain caporal qui sent la pipe !

Et, comme si une bonne fée eût entendu ces vœux, voici que, dans le jardin, elle distingua un bruit de pas, mêlé à un cliquetis d’armes.

Éva se précipita à la fenêtre et, à sa grande surprise, reconnut le brigadier Floridor qui tournait et retournait la tête, cherchant à s’orienter.

À la vue de la jeune fille, le soldat rassembla les talons et porta la main à son casque, dans un salut qui ne manquait pas d’élégance.

— Citoyenne, dit-il, je suis chargé d’une triste commission pour vous.

Inquiète de ce début, Éva s’exclama :

— Mon Dieu ! est-ce que le sous-lieutenant…

— Je rends grâce aux dieux de ce que vous montriez pour mon officier une telle sollicitude, fit le brigadier avec une légère grimace où la satisfaction ne dominait pas ; mais rassurez-vous, citoyenne. Le ci-devant a passé une nuit excellente et il ne s’agit pas de lui.

— Et qu’y a-t-il ?

— Le caporal Cognac, que vous aviez désigné pour vous servir de compère, ne va pas bien ; son coup de baïonnette d’hier lui donne une fièvre de tous les diables ; il ne pourra se lever aujourd’hui.

Éva parut s’apitoyer.

— Quelle contrariété ! fit-elle. Les dragées sont commandées, le prêtre est prévenu et j’avais fait des frais de toilette !… Voyez plutôt.

Redressée, elle apparaissait, la taille ceinturée d’une large écharpe de soie d’un rose pâle qui tranchait admirablement sur le corsage vert d’eau duquel émergeaient les bras ronds et blancs.

Le cou se dégageait, nu, cerclé d’un ruban du même rose.

Dans les cheveux, massés seulement sur le sommet de la tête, un peigne en brillants mettait des étincellements d’étoile.

Floridor battit des mains et déclama :

Ô suave apparition !

Es-tu femme ou bien déesse ?

Éva rougit et s’éloigna un peu de la fenêtre.

Le brigadier insinua, en retroussant sa moustache d’un air conquérant :

— Mais à défaut du caporal Cognac, citoyenne, il y a, dans l’armée du général Anselme, bien d’autres troupiers qui seraient heureux et fiers si vous daigniez les accepter à sa place.

La jeune fille devint toute rouge.

— Pensez-vous ? balbutia-t-elle.

— Je gagerais ma tête, et sans chercher bien loin…

Mais Floridor avait beau faire sa bouche en cœur et rouler des yeux blancs, sa peine se perdait.

Éva ne songeait pas à lui.

— Ah ! soupira-t-elle après une longue hésitation, si ce jeune homme que nous avons sauvé, avec la vivandière, n’était pas blessé !

Les lèvres souriantes du brigadier se plissèrent dans une grimace significative dont la jeune Corse ne s’aperçut même pas.

Mortifié, Floridor gardait le silence.

— Comment va-t-il ? demanda-t-elle, un peu confuse.

Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, le brigadier la rassura :

— Fort bien, citoyenne, je vous l’ai déjà dit. Et vous ne pouviez avoir une meilleure idée, puisque le ci-devant avait eu la pareille.

Les joues de la jeune fille s’empourprèrent.

— Vraiment !

— À telle enseigne que j’étais envoyé par lui en ambassade vers vous, pour savoir si la proposition vous agréerait.

La jeune fille dut se tenir pour ne pas laisser voir sa joie.

En ce moment, dans l’intérieur de la maison, une voix appela :

— Éva ! Éva !

— Partez ! dit-elle à Floridor, et dites au lieutenant que je serai à l’église San-Julio à midi précis.

Floridor salua, et, tournant les talons, gagna à pas rapides la porte du jardin, traînant toujours son sabre qui cliquetait sur le gravier de l’allée.

Toute rose de contentement, Éva Cappardi demeura un moment immobile, se contemplant dans le grand miroir, souriant à la gracieuse image qu’elle y voyait.

— Oui, il pourra être fier de sa commère, murmura-t-elle. Je veux être jolie.

Et elle ajouta, après un instant :

— Mais lui-même sera un compagnon charmant.

Et par un effet d’optique, voilà qu’elle vit derrière l’image de sa toute gracieuse personne se refléter l’image du bel officier.

— Éva ! répéta la même voix qui l’avait appelée un instant auparavant.

— Ma tante ? demanda la jeune fille en se rapprochant de la porte.

— As-tu donc oublié que M. le chevalier de Santa-Foce devait venir te chercher pour te conduire à la revue ?

Le visage d’Éva se rembrunit ; puis, soudain :

— Ma tante, mais vous n’y pensez pas… C’est vous qui oubliez !… Vous savez bien que je vais à un baptême.

— Eh ! ces gens attendront. M. le chevalier ne saurait s’être dérangé pour rien.

— Bien désolée, ma tante. Mais c’est le lieutenant qui me sert de compère, et ce serait mal reconnaître la façon dont il s’est conduit hier, que de n’être pas exacte.

Cela dit, vive et légère, elle recommença son trottinement à travers la chambre, bouleversant les tiroirs, fouillant les cartons, incertaine maintenant sur le chapeau, sur l’écharpe qu’elle devait choisir.

Soudain, elle s’arrêta et tendit l’oreille vers la porte, derrière laquelle un murmure de voix s’entendait.

Il lui avait semblé qu’on venait de prononcer le nom du lieutenant Romero.

Sur la pointe des pieds, elle s’approcha et, l’oreille à la serrure, écouta.

Elle ne s’était pas trompée ; son oncle et sa tante causaient du jeune officier qu’elle avait tenu, dès la veille, à leur présenter.

Et son visage soudainement blêmit, lorsqu’elle distingua ce que disaient les deux vieillards.

Comme les Cappardi, les Romero étaient Corses, originaires du même village, aux abords d’Ajaccio. Mais les deux familles étaient, depuis près d’un siècle et demi, séparées par une vendetta qui les avait peu à peu amoindries et pour ainsi dire anéanties, réciproquement.

César, l’officier de dragons, était le seul représentant des Romero, comme Éva était la seule qui demeurât des Cappardi, avec les deux vieillards qui l’avaient recueillie à la mort de son père.

Et en ce moment même où la jeune fille se rappelait en souriant l’allure élégante et la crânerie héroïque du jeune sous-lieutenant, les deux vieillards ne complotaient rien moins que la mort du dernier survivant de la race ennemie.

Une voix irritée, que la jeune fille reconnut pour celle du chevalier de Santa-Foce, disait :

— Alors, moi, quel rôle me faites-vous jouer ? Vous m’avez promis qu’Éva serait ma femme, et vous la laisseriez se conduire avec cette légèreté ! Elle ne doit pas aller à ce baptême.

— Vous n’êtes qu’un enfant, répliquait l’oncle… Laissez-nous faire. La Providence nous livre ce Romero… nous serions trop naïfs de le laisser nous échapper.

Il ajouta :

— Ah ! si mon bras était assez fort, je n’hésiterais pas à me charger, moi-même, de notre vendetta. Mais je trouverai bien quelque stylet italien pour verser, à ma place, le sang du dernier Romero.

La tante, alors, dit à demi-voix, insinuante :

— Ah ! si M. le chevalier avait pour nous cet attachement vrai !…

Santa-Foce ne perdit pas l’occasion.

— Signora, affirma-t-il, ce Romero est précisément cet officier avec lequel je dois me rencontrer tantôt. Je le tuerai.

— Et s’il vous tue, repartit l’oncle. Non, laissez-moi agir à ma fantaisie. Loin d’écarter Romero, je veux, au contraire, l’accueillir à merveille, encourager Éva à se laisser faire la cour par lui, à accepter ses rendez-vous, et rien alors ne me sera plus facile que de lui tendre un piège dans lequel il tombera fatalement.

Sans hésitation, Santa-Foce déclara :

— Je suis votre homme.

Les voix baissèrent de ton, et la jeune fille n’entendit plus qu’un murmure indistinct.

Sur le premier moment, elle avait songé à se ruer dans la pièce où étaient son oncle et sa tante pour leur crier leur infamie.

Mais elle réfléchit que ce serait là un pitoyable moyen, qui ne servirait qu’à compromettre davantage encore les jours déjà en péril du jeune officier.

Mieux valait dissimuler.

Ensuite elle aviserait à le prévenir discrètement, afin qu’il s’occupât de quitter la ville dans le plus bref délai.

Cette résolution arrêtée, Éva se sentit plus calme.

Elle songea que son inquiétude n’était pas une raison pour qu’elle ne se fît pas belle pour la cérémonie.

Le chapeau fut choisi, l’écharpe de gaze également, et après avoir été présenter son front candide aux baisers de son oncle et de sa tante, elle partit.

Elle partit toute légère, ayant au corsage une rose cueillie dans le jardin en passant.

Dans l’air tiède, les cloches sonnaient joyeusement, les rues étaient encombrées de monde et la jeune fille avait peine à se frayer un passage.

Elle craignait d’être en retard, s’impatientait, tellement préoccupée qu’elle ne s’était pas aperçue que, depuis la maison, quelqu’un la suivait.

Il est vrai que ce quelqu’un était inconnu d’elle et procédait à sa filature avec une habileté qui décelait un homme de métier.

Sous le porche de l’église, un groupe de personnes l’attendaient.

Parmi celles-là, Éva n’en vit qu’une.

César Romero dont les broderies, les aiguillettes étincelaient au soleil et dont la tête brune, encadrée de ses cadenettes, bien poudrées pour la circonstance, dépassait celle de son brigadier.

Bien qu’elle fût encore loin de lui, Mlle Cappardi crut remarquer qu’en l’apercevant, le jeune officier avait rougi légèrement.

Il s’avança au-devant d’elle, lui prit la main, sur laquelle il s’inclina pour la baiser non moins galamment qu’eût pu le faire le plus ci-devant des marquis.

À voix basse, il murmura :

— Ah ! mademoiselle, que vous êtes donc belle !

La jeune fille allait protester, mais sans grande conviction, car son miroir lui avait déjà dit combien elle méritait le compliment qui lui était adressé.

Mais la vivandière lui coupa la parole :

— Vous nous excuserez, citoyenne, dit-elle avec une révérence, de n’avoir pu faire toilette comme vous.

« Le gouvernement a tant de choses en tête qu’il en oublie de payer leur solde aux soldats, si bien que ceux-ci m’achètent à crédit mon rhum et mon eau-de-vie. Conséquence : rien en poche pour renouveler ma garde-robe, et comme les fripiers de ce pays n’ont aucune confiance dans les Français, j’ai été obligée de conserver mes hardes.

La jeune fille esquissait un geste de protestation.

Pascaline ajouta :

— On s’est astiqué du mieux qu’on a pu, pour ne pas faire rougir le bon Dieu et vous.

Mais le dragon Belamour, lui aussi, était de la fête.

Sans doute trouvait-il que tous ces retards seraient préjudiciables au repas dont devait traditionnellement être suivie la cérémonie.

Il prit sur lui de rappeler que le curé s’impatientait.

Au moment même, la porte s’ouvrit à deux battants, et sur le seuil apparurent le suisse tout chamarré et le prêtre, dont le surplis blanc faisait une tache claire sur le fond sombre de la nef.

Le suisse heurta, du manche de la hallebarde, la dalle qui rendit un bruit sourd.

Et le cortège se forma.

D’abord la vivandière, portant son fils dans une pelisse de soie, – cadeau de la marraine, – dont la blancheur et les dentelles faisaient ressortir plus crûment l’humble costume de la mère.

Puis Éva Cappardi, le bout de ses doigts roses dans la main gantée de blanc du lieutenant.

Enfin Floridor, au côté duquel marchait Belamour, écarquillant les yeux devant les ors des tableaux, le marbre des statues, les sculptures des boiseries.

Arrivés devant le baptistère, durant que le prêtre commençait ses prières et que la vivandière débarrassait l’enfant de ses voiles, le jeune homme demanda à voix basse à Mlle Cappardi :

— Comment allons-nous appeler notre filleul ?

— Quel est votre nom ?

— César ! répondit Floridor, un peu narquois ; mais par le temps qui court, ce serait rendre au petit un mauvais service que de lui donner le nom de ce tyran.

— Et puis, ajouta l’émigré avec un petit haussement d’épaules, il serait préférable qu’il eût un nom à vous ; cela lui porterait bonheur.

— On ne peut pourtant pas le nommer Éva ? fit-elle en riant.

Le brigadier suggéra, pompeux :

— Pourquoi ne l’appellerait-on pas Adam, en souvenir de notre première mère, qui s’appelait comme la citoyenne.

L’émigré fut sur le point d’éclater de rire ; heureusement il se retint, par respect pour la sainteté du lieu.

— Tu n’as pas voix au chapitre, déclara-t-il d’une voix mécontente. Va-t-en donc voir s’il y a des poissons rouges dans le baptistère.

Le dragon tourna les talons, sifflotant en sourdine une fanfare, sans plus de souci de l’endroit où il se trouvait.

— N’avez-vous pas un autre nom ? interrogea le lieutenant.

— Oui, Marie.

— Hum ! Marie, Éva, tout cela ne convient guère à un soldat.

Puis, brusquement :

— La mère s’appelle Pascaline. Si on nommait le petit, Pascal. Ça vous convient-il ?

— Si vous voulez.

La jeune fille paraissait si préoccupée, écoutant d’une oreille si distraite les questions que lui posait son interlocuteur, que celui-ci ne put s’empêcher de lui demander, de sa voix la plus enveloppante :

— Qu’avez-vous donc, mademoiselle Éva ? Vous aurais-je, sans le savoir, froissée en quelque chose ? Dieu sait que rien n’est plus loin de ma pensée, car si vous saviez, au contraire, ce que, depuis hier…

Elle l’interrompit et, parlant vite, mais tout bas, en voyant la vivandière venir de leur côté :

— Monsieur, dit-elle, il faut que je vous parle le plus tôt possible.

— Maintenant, si vous voulez.

— Non, en secret.

Et, comme il ne pouvait maîtriser un geste d’étonnement :

— Ne préjugez de rien avant que je me sois expliquée.

« Mais, où pourrai-je vous voir ? dites vite.

Alors, après une seconde de réflexion, et comme Pascaline n’était plus qu’à quelques mètres d’eux :

— Si vous voulez, murmura le jeune homme, rouge jusqu’aux yeux, je vous attendrai ce soir sur le port, à l’entrée de la jetée.

— Ce soir ! N’y aurait-il pas moyen dans la journée ?

— Impossible ! Je suis commandé de service pour une heure de l’après-midi.

— Eh bien ! ce soir, soupira-t-elle.

Il la regardait lui-même, ému, voulant parler et ne sachant pourquoi ses lèvres rebelles demeuraient muettes.

Puis, après quelques secondes d’immobilité, il lui offrit le bras et tous deux, à pas lents, s’avancèrent vers le baptistère.

Ni l’un ni l’autre n’avaient remarqué, dans l’ombre du pilier près duquel ils venaient de causer, qu’un homme était caché, qui les écoutait.

Cet homme, c’était le chevalier Horace de Santa-Foce.

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