Chapitre 9 La vivandière
— Maintenant, les enfants, ça va aller tout seul !… Merci… et au trot !… S’agit pas de manquer l’entrée dans Nice… Gédéon et moi, nous saurons nous tirer d’affaire.
— À tantôt, citoyenne Pascaline !
Et, prenant leurs fusils qu’ils avaient suspendus à la carriole pour pouvoir mettre toutes leurs forces à pousser à la roue, les deux grenadiers s’élancèrent sur la route poudreuse.
Là-bas, à cinq cents mètres au moins, les grands feutres de l’arrière-garde ne faisaient plus qu’un fourmillement confus de petites taches noires pointillées de rouge par les hauts plumets.
— Si on soufflait un peu, dis, Gédéon ? fit la vivandière en s’adossant au brancard…
Dans l’ombre du grand chapeau de paille qui la coiffait brillaient deux yeux noirs magnifiques, et les dents étincelaient, blanches comme de la nacre, entre les lignes rouges de lèvres un peu fortes, mais d’un sourire plein de bonté.
En dépit du teint hâlé par le grand air, les traits paraissaient fins, non privés de distinction, que rehaussait une grande énergie dans le dessin du nez et de la bouche.
De taille élancée, avec des épaules larges et une belle carrure, telle était la citoyenne Pascaline présentement vivandière à la 8e demi-brigade.
Durant quelle reprenait haleine, Gédéon – un âne superbe, grand comme un baudet – attachait sur elle son gros œil noir, luisant d’attachement, et fouettait du bout de sa queue ses flancs trempés de sueur que les mouches harcelaient.
Doucement, délicatement, la vivandière entrouvrit la toile qui fermait la carriole et regarda à l’intérieur.
Son regard, en ce moment, avait une expression de douceur infinie, et son visage, un peu rude, reflétait une tendresse émue.
— Comme il dort ! murmura-t-elle.
Puis elle laissa retomber la toile et dit :
— Allons, Gédéon…
Docilement, la bête tendit le cou et, d’un effort vigoureux, fit démarrer la voiture, dont l’essieu grinça dans le silence de la route, déserte maintenant.
Et tous les deux, la femme et l’âne, partirent d’un bon pas, pressés, l’un comme l’autre, de gagner l’étape, cette étape tant souhaitée où la première aurait du pain blanc pour faire la soupe, et le second une botte de foin avec un boisseau d’avoine pour son repas.
On eût pu croire que le bon Gédéon avait comme une prescience instinctive des événements, et qu’il comprenait quels avantages représentait pour lui la conquête du comté de Nice…
Soudain, de la lisière d’un petit bois qui longeait la route une voix émue se fit entendre, timide :
— Madame Pascaline…
La vivandière s’arrêta net, et, promenant autour d’elle des regards surpris :
— Qui m’appelle ? demanda-t-elle très haut.
Alors d’entre les branches, un enfant se faufila qui, après avoir lancé de droite et de gauche des coups d’œil inquiets, enjamba le fossé et courut vers la jeune femme.
— C’est vous qui êtes madame Pascaline, la vivandière ? interrogea le gamin.
— Oui, mon beau mignon… répondit Pascaline ; qu’est-ce qu’il y a pour ton service ?…
Puis, elle s’écria :
— Mais c’est du sang que tu as aux mains et sur ton habit !…
Il murmura, tête basse et comme confus :
— Oui… c’est du sang, madame…
Méfiante, elle reprit sèchement :
— On dit citoyenne !… Enfin, qu’est-ce que tu veux ?
Elle n’avait plus sa bonne voix de tout à l’heure, et son regard si tendre flambait comme d’une lueur menaçante.
— Mad… citoyenne, répondit l’enfant, c’est un dragon qui m’a dit que vous étiez bonne.
— Que je suis bonne… ou je ne le suis pas… c’est mon affaire… En quoi ça t’intéresse-t-il ?… et puis, comment s’appelle-t-il, ce dragon ?
— Floridor, madame…
— Citoyenne, je t’ai dit… rectifia-t-elle.
Mais l’expression mauvaise de son visage avait disparu et, dans son œil noir, c’était maintenant de la curiosité qui luisait.
— Ah ! tu connais Floridor ?… fit-elle ; et comment ça, le connais-tu ?…
— Parce que mon grand frère avait tiré sur lui.
— Sur Floridor !… Et il l’a blessé ?
— Non… c’est le dragon qui a blessé mon frère…
— À la bonne heure ! fit la vivandière avec un soupir de satisfaction.
— Alors, citoyenne, le dragon m’avait dit comme ça que, si vous vouliez sauver mon frère…
— En voilà une affaire !… C’est donc un Piémontais, ton frère ?… Pourtant, t’es Français, toi !…
Et les sourcils de la vivandière se froncèrent : le soupçon de la vérité venait de percer dans son esprit.
— Est-ce que tu serais, par hasard, un émigré ?… demanda-t-elle.
Comme honteux de cet aveu, l’enfant raconta son histoire. Son père avait quitté la France dès le début de la Révolution et, depuis lors, habitait Nice avec ses deux enfants.
Il avait été, quelques mois auparavant, tué en duel par un certain chevalier de Santa-Foce, gentilhomme piémontais, et le petit Jean était resté sous la protection de son frère aîné, attendant, pour rentrer en France, la fin de la Révolution… quand, brusquement, on avait annoncé l’approche des Français…
Alors, les émigrés avaient voulu défendre Nice et le grand frère avait dû prendre les armes.
Posté en sentinelle sur le bord de la route, il avait tiré sur le dragon, quand celui-ci avait paru.
— Il a touché Floridor ?
— Non… son casque seulement, qui a été troué. Mais c’est lui… c’est André, qui est blessé… Ah ! mon pauvre André !…
Ces dernières paroles, l’enfant les avait prononcées d’une voix désolée, faisant de surhumains efforts pour retenir les larmes qui gonflaient ses paupières…
— Où est-il ?… demanda Pascaline, apitoyée, mais bourrue quand même en songeant que Floridor aurait pu être tué.
Jean traversa la route, enjamba le fossé, entra dans le bois et s’arrêta…
La vivandière l’avait suivi.
— Mais, c’est un enfant, lui aussi !… s’exclama-t-elle, en s’agenouillant auprès du corps inerte…
Elle avait soulevé la tête brune, aux paupières closes, aux lèvres frangées de sang…
— Ça a vingt ans… pas plus… j’en jurerais… fit-elle.
— Vingt-deux ans… murmura le garçonnet.
Il demanda, suivant avec angoisse les gestes de la vivandière, qui défaisait l’habit et mettait à nu la poitrine :
— Est-ce que c’est grave ?
— Hum !… on ne sait jamais…
Jean balbutia, la voix pleine de sanglots :
— Si on pouvait le transporter… À Nice, il y a des médecins…
Les sourcils de la vivandière se haussèrent.
— Ouais !… à Nice… comme tu y vas !… Tu ne sais donc pas que le général Anselme y est, à cette heure, et que les émigrés qui auront concouru à la défense de la ville et qui auront eu l’imprudence de s’y attarder n’y vont pas être en bonne odeur.
L’enfant joignit les mains.
— Surtout, poursuivit Pascaline, ceux qui auront fait le coup de feu contre nous…
Le visage assombri, la voix soudain plus dure, elle ajouta :
— C’est le conseil de guerre… sûr… et le reste…
Le pauvre enfant se désolait.
Il ne savait que murmurer d’une voix étranglée :
— Mon Dieu… mon Dieu…
La vivandière, la face grave, réfléchissait, et l’on voyait, à l’expression de son visage, qu’un combat se livrait en elle.
Tout à coup, elle dit :
— Ne te désole pas… mon fiston… on va arranger ça pour le mieux… En ce moment, s’agit de parer au plus pressé… Ensuite… comme ensuite…
Elle se releva, tenant dans ses bras vigoureux le blessé, toujours inerte et sans connaissance…
— Suis-moi ! fit-elle laconiquement…
Elle sortit du bois, enjamba le fossé et revint vers la carriole.
— Monte, commanda-t-elle à l’enfant, écarte la toile… doucement… ne fais pas de bruit… il y a mon petit qui dort…
Jean obéit et, la toile écartée, vit dans la pénombre qui emplissait l’intérieur de la carriole, un enfant tout petit, enveloppé dans une capote de soldat, qui reposait paisiblement sur une botte de foin…
Une épaisse litière de paille tapissait le fond de la carriole et contribuait à amortir les cahots de la route.
— Qu’il est mignon ! balbutia le gamin.
— C’est mon fils ! déclara la vivandière, touchée de cette admiration naïve et spontanée… Il n’a que six mois… mais c’est un gaillard !
Puis, soulevant à bout de bras le corps du blessé :
— Tiens… tire-le à toi… bon… attends, maintenant… tiens-le bien… je monte.
Lestement, elle escalada le marchepied ; elle rejoignit le petit Jean et, avec son aide, étendit doucement le malheureux jeune homme sur le lit de paille qui garnissait le fond de la carriole.
— À présent, dit-elle, satisfaite, tu peux être tranquille… ni vu ni connu… C’est pas le général Anselme ni le citoyen représentant qui viendront mettre leur nez là-dedans… Pour ce qui est du médecin… je vais ruminer, d’ici que nous soyons à Nice, une petite histoire de ma façon.
L’enfant saisit la main de la vivandière et la baisa en murmurant :
— Vous êtes bonne !
— C’est bien… c’est bien… on fait ce qu’on peut… Pour l’instant, s’agit de rattraper le temps perdu… V’là le soir qui vient vite, et nous sommes loin de l’arrière-garde.
Elle réfléchit un moment ; puis, d’une voix ferme, elle ordonna :
— Je vais rester là-dedans pour panser la blessure de ton frère, et en même temps pour donner à boire à mon p’tit… c’est son heure… Toi, tu vas prendre Gédéon par la bride et le faire avancer, le plus rondement possible…
Elle s’interrompit et demanda, gouailleuse :
— Tu sauras faire marcher un baudet ?
— Il y avait des chevaux, chez mon père, répondit l’enfant, songeant avec tristesse au passé.
Il sauta à terre et saisit l’âne par le mors.
— Hue… Gédéon !… cria la vivandière.
Et la carriole, de nouveau, roula sur ses essieux grinçants et sur ses roues brinqueballantes…
On gagna, enfin, Nice.
Mais à Nice, l’étape n’était pas achevée.
Quand la carriole, après avoir eu beaucoup de peine à se frayer un passage à travers les rues encombrées de la ville, parvint enfin sur la place des Victoires, la vivandière apprit que son bataillon était au fort de Montalban, dont le général Brunet venait de s’emparer.
Ordre lui fut donné de le rejoindre.
Heureusement, un caporal et deux soldats de sa compagnie, demeurés avec l’arrière-garde, se rendaient à la citadelle.
Ils s’offrirent à faire route ensemble.
Gédéon, les oreilles basses, repartit de son pied traînant, mais sans donner aucun signe d’impatience.
Il avait le stoïcisme du soldat, ce brave baudet ; et il accomplissait son devoir sans manifester sa rancœur.
Pourtant, sa charge s’était encore accrue.
Oh ! pas de beaucoup, car le petit Jean ne pesait pas lourd ; et c’est pourquoi la vivandière, voyant trébucher l’enfant exténué, avait exigé qu’il montât à côté d’elle.
Ils allaient lentement, paisiblement… Le caporal tenait la bête au mors, les deux troupiers poussaient aux roues.
La route montait, sablonneuse, roide, défoncée par l’artillerie piémontaise.
Et Gédéon n’était pas au bout de ses peines.
Bien loin encore, là-haut, s’apercevaient, claquant à la brise du soir, les trois couleurs du drapeau.
Soudain on déboucha dans un étroit vallon.
D’un côté, on avait vue sur la mer, tandis que du côté de la terre, un petit bois d’oliviers barrait l’horizon.
Alors l’équipage s’arrêta.
— Eh bien ! quoi ? on n’en veut plus, camarade ? dit le caporal en s’adressant au baudet.
« En ce cas, haltons !
Il se retourna vers la carriole et ajouta :
— Citoyenne Pascaline, Gédéon n’en veut plus… m’est avis qu’il va falloir gîter ici.
— Du moment que Gédéon n’en veut plus ! mon bon Cognac, fit la vivandière…
« Alors, il n’y a plus moyen.
Et lestement elle sauta à terre.
Puis elle dit aux grenadiers qui, tout en sueur, eux aussi, attendaient ses instructions :
— Mes enfants, en v’là assez pour aujourd’hui ; demain matin, on s’lèvera de bonne heure pour se hisser là-haut.
« Quant à présent, en place, repos !
C’était dit rapidement, d’une voix un peu rude, mais de cette rudesse bon enfant que donnent la fréquentation des camps et l’habitude de commander à des soldats.
Elle engagea sa tête sous la toile, et ajouta :
— Allons, petit Jean, en bas… et va nous chercher du bois mort pour faire la soupe !
Elle prit le gamin dans ses bras pour le mettre par terre, mais ne le lâcha qu’après lui avoir plaqué sur les joues un retentissant baiser.
En même temps, elle trouva moyen de lui glisser à l’oreille ces mots :
— N’aie pas peur, tout marchera bien.
Et elle ajouta à haute voix :
— Fais vite.
— Oui, mad… oui, citoyenne.
Pendant qu’il s’éloignait en courant, l’un des troupiers s’occupait à caler les roues de la carriole, étayant en outre la caisse pour l’empêcher de basculer…
L’autre dételait le baudet, lui enlevait ses harnais et l’attachait aux ressorts par son licol…
La vivandière, agile et leste, avait sauté sur le marchepied et s’était glissée sous la bâche.
Des gémissements s’entendirent, très doux.
— Quoi donc qu’il a, le mioche ? demanda Cognac… C’est-y qu’y serait malade ?
Il y avait comme de l’inquiétude dans la voix du brave garçon.
Pascaline répondit, de l’intérieur de la voiture :
— Malade ? vous voudriez pas ?… Seulement je le change… et dame ! c’est pas dans ses goûts.
Les gémissements persistaient, un peu plus distincts, de plus en plus forts.
L’un des troupiers fit remarquer à son camarade :
— Crédié ! en a t’y une voix, ce gamin-là !… Si on dirait pas une personne qui geint…
Au même instant, des cris stridents éclatèrent, et, faisant diversion, la vivandière apparut, tenant son marmot.
Rose et joufflu, il se démenait, agitant des bras potelés et mettant à l’air des cuisses et des mollets formidables pour un gamin d’une demi-douzaine de mois.
— Bonne voix pour le commandement, le futur grenadier, dit un des troupiers.
Le caporal, lui, s’avança et tendit les mains, disant :
— Passe-le-moi, citoyenne, on va voir à lui faire clore son bec.
Comme par miracle, à peine entre les doigts du grenadier, le marmot se tut, comme fasciné du premier coup par l’uniforme, poussiéreux cependant et quelque peu déloqueté, du caporal.
Les boutons surtout, qui brillaient, le faisaient loucher terriblement.
Et, bouche bée, les yeux écarquillés, il y cramponnait ses petits doigts.
Tout fier du résultat auquel, sans effort cependant, il était arrivé, le brave soldat se mit à rire.
— Hein ? on l’aime, son ami Cognac !… On est camarades ensemble !
Comme s’il avait compris, le nourrisson riait à pleine bouche au troupier.
Celui-ci, radieux, ajouta d’une voix de tonnerre :
— Grenadier… pour votre bonne conduite et votre belle humeur, je vous nomme caporal.
Et, amusé lui-même par sa plaisanterie, il poussa un formidable éclat de rire.
Les deux autres firent chorus, cependant que la vivandière coulait un regard inquiet vers la carriole, pensant à son blessé, que cette hilarité intempestive allait troubler dans son repos…
Mais l’effet fut tout autre ; l’enfant, terrifié par ces voix dont l’éclat prenait à son oreille l’intensité de coups de canon, se prit à pousser des cris d’orfraie.
Et Cognac, devenu nourrice, entreprit d’apaiser son favori, qu’il tenait dans ses bras, le dodelinant avec autant de douceur et de patience que la jeune femme eût pu en montrer.
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