Chapitre 13 Cappardi contre Romero
Depuis une heure, la nuit était venue. Un silence profond planait sur la ville endormie.
Dans le port, la vie était suspendue, et sur les flots bleus les bateaux à l’ancre semblaient, avec leurs feux de position, d’énormes mouches phosphorescentes.
À l’extrémité de la jetée déserte, que de petites lames venaient battre doucement avec un bruit de caresses, Éva Cappardi était assise, enveloppée dans une grande mante brune dont l’ample capuchon lui emprisonnait la tête.
Adossée au parapet de pierre, tournant le dos au merveilleux panorama de la mer bleue qu’argentait la lune, alors dans son plein, la jeune fille tenait ses yeux anxieusement fixés vers l’entrée du môle.
Elle attendait César Romero.
À plusieurs reprises déjà, elle avait cru l’entendre, trompée toujours par un faux espoir.
Le jeune homme avait une démarche plus légère et plus assurée en même temps.
Puis, elle aurait perçu le cliquetis de ses éperons et le brinquebalement de son grand sabre.
Cependant, l’heure du rendez-vous était passée.
Lentement, les neuf coups de l’heure s’étaient égrenés, dans le grand silence.
Et tout s’était tu.
À quoi attribuer ce retard ?
Devait-elle supposer qu’il était arrivé malheur à l’officier ?
Dans la journée, on avait aperçu tout à coup, de la ville, le drapeau tricolore flotter à la place de l’étendard de Sardaigne sur la citadelle de Villefranche.
Et le détachement dont faisait partie le jeune homme avait dû livrer bataille pour triompher de la garnison. Le bruit du combat avait couru.
Peut-être Romero avait-il reçu quelque mauvais coup ?
Blessé… Peut-être pris !…
Et, frissonnante, elle avait passé le reste de la journée, embusquée derrière le store tendu de la fenêtre ouverte, guettant une parole… un bruit. Mais rien.
Aucune nouvelle, aucun renseignement ne lui était venu sur la manière dont les choses s’étaient passées.
Et le cœur serré par l’angoisse, elle était accourue au rendez-vous, presque sans espoir.
Par moments, pour se tranquilliser, elle se disait que peut-être elle avait dû s’illusionner sur les sentiments vrais du jeune homme.
Elle avait cru ne pas lui être indifférente. Sans doute elle s’était trompée, prenant pour des réalités ses espérances.
De ce qu’il avait fait sur elle une impression profonde, décisive, il ne s’ensuivait pas que nécessairement, la réciproque fût exacte.
Cependant les femmes sont douées, là-dessus, d’un merveilleux instinct rarement en défaut.
D’ailleurs, le trouble du faux César Romero paraissait visible, et bien vif était l’espoir qu’elle avait cru lire dans ses yeux lorsqu’elle lui avait donné, la première, ce rendez-vous.
Il montrait un bien ardent désir de venir.
Et s’il ne venait pas, certainement quelque malheur l’avait frappé.
Soudain, elle se redressa.
Son oreille venait de saisir, à n’en point douter, un martèlement de bottes éperonnées d’une sonorité toute militaire.
Presque en même temps, débouchait d’une ruelle qui aboutissait sur le quai une silhouette de soldat. Pas un instant, la jeune fille n’eut de doute.
Ce ne pouvait être que lui !
Son uniforme sombre se fondait, il est vrai, dans l’obscurité, mais le clair de lune faisait étinceler son casque et accrochait de petites lueurs aux boutons de cuivre et à la garde du sabre, dont le fourreau battait le pavé avec bruit.
Il s’avançait à grands pas vers l’endroit où Éva, debout, attendait immobile, le cœur battant à rompre sa poitrine, s’appuyant des deux mains au parapet de pierre.
L’émotion était si forte qu’il lui semblait sentir ses jambes se dérober sous elle.
Elle laissa échapper un faible cri : « Ah ! mon Dieu ! » et retomba assise, à demi pâmée, les yeux agrandis par la stupeur.
Ce n’était pas l’officier.
Floridor – car le nouveau venu n’était autre que le brigadier – venait de la rejoindre et s’inclinait, un peu mortifié d’une déception aussi visiblement profonde.
— Mon Dieu ! non, citoyenne, déclara-t-il, ce n’est pas celui que vous attendiez. Et il est vraiment fâcheux qu’il n’ait pu venir lui-même car il eut été charmé du trouble en lequel vous jette son absence.
— Pourquoi n’est-il pas ici, ainsi qu’il me l’avait promis ? interrogea-t-elle, inquiète et déçue tout à la fois.
Et tout de suite, mécontente d’avoir ainsi laissé voir son émoi :
— Il ne peut avoir qu’une excuse pour manquer ainsi à sa promesse.
— … C’est d’être mort ! plaisanta le brigadier.
Elle poussa un cri et, instinctivement, jeta ses mains en avant.
— Taisez-vous ! C’est horrible, ce que vous me dites là.
Floridor ne perdait jamais la tête ; il avait saisi les petites mains d’Éva et, les tenant entre ses doigts, s’était assis auprès d’elle.
— Voyons, voyons, fit-il d’un ton doucereusement paternel, ne vous mettez pas dans un pareil état. La guerre, c’est une loterie à laquelle on a plus de chance de gagner du fer et du plomb que des galons.
Il ajouta, un peu amèrement gouailleur :
— Au surplus, la façon rapide dont il avait gagné ses épaulettes…
Frissonnant, elle l’interrompit :
— Oh ! ne plaisantez pas, de grâce ! Pourquoi n’est-il pas venu ?
— Un empêchement !
— Il est mort ?
— Non ! mais il a attrapé une égratignure qui le met dans l’impossibilité de venir vous trouver.
En proie à une agitation extrême, elle s’écria :
— Vous me trompez… il est mort ?
— Parole d’honneur, je vous dis la vérité… C’est que vous ne savez pas ; ça a été chaud, dans l’après-midi. Quand on est quinze et qu’il faut prendre une citadelle où se trouve une forte garnison, il ne s’agit pas de faire les clampins.
— Quinze !
— Quinze dragons, oui. Car les autres étaient en arrière et sont arrivés pour voir défiler nos prisonniers. Dame ! pour commencer, les Piémontais ne voulaient pas entendre raison ; mais avec quelques bons coups de sabre, on en est venu à bout tout de même.
Éva n’avait guère l’esprit à ces détails.
De tout ce que lui avait dit le brigadier, elle ne retenait qu’une chose : le jeune lieutenant était blessé.
— Et vous m’assurez, insista-t-elle, que sa vie n’est pas en danger ?
Vexé du peu d’attention prêté à un récit sur lequel il comptait pour se mettre en lumière et tâcher de profiter de l’absence de son rival, Floridor répliqua nerveusement :
— Quelle preuve faut-il que je vous donne ? Si la chose avait été possible, je vous aurais apporté le ci-devant dans mes bras !
Doucement, elle supplia :
— Voyons, ne vous irritez pas, monsieur le brigadier. Et réfléchissez qu’à ma place…
— Malheureusement, je ne puis être à la fois à la vôtre et la mienne. Mais si vous étiez à la mienne…
Ce disant, d’une voix plus douce, câline presque, le brigadier serrait avec tendresse les doigts fluets qu’il emprisonnait entre les siens, tandis que sa tête se penchait vers celle d’Éva.
Celle-ci, sentant la pointe de la longue moustache rousse lui effleurer la joue, se recula vivement et, la pensée du lieutenant la tenant toute, elle demanda :
— Sa blessure est-elle grave ?
Cette sollicitude de la jeune fille énerva de nouveau Floridor.
Il se redressa et bougonnant :
— Non ; d’ailleurs, il n’a pas de blessure. Un pauvre coup de crosse qui l’a quelque peu assommé.
— Grand Dieu !
— Oh ! rassurez-vous ! il n’est pas défiguré, le beau mignon.
— Pauvre garçon !
— Seulement, poursuivit Floridor, – dont l’énervement confinait à la rage, – seulement le coup a été assez rude pour lui couper un peu la respiration et, dame ! un amoureux qui n’a pas de voix…
Éva, tout émue, demanda avec vivacité :
— Un amoureux !… vous a-t-il donc dit qu’il m’aimait ? vous aurait-il chargé… ?
Ce fut le comble.
Floridor, après avoir lancé ses bras au-dessus de sa tête, comme s’il voulait décrocher les étoiles, les croisa sur sa poitrine et, d’une voix profondément indignée :
— Ah çà ! fit-il, pour qui me prenez-vous, pour croire que je me charge de pareilles commissions ?
La jeune fille le regarda, ne comprenant pas que la question qu’elle avait posée eût pu mettre son interlocuteur dans une pareille irritation.
— Mais, monsieur le brigadier, balbutia-t-elle, je ne voulais rien vous dire de désobligeant.
— Au contraire ! ricana-t-il, furieux.
— Oui, au contraire. Ne m’avez-vous pas rendu l’autre jour un service qui vous a acquis toute ma reconnaissance ?
— Jolie ! votre reconnaissance ! Et pour la manière dont vous me la témoignez…
— Voyons ! fit-elle ingénument, en vous voyant venir, ne pouvais-je croire que vous étiez chargé d’une commission ?
— Oui ! mais pas celle-là. Quand j’ai à dire à une jeune fille qu’on l’aime, c’est pour mon compte que je parle.
Éva le regarda avec stupeur, ne comprenant pas tout d’abord.
Puis, soudain, la lumière se fit dans son esprit ; un sourire éclaira son visage et ses lèvres, entrouvertes à peine tout d’abord, s’écartèrent tout à fait dans un franc éclat de rire.
— Oh ! mon pauvre monsieur le brigadier ! s’écria-t-elle.
Interdit tout d’abord par cette hilarité, Floridor gronda, rageur :
— Ah çà ! vous vous fichez de moi ?
— Non, certes !… comment pouvez-vous croire. Mais enfin, rendez-vous compte ! C’est trop drôle…
— Vous trouvez ?
Puis, les bras toujours croisés, furieusement il poursuivit :
— Alors vous estimez que, seul, cet émigré puisse être sensible aux charmes de votre sourire et à l’éclat de vos grands yeux… à la douceur de votre voix.
— Je vous en prie.
— Lorsqu’on a un cœur battant sous l’uniforme, est-ce qu’une nuit semblable, toute bleue, avec cette lueur d’argent, ne vous fait pas monter aux lèvres, malgré soi, des mots d’amour ?
Éva Cappardi, mal à l’aise, voulut se lever. Mais d’une main ferme, il la retint.
— Ah ! non, par exemple. Vous m’écouterez. Ce serait trop bête, à la fin, qu’ayant une occasion semblable de parler, je vous laisse partir sans vous dire ce que j’ai sur le cœur ! Je vous aime, entendez-vous, je vous aime !
— Monsieur !
— Voilà plusieurs jours que je veux vous le dire. Ce matin, j’ai tenté de vous faire cet aveu. Vous ne m’avez pas laissé placer un mot. Ce freluquet de ci-devant vous captive tout entière.
— Pourquoi dire cela ? balbutia la jeune fille toute troublée.
— Parce que c’est la vérité. Ce matin, à l’église, vous n’aviez d’yeux que pour lui, et, pendant le repas, le dépit que vous éprouviez d’être séparée de lui était visible et cependant…
Il s’interrompit, frappa d’un énergique coup de poing sa poitrine qui résonna comme une peau de tambour et s’exclama :
— Cependant, c’est une injustice ! Car, enfin, qu’est-ce qu’il a fait pour vous ? Rien, ou à peu près ! Il a joué de la baïonnette ; la belle affaire ! Le caporal Cognac, le grenadier Morel en ont fait autant et Girardet y a laissé sa peau !
Éva allait parler, le brigadier poursuivit :
— Vous me direz que Girardet est mort et qu’il vous est assez difficile de lui prouver votre reconnaissance ; que Morel, un simple grenadier, est bien peu de chose pour une citoyenne telle que vous, et que Cognac, quoique caporal, n’est pas précisément un Adonis. Mais moi ?
— Vous ! répéta la jeune fille.
— Oui, moi ! Il me semble que, sur la route de Montalban, si vous avez été arrachée aux mains de ces maudits Piémontais, il y a un certain Floridor qui y est bien pour quelque chose.
— Vous avez bien raison et je n’ai jamais songé à diminuer votre mérite. Aussi croyez que ma reconnaissance…
— Votre reconnaissance seulement ! fit le brigadier d’une voix amère.
Puis, brusquement, durement, insolemment :
— Votre reconnaissance ! mais je m’en fiche, entendez-vous, et les coups de sabre que j’ai donnés pour vous valent mieux que ça.
— Pourquoi tenter de me faire croire que vous n’avez été crâne et brave que par intérêt, monsieur le brigadier ? fit Éva. Vous ne saviez même pas qu’il y avait une jeune fille dans la voiture quand vous avez si bien joué du sabre.
— C’est vrai, répondit-il, adouci par cette observation pleine de justesse. Mais quand je vous ai vue…
— Soit… Mais pouvez-vous me reprocher de vous avoir, par un mot, par un geste, montré que j’avais pu vous remarquer, vous donner un prétexte ?
Floridor fit claquer contre ses dents l’ongle de son pouce et déclara :
— C’est encore vrai, pas ça.
— Et puis vous parlez d’amour. Cela vous est venu si vite que cela ?
— Vous étonnez-vous de la rapidité avec laquelle cela lui est venu, à lui ? répliqua Floridor avec amertume. Et ce rendez-vous accepté ?
— C’est moi qui l’ai donné.
— C’est vous ! Voilà qui est mieux encore ! ricana-t-il amèrement.
— Mais il ne s’agit pas de ce que vous croyez ! s’exclama-t-elle.
— Non ! pardieu, vous allez me faire croire que vous, jolie comme je vous vois, vous convoquez un jeune citoyen pour l’entretenir des plans de campagne du général Anselme !
Suppliante, elle dit :
— Ne plaisantez pas : il s’agit de choses graves. La vie de Romero est en danger.
— À qui l’annoncez-vous ? Sans vous, sans moi surtout, l’imbécile, il y a beau jour que ce ci-devant aurait passé devant le peloton d’exécution.
Cette fois, ce fut elle qui lui saisit les mains et, d’une voix tremblante :
— Ne parlez pas ainsi. N’ayez pas l’air de faire des menaces que votre caractère généreux vous rendrait incapable de mettre à exécution.
— Ta, ta, ta, vous voulez me prendre par les sentiments. Ça ne mord pas. Un homme qui aime ne voit qu’une chose : son amour ; et, franchement, il faudrait que je fusse bien naïf pour ne pas me débarrasser d’un rival, quand cela m’est aussi commode.
Vivement, elle déclara :
— Non, vous ne ferez pas cela. Vous êtes un soldat, et un soldat ne commet pas une lâcheté. D’ailleurs, ce que je vais vous dire va vous montrer que mon affection pour lui n’est pas, au fond si profonde que vous croyez, et que votre jalousie n’a peut-être pas de raison de s’alarmer.
— Que voulez-vous donc dire ?
— Il faut qu’il s’éloigne de Nice au plus tôt.
Floridor sursauta, tellement sa surprise fut extrême.
— Le moyen, que le hasard a paru lui offrir pour le sauver, le perd. Il a fui un danger pour tomber dans un autre. Ce ne sont pas les balles des soldats qui le frapperont : les poignards des assassins le guettent.
Cette fois, Floridor se sentit touché et vraiment ému.
— Les poignards des assassins ! répéta-t-il.
— Oui : c’est son nom d’emprunt qui est cause de tout. Ce malheureux officier dont il a pris le nom était, paraît-il, le dernier descendant des Romero de Corse, et, entre les Romero et les Cappardi, il y a vendetta.
— Vendetta !
— Oui, une haine qui dure depuis deux siècles et qui ne peut s’éteindre que dans le sang du dernier survivant de l’une des deux familles.
— Peste ! ricana Floridor, vous allez bien, dans votre pays.
Puis, soudain :
— Mais alors, ce sentiment que vous dites avoir pour lui ?… ce rendez-vous ?…
Sa phrase fut brusquement interrompue par un cri de fureur. Un coup formidable venait de s’abattre entre ses deux épaules. Il se retourna brusquement.
— Ah ! bandit ! cria-t-il en empoignant par le bras un individu qui surgissait au-dessus du parapet, extérieurement à la jetée.
Cet homme, dans la main duquel une lame étincelait au clair de lune, venait de tenter de l’assassiner.
Le coup, heureusement, avait été mal asséné.
La lame avait glissé et, au lieu de pénétrer dans les chairs, avait simplement déchiré le drap de l’uniforme.
Éva, saisie d’horreur, s’était renversée sur le banc.
L’agresseur de Floridor se débattait comme un beau diable, cherchant à saisir son arme de l’autre main.
Mais les doigts d’acier du brigadier l’immobilisaient, comme si son poignet avait été pris dans un étau.
L’assassin jeta un appel. Et, d’une barque amarrée au bas de la jetée, deux hommes grimpèrent à l’aide des échelons de fer fixés dans les pierres pour le service du port.
— Fuyez ! supplia Mlle Cappardi.
Floridor répondit par un ricanement terrible.
— Fuir ! un dragon ! devant cette racaille !
Élevant du sol l’homme qu’il tenait par le bras, il le fit tournoyer et le lança dans la mer.
Puis, se rejetant en arrière d’un bond formidable, il dégaina et, la garde de son sabre bien en main, il cria :
— Maintenant, tout à vous, mes petits.
Sans doute la prime promise devait être alléchante, car les deux hommes, armés seulement de longs poignards, parurent disposés à soutenir la lutte.
Ils ignoraient à quel adversaire ils s’en prenaient.
Floridor n’était pas précisément homme à se laisser intimider par deux gredins. Il les tint en respect, faisant tournoyer sa longue lame qui lançait des éclairs dans la nuit.
Rampant sur les dalles de la jetée, les Italiens, faits à la lutte lâche, cherchaient visiblement à l’attaquer de deux côtés à la fois, pour le frapper d’un coup de traître.
Le brigadier ne leur en laissa pas le temps. Prompt comme l’éclair, il fondit sur celui qui se trouvait sur sa droite, le sabre haut.
La lame s’abattit et l’homme, le crâne fendu jusqu’aux épaules, roula sur les dalles, qu’il inonda de son sang.
Volte-face. Floridor se ruait sur l’autre, mais le drôle n’attendit pas son reste : le sort de son camarade l’édifiait ; d’un bond, il enjamba le parapet.
— Retourne-toi, coquin ! clama Floridor, qui répugnait à frapper un homme par derrière, retourne-toi !
Le gredin ne songeait qu’à fuir ; il y mettait tous ses efforts.
Alors, le brigadier le saisit par la cheville et, le soulevant, d’un mouvement brusque, il le jeta dans l’eau.
— Ouf ! dit-il en s’essuyant le front d’un revers de main.
Il allait remettre son sabre au fourreau, croyant en avoir fini, quand un cri d’Éva le fit pivoter sur ses talons.
Un individu, qu’il n’avait pas vu s’avancer en rampant par la jetée même, était devant lui, armé d’une épée.
Floridor le reconnut aussitôt.
— Eh ! mais, ricana-t-il, voici monsieur le chevalier.
Santa-Foce, car c’était bien lui, en effet, grommela un juron de désappointement et de fureur :
— Il y a erreur ! sacra-t-il en italien.
Et il tourna les talons.
Mais, si le brigadier ne comprit pas, il devina les intentions du chevalier et, d’un saut, courut lui couper la retraite.
— Ah ! non, déclara-t-il, pas de çà ; vous vous êtes donné la peine de vous déranger ; qu’au moins votre dérangement ne soit pas inutile. D’ailleurs, j’étais chargé d’une commission pour vous, et je tiens à la faire.
Il assurait la garde de son sabre et ployait sur ses jarrets pour être bien certain de leur élasticité.
— Allons, monsieur le chevalier, vous êtes venu pour assassiner, il va falloir tuer. Ce n’est pas la même chose. Mais enfin, quand le vin est tiré, n’est-ce pas ? il faut le boire.
Stupéfait, le chevalier demeurait immobile ; Floridor fit deux pas en avant, ce qui le mit à bonne distance de son adversaire.
Mais avant d’engager le fer, il dit, gouailleur :
— Monsieur le chevalier, je dois vous avertir que je vais être obligé de vous tuer deux fois : la première, pour le compte du lieutenant Romero…
— Un lâche ! que j’ai attendu tantôt sur la place des Victoires, comme il était convenu, déclara Santa-Foce.
— Vous m’excuserez de vous donner un démenti, monsieur le chevalier. Mais vous n’y étiez pas, vu que je m’y trouvais, moi, et que je ne vous y ai pas vu. Blessé à l’attaque de la citadelle de Villefranche, le lieutenant Romero m’avait délégué à sa place. C’est donc pour lui que je vais avoir l’honneur de vous tuer, tout d’abord. Ensuite, s’il en reste, eh bien ! je tâcherai de vous faire payer cher le présent guet-apens.
Il tomba en garde, ajoutant :
— Et maintenant, quand vous voudrez.
L’autre avait recouvré son sang-froid ; il rompit, disant :
— Ce n’est pas à vous que j’en ai.
Floridor avança d’un pas.
— Oui, il y a maldonne, n’est-ce pas ? tant pis pour vous ; il fallait mettre vos lunettes et vous assurer avant de me tomber dessus que j’étais bien celui que vous cherchiez.
— Permettez, cependant…
— Rien, à moins que vous ne désiriez que je vous mette la main au collet et que je vous conduise, comme un vil assassin, au général Anselme.
Le chevalier, à la grande surprise du brigadier, répondit :
— Cela, je le veux bien.
Mais cette réponse même mit Floridor en défiance.
Il allongea son sabre dans la direction du chevalier et, d’un ton sec :
— Ma foi non, je préfère ne pas user de votre permission. Un bon tiens vaut mieux que deux tu l’auras. Je vous ai sous la main. Je vous garde.
Éva, durant ces pourparlers, était revenue à elle ; suppliante, elle s’adressa à Floridor :
— Monsieur le militaire ! Monsieur le militaire !
Mais le brigadier n’était pas d’humeur à accueillir des doléances.
— Vous, la belle enfant, gronda-t-il, commencez par vous taire ! Le rôle que vous jouez en tout ceci est déjà assez louche. Ne me faites pas monter la moutarde au nez !
Puis, à Santa-Foce :
— Et toi, chevalier de mon cœur, quand tu voudras !
Force fut au Piémontais de croiser le fer.
Mais, à la première feinte de Floridor, il rompit.
Le brigadier s’avança ; son adversaire rompit de nouveau.
— Ah çà ! grommela Floridor, as-tu, par hasard, l’intention de me faire te suivre jusqu’à Rome ?
Il le pressa, décrivant en marchant un demi-cercle, de telle sorte qu’à un certain moment Santa-Foce se trouva tourner le dos à l’extrémité de la jetée.
Alors, ferraillant avec une virtuosité de poignet qui avait fait de lui un escrimeur redoutable, Floridor poussa sans répit son adversaire.
Il se disait que, se trouvant acculé au parapet de la jetée, force serait enfin au chevalier de se battre sérieusement.
Aussi, quand il le vit toucher du pied la pierre du parapet, il poussa un joyeux :
— Cette fois-ci, ça y est… nous allons rire !
— Pas encore ! répondit le chevalier, froidement.
Et, à la grande stupéfaction de Floridor, avant qu’il pût lui couper la retraite ou le retenir, Santa-Foce, faisant volte-face, piquait une tête dans la mer.
— Tonnerre de sort ! clama le brigadier, en proie à une rage folle.
Les deux poings crispés sur le mur de pierre, il se penchait vers les flots, espérant que son adversaire n’aurait fui devant un danger que pour succomber dans un autre…
… Que peut-être la terreur du sabre dont il le menaçait l’avait fait agir inconsciemment.
S’il ne savait pas nager…
— Ah ! bien oui.
Au bout de peu d’instants, le brigadier aperçut une tête qui émergeait de l’onde, à plus de vingt brasses de la berge, non loin de la barque qui avait amené le chevalier et les spadassins à ses gages.
Et une voix cria, narquoise, dans la nuit :
— Rira bien qui rira le dernier, beau brigadier ! En attendant, au plaisir de vous revoir.
Et, tandis que Floridor tendait vers lui un poing impuissant, Santa-Foce se hissait dans la barque, détachait l’amarre et, saisissant les avirons, s’éloignait rapidement.
Déjà il avait disparu dans la brume que le brigadier était encore à la même place, le poing crispé vers son invisible ennemi, dans l’autre main son sabre nu.
Et toujours il hurlait, s’époumonant de rage :
— Canaille ! lâche ! traître !…
Enfin, il se railla lui-même, et, remettant son sabre au fourreau :
— Il m’a joué comme un enfant, gronda-t-il, mais on se retrouvera ! Quant à cette coquine…
Mais, à sa grande stupeur, il constata, quand il se fut retourné, que la signora Cappardi avait également disparu.
Sans doute avait-elle profité de ce que Floridor s’occupait du chevalier pour filer sans bruit et rentrer chez sa tante.
Son équipée menaçait de tourner mal, et celui qu’elle avait voulu sauver ne courant pour l’instant aucun danger…
— Partie ! clama Floridor. Par les cornes du diable ! elle a bien fait. Je n’aurais peut-être pas résisté au plaisir de lui dire son fait, à cette belle Corse !
Un soupçon lui était venu subitement. Qui pouvait lui prouver que la si séduisante Éva était, après tout, si innocente que cela du guet-apens tendu par le chevalier de Santa-Foce ?
Corse et Piémontais, pour Floridor, c’était tout un.
Pourtant, faisant claquer ses doigts avec dépit, il finit par avouer :
— C’est dommage, tout de même ; c’était une bien riche fille !
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