‹ Le brigadier FloridorChapitre 3 sur 15 · Chapitre 3 Dans les rues

Chapitre 3 Dans les rues

Une agitation fébrile régnait dans l’intérieur du château.
Des officiers, des gentilshommes se croisaient, portant des ordres, des contre-ordres.

Dans la cour, plusieurs groupes d’ouvriers travaillaient hâtivement à façonner d’énormes madriers, destinés sans doute à blinder les fenêtres pour empêcher les balles de pénétrer dans les appartements.

Les cours étaient encombrées de troupes qui campaient en plein air, derrière les faisceaux formés.

Dans l’ombre, les canons – molosses énormes – allongeaient leurs corps de bronze, dont les gueules semblaient – tendues vers la porte – renifler l’arrivée de l’ennemi.

Silencieux, les factionnaires, baïonnette au canon, se promenaient de long en large.

Les hommes dormaient à terre, pêle-mêle.

Quand il eut traversé les cours et le jardin, pour gagner l’aile du château où le maréchal de Mailly avait installé son quartier général, Raymond estima qu’il devait y avoir dans les Tuileries environ quinze mille hommes.

Le grand escalier était encombré de Suisses qui buvaient et fumaient sur les marches.

Le jeune homme eut toutes les peines du monde à se frayer un passage.

— M. le maréchal de Mailly ? demanda Raymond à un valet à moitié endormi dans un fauteuil.

— Si c’est au sujet de la défense du château que Monsieur voulait voir le maréchal, Monsieur fera tout aussi bien de s’adresser à M. le comte d’Hervilly.

— Le comte d’Hervilly !

— Mais oui, c’est lui qui, dans le fond, commande ici. M. le maréchal n’est là que pour l’étiquette…

En prononçant ces mots, le valet posait la main sur le bouton d’une porte qui se trouvait derrière lui.

— Non, c’est au maréchal lui-même que j’ai affaire, répondit le jeune homme.

— Qui dois-je annoncer ?

— Le vicomte de Vignerolles.

Pendant qu’on l’annonçait, le jeune homme s’approcha d’une fenêtre et regarda au dehors.

Du ciel étoilé tombait une clarté vague qui argentait les feuillages sombres des grands arbres.

Dans l’obscurité du jardin, les faisceaux des baïonnettes mettaient de petites lueurs sinistres, semblables à des feux follets. À terre, aussi loin que la vue pouvait porter, des silhouettes humaines, étendues, sans mouvement.

La perspective de la lutte prochaine remplit Raymond de trouble et il s’éloigna de la fenêtre, le cœur étreint de tristesse.

— Monsieur le maréchal, je viens me mettre à vos ordres…

— J’ai besoin d’une personne sûre pour s’en aller en reconnaissance dans le faubourg Saint-Antoine ; si nos renseignements sont exacts, c’est de là que doivent partir les premières colonnes d’insurgés… et je voudrais savoir pour quelle heure nous devons nous attendre à être attaqués.

Un nuage passa sur le visage du vicomte.

M. de Mailly s’en aperçut et demanda :

— Cela ne vous convient-il pas ?

Raymond protesta.

— À Dieu ne plaise, monsieur le maréchal, que du moment que j’ai ce bonheur insigne de pouvoir être utile à Sa Majesté, j’hésite. Seulement, quand vous m’ayez parlé d’une mission, j’avais espéré…

— … Qu’il s’agissait d’aller parader, l’épée au poing, n’est-ce pas ? interrompit M. de Mailly d’un ton sec et narquois.

Il ajouta, en faisant claquer ses doigts :

— Tous les mêmes.

Un silence suivit, auquel Raymond coupa court en disant :

— Quelles sont vos instructions, monsieur le maréchal ?

— Je n’en ai aucune à vous donner : je vous ai dit ce que je désirais. À vous de faire en sorte de réussir le plus aisément et le plus promptement possible.

« Si vous le pouvez, poussez jusqu’à la salle de réunion des Minimes. Là, vous apprendrez peut-être des choses intéressantes… J’ajoute, si cela peut rendre à vos yeux cette mission plus attrayante, qu’il y a pour vous danger de mort, au cas où vous seriez reconnu.

Au moment où le jeune homme, après avoir salué, gagnait la porte, le maréchal conseilla :

— Conservez votre uniforme de garde national… c’est encore le meilleur déguisement que vous puissiez adopter. Seulement, faites-vous passer pour appartenir aux bataillons du faubourg Saint-Marceau.

Raymond sortit.

À vrai dire, ainsi que l’avait laissé deviner l’expression de sa physionomie, c’était pour lui une désillusion profonde.

Il avait espéré quelque mission périlleuse qui lui offrirait l’occasion de faire montre de son courage, de son audace et de se signaler.

Au lieu de cela, c’était presque une expédition policière dont on le chargeait.

Il avait rêvé de se battre.

On l’envoyait en éclaireur anonyme, examiner, surveiller l’ennemi, au lieu de lui dire de le charger.

Cela n’allait guère à son tempérament crâne et loyal.

L’attitude du maréchal de Mailly n’avait rien de commun avec celle d’un général qui attend l’ennemi, décidé à lutter carrément, loyalement, les yeux dans les yeux, à la face du soleil.

De nouveau, le jeune homme traversa les jardins, les cours, encombrés de troupes et de canons, et sortit : la place du Carrousel, déserte, lui sembla lugubre.

À sa grande surprise, au fur et à mesure qu’il remontait le faubourg, le silence devenait plus profond, le calme plus absolu dans les rues désertes.

Les rues, les façades des maisons étaient sombres, mornes, et les volets grands ouverts permettaient de voir les fenêtres, derrière lesquelles personne ne veillait.

Les habitants dormaient aussi tranquillement, aussi insouciamment que si quelques heures à peine ne les eussent séparés du combat.

De temps en temps, une patrouille apparaissait, troublant, de son pas cadencé, la nuit qui semblait ensuite plus opaque, plus silencieuse.

Le jeune homme continuait d’avancer, sans appréhension, plein de confiance dans cette population qui dormait, éprouvant comme une honte des préparatifs formidables qu’avait faits le château, ne pouvant admettre encore que l’insurrection fût si proche que paraissaient le croire le roi et son entourage.

Soudain, comme il approchait de la place Royale, une troupe bruyante déboucha d’une rue et, avant qu’il eût le temps de se jeter dans un renfoncement de porte, il se trouva pris dans ces flots humains qui l’emportèrent, le roulant avec eux comme une épave.

— Vivent les Bretons ! cria une voix, à côté du jeune homme.

Il se retourna et vit un garçon d’une douzaine d’années qui agitait avec enthousiasme sa casquette à bout de bras, découvrant des cheveux blonds dont les boucles folles emmêlées l’auréolaient.

C’était Nicolas Chardonnet !

— Pourquoi cries-tu : « Vivent les Bretons ! » demanda Raymond.

— Tiens !… Vous ne savez pas ça, vous ?… Vous n’êtes donc pas du quartier ?

— Non… je suis du faubourg Saint-Marceau.

— Ah ! c’est autre chose, alors… Eh bien ! mais c’est les fédérés bretons qui se rendent à la section des Minimes.

Raymond tressaillit ; la recommandation du maréchal de Mailly lui revenait en mémoire et il s’applaudit de ce que la Providence favorisât ainsi sa mission.

Cependant, le voisin de Raymond avait empoigné le fourreau de son sabre.

— Ça vous est-il égal, citoyen garde, demanda-t-il soudain, que je me cramponne à vous… J’ai peur qu’on me pile par terre, tellement on pousse.

— Ne ferais-tu pas mieux d’être couché… à ton âge !

— Je vais avoir treize ans, répliqua le gamin, offensé… et on dit comme ça, dans les réunions, que la patrie a besoin de tous ses enfants.

Raymond haussa les épaules et continua d’avancer, entraîné par la foule.

En tête, un homme marchait, de haute taille, qui brandissait un drapeau rouge, dont le coin était écartelé des armes de Bretagne.

À côté de lui, un autre homme, porté sur les épaules de quatre manifestants, haranguait le peuple.

Arrivés devant la salle de la section, il y eut un moment d’arrêt.

Une troupe sortait, hurlant, et il fallut que celle qui arrivait attendît que l’autre eût défilé pour pénétrer à son tour.

Un réverbère accroché entre deux drapeaux au-dessus de l’entrée, éclairait d’une lueur louche cette foule qui grouillait dans une pénombre sinistre ; les bras agitaient des coiffures, des piques, des fusils.

Raymond commençait à revenir de l’impression qu’il avait éprouvée tout à l’heure en traversant ce quartier si tranquille. Ces gens-là avaient une allure menaçante qui ne faisait rien présager de bon pour le château, s’il était vrai qu’ils eussent l’intention de s’en emparer.

— Hein ! citoyen, fit le petit voisin de Raymond en se haussant vers lui, de rudes hommes, les Marseillais…

Raymond se retourna pour jeter un coup d’œil curieux vers les énergumènes qui défilaient, criant et gesticulant.

— Ah ! ce sont les Marseillais ?

— Oui, les fédérés arrivés à Paris depuis un mois… Ils ont demandé à marcher en tête… Les Suisses n’ont qu’à bien se tenir.

Le jeune homme allait répliquer ; mais une poussée formidable se produisit et, d’un seul coup, lui fit franchir le seuil de la section, le poussant aux premiers rangs des spectateurs.

Le gamin, cramponné à lui, avait suivi le mouvement et tentait de se hausser pour mieux voir.

Ce qu’il y avait à voir était cependant très banal.

Un quadrilatère, long, étroit et si bas de plafond que les quinquets, accrochés de distance en distance à des tringles de fer, faisaient sur la chaux de larges ronds fumeux.

Tout autour, une barrière derrière laquelle se pressaient des visages d’hommes, de femmes brillants de sueur, aux traits convulsés, aux bouches grimaçantes, dont les regards se tournaient vers l’estrade sur laquelle, derrière une table couverte d’un tapis, siégeaient cinq citoyens.

Celui qui se tenait au milieu présidait…

C’était un beau jeune homme, d’une physionomie douce, paraissant avoir de vingt-huit à trente ans et dont la moindre parole était applaudie à outrance.

— Oh ! murmura le gamin, voudriez-vous me lever un peu pour que je puisse voir le citoyen Tallien ?

Raymond fut sur le point de demander qui était ce Tallien dont la contemplation tentait si fort son jeune voisin.

Mais il craignit de se compromettre et, se baissant, il saisit le gamin pour l’élever à bout de bras.

Précisément, une des poutres qui soutenaient le plafond de la salle se trouvait à portée de Nicolas Chardonnet qui l’empoigna des deux mains et s’y plaça à califourchon.

— Première loge de face ! cria-t-il à Raymond… Il y a encore de la place pour vous, citoyen garde.

Mais l’attention du jeune homme était concentrée toute sur ce qui se passait…

L’homme qui marchait en tête de la colonne des fédérés bretons, perché sur les épaules de son compagnon, avait sauté à terre et s’était emparé de la tribune.

Il était de petite taille et avait une jolie tête énergique. Mais le dessin des lèvres était cruel et faux.

— Citoyens !… cria-t-il, crispant ses poings sur le rebord de la tribune, citoyens, les Tuileries préparent un coup !… Une colonne de Suisses et de gardes du corps sortent du Carrousel pour marcher sur l’Hôtel de Ville et mettre la main sur la municipalité !…

Des hurlements véritables accueillirent ces mots. Des mains s’agitèrent, armées de cannes, de piques, de bâtons.

— Mort aux Tuileries !… Vive la nation !

Et l’orateur de crier, d’une voix qui dominait le tumulte :

— Aux Tuileries ! aux Tuileries !

On se rua vers la porte.

Le président se leva, le bras étendu pour réclamer le silence.

— Citoyens, nous sommes ici pour délibérer et non pour dicter des ordres à la Commune… Laissons à la municipalité le soin de défendre Paris…

L’orateur se retourna furieux, demandant :

— Faut-il nous laisser surprendre et égorger ?

— Non… la preuve c’est que je te remercie, au nom de la nation, du renseignement que tu viens d’apporter. As-tu encore quelque chose à dire, citoyen ?

— Oui… répondit l’autre d’une voix forte ; et c’est au nom des fédérés bretons que je parle… C’en est assez des trahisons du gouvernement royal !… qu’on le chasse !…

« Les Prussiens sont aux frontières, amenés par les émigrés, les amis du roi et de la reine… Et déjà ils se figurent être les maîtres, puisqu’ils se permettent de nous parler comme le fait Brunswick dans son manifeste…

— Bravo !… À bas Brunswick !… À bas la Prusse !… À bas l’Autriche !

Ces mots tombèrent du toit, proférés par le gamin qui applaudissait à tout rompre.

— On prétend que Brunswick se propose de venir dicter des lois à la France, au sein même de la capitale.

« Se figure-t-il donc qu’on puisse faire trembler Paris comme Berlin ?… En tout cas, il ne faut pas que, lorsqu’il se présentera – s’il l’ose – devant Paris, le roi puisse lui ouvrir les portes.

On trépignait.

— Au nom des Bretons, je demande la déchéance du roi.

— La déchéance !… la déchéance !

La main de Raymond se crispait sur la garde de son sabre ; un flot de sang lui monta à la tête et il allait certainement, oubliant toute prudence, se livrer à quelque éclat, lorsque, derrière lui, une voix tremblante supplia :

— Citoyen… je vous en prie, permettez-moi de passer…

Il s’écarta et laissa devant lui un espace libre, qui aussitôt se trouva occupé par une femme.

Il ne pouvait la voir que de dos ; mais elle lui parut être de la campagne, avec son fichu de couleur croisé sous les bras et son bonnet de linge coiffant des cheveux noirs massés sur la nuque en un énorme chignon.

— La déchéance s’impose, poursuivait l’orateur. Que les sections nomment des délégués ayant pouvoir de remplacer la municipalité et de s’occuper de la défense de la capitale !…

« Si Paris ne s’occupe pas cette nuit de sauver sa liberté, l’aube verra Paris prisonnier du roi.

Ce fut une explosion.

— Tallien !… Tallien !… hurla-t-on de tous côtés.

L’orateur devint pâle et se cramponna à la tribune, dont ses ongles égratignaient le bois.

Une voix cria :

— Noël Cerizay !… Nommons Noël Cerizay !

Un flot de sang empourpra la face pâle de l’orateur.

Mais cette voix ne rencontra pas d’écho.

Ou plutôt, comme un écho formidable, la foule répondit :

— Tallien ! Tallien !…

Une poussée avait jeté Raymond à côté de la femme à laquelle, un instant plus tôt, il avait livré passage.

Il l’entendit murmurer, défaillante :

— Mon Dieu !…

Le jeune homme suivit la direction de ses regards et vit qu’elle tenait ses yeux attachés sur l’orateur.

Celui-ci était devenu plus pâle que le col de sa chemise et il semblait que, lui aussi, il allait défaillir.

Cependant Tallien s’était levé et, très digne, imposait, d’un geste très large, silence aux assistants.

— Citoyens, dit-il d’une voix qui tremblait, celui qui vient de parler a raison… l’aube qui va luire décidera des destinées de la capitale… C’est cette nuit ou jamais que ceux qui aiment vraiment la patrie devront montrer ce dont ils sont capables…

« La liberté ou la mort !… Voilà quelle doit être la devise de tous les enfants de Paris !… Citoyens, je jure de donner ma vie pour l’accomplissement du mandat que vous me confiez…

Et, à l’orateur qui se tenait immobile et comme frappé de stupeur, cramponné à la tribune :

— Toi, brave citoyen… tu as eu le courage d’émettre un des premiers cette proposition… À toi l’honneur de m’accompagner à l’Hôtel de Ville !…

Mais alors, renversant la barrière qui séparait la foule de l’estrade où siégeaient le président et ses assesseurs, la voisine de M. de Vignerolles s’élança.

Les bras en croix, elle barra le passage à Tallien qui s’avançait vers la sortie, appuyé sur l’épaule de l’orateur, et s’adressant à celui-ci, d’une voix forte que faisait cependant trembler un sanglot, elle cria :

— Tu ne passeras pas !…

Ce fut une stupeur !

La voix grave de la femme avait dominé ce tumulte et les cris d’enthousiasme de la foule en délire.

Soudainement, on avait fait silence, et même les assistants s’étaient écartés, laissant entre eux et la femme qui venait de surgir un large espace libre…

Tallien s’était arrêté net et regardait avec étonnement l’inconnue qui, toujours immobile, obstruait la porte.

L’autre, le citoyen Cerizay, se tenait, comme figé, le masque blême, les regards flamboyants.

Un tremblement convulsif agitait ses lèvres minces et ses doigts se crispaient nerveusement sur l’étoffe de sa carmagnole.

La femme tout à coup bégaya :

— Misérable ! misérable !

On eût dit qu’elle avait dépensé tout son énergie dans le mouvement de colère qu’elle venait d’avoir et que, maintenant, elle fût sur le point de défaillir.

Tallien demanda alors :

— Qui es-tu, citoyenne, et que veux-tu ?

« Il faut que le motif qui te guide soit bien impérieux pour que tu oses ainsi entraver le peuple dans ses manifestations de colère et de justice.

Coupant la parole à la femme, le citoyen Cerizay balbutia :

— Une folle ! sans doute…

Alors, elle éclata en sanglots et agitant les bras lamentablement :

— Une folle ! moi ! une folle ! Il m’injurie maintenant. Ah ! le misérable ! Le misérable ! Et moi qui l’aimais…

« Lâche ! lâche ! lâche !

Très haut, une voix cria :

— Bravo ! la citoyenne, bravo !

C’était Nicolas Chardonnet qui venait d’envoyer ainsi son approbation.

On eût dit qu’il avait suffi de cette voix de gamin pour que le sentiment contenu dans le cœur de chacun des assistants de cette scène tragique fît explosion.

Des applaudissements éclatèrent de toutes parts.

Ceux qui se trouvaient là ne savaient à quoi s’en tenir sur la vérité.

Cette femme, ils la voyaient pour la première fois.

Mais sa crânerie lui avait instantanément conquis la sympathie de tous les assistants.

Cependant Tallien, d’esprit plus pondéré, de sens plus rassis, s’interposa entre la foule et le citoyen Cerizay auquel ces forcenés voulaient faire un mauvais parti.

— Pour la seconde fois, je te demande qui tu es ?

Alors, d’une voix forte, dans laquelle se sentait un sanglot difficilement contenu, elle répondit :

— Je suis sa femme.

Il y eut un silence… suivi presque aussitôt d’une rumeur terrible.

En même temps, une poussée se produisit, qui jeta la femme presque face à face avec l’homme.

— Oui, cria-t-elle, je suis sa femme ! sa femme légitime, entendez-vous bien. Il m’a lâchement abandonnée, après avoir mangé l’argent de ma dot !…

Pascaline s’était approchée davantage encore, au point que son souffle ardent balayait le visage de son mari.

— Tu es bien Noël Cerizay ? demanda-t-elle d’une voix forte qui, de nouveau, domina le tumulte.

— Oui, je suis Noël Cerizay, répondit-il. Mais je ne vous connais pas.

Elle chancela et il sembla qu’elle allait tomber à terre.

Heureusement, Raymond de Vignerolles se trouvait là, et instinctivement il la soutint.

Un long moment, ou du moins un moment qui parut long, la pauvre créature demeura immobile.

Puis, soudain, le visage ruisselant de larmes, elle s’écria lamentablement :

— Il me renie ! Il me renie !… Ah ! douce Vierge ! Ah ! mon Jésus !

« Et personne… personne pour dire à tous ceux qui sont là que je suis bien sa femme… Pascaline Cerizay…

« La sœur de lait à Mlle de la Chantonnais !

Un murmure se fit entendre, hostile.

— Une aristocrate !

Du plafond, Nicolas Chardonnet cria alors, dominant le tumulte, de sa voix aigre :

— Oui… je peux le dire… oui, cette citoyenne s’appelle Pascaline…

« Qu’elle s’appelle aussi Cerizay, ça c’est une autre affaire.

« Mais pour ce qui est de connaître la citoyenne Chantonnais, ça, j’affirme que je les ai vues ensemble.

Il avait suffi du nom prononcé par Nicolas Chardonnet pour mettre en fureur cette foule surexcitée déjà par les discours que venaient de prononcer les chefs de parti.

Les fédérés bretons, surtout, qui enrageaient de l’atteinte portée au prestige de leur chef, se mirent à crier :

— Foin des aristocrates ! à la lanterne !

On se rua vers elle.

Le danger imminent qui la menaçait ne parut aucunement impressionner la pauvre femme.

Elle croisa les bras, la tête haute, les yeux fixés sur l’homme blême, les regards chargés d’éclairs.

— La mort ! soit ! mais porte-moi le premier coup !… Lâche !… Il ne te manque que d’être assassin !

Il fut jeté sur elle par le flot qui le poussait.

Elle trébucha, perdit l’équilibre et tomba sur les genoux.

En un clin d’œil, dix, vingt, cinquante bras se dressèrent sur sa tête, menaçants.

Alors, écœuré, indigné, ayant honte de son inaction, Raymond se précipita, tête baissée, sur cette meute hurlante.

— Arrière ! lâches !… cria-t-il… depuis quand des hommes se mettent-ils soixante pour assassiner une femme ?

Empoignant par le collet de son habit Noël Cerizay qui titubait sur ses jambes comme un homme ivre :

— Et toi, misérable, lâche, défends ta femme… ou je te passe mon sabre au travers du corps.

Nicolas Chardonnet applaudit, criant à tue-tête :

— Bravo ! le garde national ! bravo !

Les autres, voyant qu’ils n’avaient affaire qu’à un seul adversaire, reprirent courage.

Les baïonnettes, les piques, les sabres menaçaient la poitrine du courageux champion qui dut mettre sa lame hors du fourreau pour défendre sa vie.

Car en dépit de l’intervention énergique de Tallien, il était sur le point de se faire massacrer.

Brusquement il avait repoussé derrière lui Pascaline Cerizay et il tomba en garde.

Le premier qui se trouva auprès de lui fut Noël.

Maintenant qu’il n’était plus contraint de frapper sur sa femme, le misérable avait repris toute son assurance.

Un sabre de cavalerie à la main, il allait fondre sur Raymond, quand soudain il s’arrêta, saisi, et s’écria :

— Elle est bien bonne !

« Savez-vous quel est celui-ci ? Un aristocrate.

« Oui, ce garde national, ce soi-disant soldat du peuple, c’est un ennemi !

Tallien s’avança, ému, et s’adressant au jeune homme :

— Qu’as-tu à répondre à l’accusation du citoyen Cerizay ?

— … Que c’est un misérable et un lâche !… car l’homme qui, ayant épousé une fille honnête, et l’ayant rendue mère, l’abandonne après lui avoir mangé sa petite dot, est un lâche et un misérable.

Cerizay rougit, les poings crispés, semblant prêt à se jeter sur Raymond.

— Ce n’est pas de moi… mais de toi qu’il est question, l’aristocrate !

« Nieras-tu que tu sois Raymond de Vignerolles… fils d’un marquis, et que cet uniforme ne soit pas le tien ?

Le jeune homme ne répondit pas.

Alors, Tallien, d’une voix autoritaire, lui dit :

— Prends garde ! ton silence t’accuse… et je vais être obligé de te mettre en état d’arrestation.

Cerizay cria :

— À la lanterne !

Et, aussitôt, une cinquantaine de fédérés bretons de hurler à pleine gorge :

— À la lanterne, l’aristocrate !

Pascaline, immobile, se cramponnait à son uniforme, gémissant :

— Ah ! monsieur ! monsieur ! c’est pour moi que vous vous êtes perdu !

Tallien, cependant, examinait Raymond.

— Que fais-tu ici… sous cet uniforme d’emprunt ? demanda-t-il. Dans quel but t’es-tu introduit ici… un soir comme celui-ci ? Réponds, citoyen, et réponds franchement… sinon…

Le jeune homme, conservant haut la tête et gardant ses yeux fixés sur son interlocuteur, répondit :

— Je n’ai rien à dire… Je suis en votre pouvoir… Faites de moi ce que vous voudrez.

Et Cerizay de hurler férocement :

— À moi, citoyens !… un coup de main pour accrocher l’aristocrate.

Déjà les brutes se ruaient sur lui.

Tallien, encore une fois, les arrêta, disant d’une voix forte :

— Un moment : l’aventure n’est pas aussi simple que vous paraissez le croire ; si cet homme est vraiment un ami du tyran, s’il est envoyé en reconnaissance par le roi pour surprendre nos secrets, il peut être lui-même fort utile à notre cause, et le témoignage de cet homme nous servira sans doute demain, suivant la tournure que prendront les événements.

« Qu’on le garde ici jusqu’à nouvel ordre.

« Je vais faire mon rapport. La Commune décidera.

Des applaudissements éclatèrent.

Cerizay s’avança, criant :

— Si tu permets, citoyen, je garderai l’homme et je jure qu’avec moi il ne s’échappera pas.

Mais Tallien secoua la tête et, désignant Pascaline :

— Tu as une autre chose à faire pour l’instant, citoyen : si cette femme est vraiment la tienne, vous avez à causer tous deux.

Cerizay jeta à la malheureuse un regard farouche.

— Cette femme est folle et je ne la connais pas, déclara-t-il.

Elle chancela et s’abattit sur le sol.

Alors, tandis que les fédérés bretons se ruaient dehors, à la suite de Tallien, en hurlant le Chant du départ, deux de ceux qui s’étaient préposés d’eux-mêmes à la garde du prisonnier, saisirent Pascaline par le bras et la tirèrent ainsi qu’un paquet hors de la salle de la section et la laissèrent dans la rue, inanimée.

Ensuite, ils fermèrent la porte soigneusement et revinrent trouver leurs camarades, une demi-douzaine, au moins, qui entouraient un sergent.

Celui-ci donnait ses ordres, indiquant aux volontaires quels emplacements ils devaient occuper pour exercer sur le prisonnier une surveillance effective.

Tout comme pour un poste régulier, le sergent avait divisé sa troupe en deux parties, dont l’une devait veiller pendant que l’autre se reposerait.

Lui-même, ses factionnaires posés, s’étendit sur le plancher boueux et la tête sur son feutre, en guise d’oreiller, il ne tarda pas à s’endormir.

q

Page 1