Chapitre 4 Un gamin de Paris
Le silence profond dont se trouva soudainement enveloppée la salle, rappela M. de Vignerolles à la situation.
Seulement alors, il réfléchit qu’il avait commis une grave imprudence.
La mission dont il était chargé était d’importance et il n’avait pas le droit de compromettre, ainsi qu’il l’avait fait, le sort du château qui dépendait forcément du rapport que lui avait demandé M. de Mailly sur les intentions des insurgés.
En outre, il songea que si ceux-ci attaquaient le roi, il ne serait pas à la place de combat que lui assignait son devoir et que son absence, en une situation si critique, ressemblait à une désertion.
Enfin, devant ses paupières mi-closes, passa l’image adorée de Gilberte et il frémit en pensant que si le château était pris d’assaut – il fallait tout prévoir – il ne serait pas là pour défendre, pour protéger celle qu’il aimait.
Un désespoir amer s’empara de lui.
Mais que pouvait-il faire ?
Sa vie n’était rien et il ne regrettait pas de l’avoir compromise en intervenant en faveur de cette malheureuse.
Mais la vie de Gilberte… mais le service du roi…
Soudain, il entendit un petit bruit qui ressemblait à un claquement de langue très discret.
Étonné, il tressaillit et regarda autour de lui :
Là-bas, les gardes nationaux étendus sur le sol ronflaient comme des orgues, et les sentinelles, fatiguées de déambuler, paraissaient assoupies, adossées à la muraille, les mains croisées sur le canon de leurs fusils.
Raymond leva les yeux vers la voûte de la salle, et à la lueur des quinquets fumeux, distingua sur la poutrelle qui soutenait le toit, une silhouette humaine.
C’était Nicolas Chardonnet qui, en raison des intentions peu conciliantes témoignées à son égard par Noël Cerizay, était demeuré là, allongé sur la poutre, du haut de laquelle il avait assisté à toute la scène précédente.
Et maintenant, dissimulé autant que possible, il s’était traîné sur le ventre, de façon à arriver juste au-dessus du prisonnier dont il avait, après quelques minutes d’efforts, réussi à attirer l’attention.
— Chut !… ils dorment tous… si vous voulez… on peut s’envoler par la fenêtre… là-bas…
— La sentinelle ?
— Bast ! Je connais celui qui monte la garde, c’est un épicier qui demeure à côté de chez le citoyen Floridor et qui sait mieux manier un bâton de vanille qu’un fusil. Je le rejoins, je cause avec lui, je l’amuse… Et, pendant ce temps-là, vous vous coulez vers la fenêtre, vous l’ouvrez au moment où le père Boucard a le dos tourné…
« Et voilà…
— Et toi ?…
— Si vous croyez que je tarderai à vous emboîter le pas ! Vous aussitôt dehors, je file.
Le jeune homme hésitait :
— La femme, que tu oublies… fit-il, je ne peux pas l’abandonner…
— Eh bien ! tenez, citoyen, si ça peut vous aller, vous l’emporterez et vous la cacherez chez mon patron.
— Tu es un brave garçon.
Prenant ces mots pour un acquiescement, leste comme un singe, Nicolas se glissa sous la poutre.
Puis, empoignant à bras-le-corps un poteau qui soutenait la voûte, il se laissa couler sans bruit jusqu’au sol.
Là, il s’immobilisa, craignant que le frottement de ses jambes sur le bois n’eût éveillé les gardes.
Mais point : ils dormaient consciencieusement.
Alors, il se dirigea sur la pointe des pieds vers l’endroit où, adossée au mûr, dormait la sentinelle qu’il connaissait tandis que Raymond, conformément au conseil qu’il avait reçu, se faufilait dans l’ombre vers la fenêtre.
Soudain, la sentinelle tressaillit et se redressa :
— Qui va là ? bégaya-t-elle d’une voix enrouée.
— Eh ben ! quoi, père Boucard… plaisanta le gamin en s’approchant vivement, vous ne me reconnaissez pas ?… Nicolas Chardonnet, l’officieux du citoyen Floridor.
L’autre écarquillait les yeux, tout pleins de sommeil.
— Nicolas Chardonnet… balbutia-t-il, c’est ma foi vrai, c’est toi.
« Mais qu’est-ce que tu fais ici ?
— J’étais entré avec la foule pour entendre le citoyen Tallien. Puis, voilà-t-il pas que s’produit un tumulte, que les gens sortent en courant, qu’on ferme les portes… et que je reste comme une souris dans une souricière…
— Fallait te faire ouvrir !
— On m’aurait peut-être pris pour un aristocrate, observa le gamin.
— Alors, qu’est-ce que tu veux ? demanda l’épicier.
— … Que vous me laissiez passer. Vous me connaissez, vous savez que je ne suis pas un ami du château, moi, que je crie avec les patriotes : « Vive la Nation ! »
Tout en parlant, le gamin attirait l’attention de la sentinelle, faisait des mines drôles et des grimaces, pour l’empêcher de regarder du côté du prisonnier.
Celui-ci, voyant la sentinelle enfoncée dans sa conversation avec le gamin, ouvrit l’un des vantaux, enjamba l’appui de la croisée et sauta.
Par malheur, en sautant, le jeune homme tomba un peu lourdement et Boucard, se retournant, cria :
— Aux armes !
En un clin d’œil, le poste fut debout.
Mais, dans la demi-obscurité qui régnait, les gardes nationaux, ne sachant pas de quoi il s’agissait, couraient de côté et d’autre en s’interrogeant.
Nicolas, lui, n’avait pas attendu que le père Boucard eût reconquis son sang-froid ; il avait enjambé la fenêtre avec l’agilité d’un singe et avait disparu dehors.
Raymond avait couru à la porte de la salle, dans l’espoir d’y retrouver Pascaline. La pauvre femme gisait à terre, inanimée.
Le jeune homme se courba vers elle, la saisit dans ses bras et la souleva aussi légèrement qu’une plume.
— Passe devant, dit-il à Nicolas, je te suis.
— … Et ne flânons pas… À la manière dont hurlent ces lascars-là, nous allons avoir tout le quartier sur les reins.
Ce disant, le gamin s’élançait dans une ruelle, puis se jetait dans une autre, faisant mille et un détours, entraînant Raymond sur ses talons.
Avec une connaissance parfaite du quartier, il passait par des rues étroites, des ruelles qui conduisaient là où il voulait aller, sans user de la rue Saint-Antoine, qui devait être remplie de monde, car au fur et à mesure qu’on avançait, une rumeur s’élevait sur la gauche des deux fugitifs et allait grandissant.
Indistincte d’abord et semblable au murmure que fait au loin la mer en déferlant contre la falaise, cette rumeur se précisait pour ainsi dire à chaque pas, et l’oreille pouvait discerner l’un de l’autre les mille bruits dont elle était formée.
Les cris, les chants, les commandements, les roulements de tambour et aussi les tressauts lourds des pièces d’artillerie sur les pavés inégaux, auxquels se joignaient par instants le claquement sec des fouets, semblables à une détonation.
Raymond précipitait sa course, enrageant de ne pouvoir aller plus vite.
Son devoir était là-bas ; non ici, dans cette rue, avec cette femme sur les bras et cet enfant qui bavardait.
— Nous n’arriverons donc jamais ! finit-il par grommeler.
Il se sentait les bras brisés sous le fardeau humain qu’il portait, si léger fût-il ; ses jambes fléchissaient, et il avait beau se raidir contre la fatigue, un voile s’étendait devant ses prunelles : un faux pas l’étendrait à terre.
Nicolas Chardonnet s’écria :
— Un peu de nerfs, citoyen !… nous n’en avons plus pour longtemps maintenant : cinq cents mètres à peine.
Le jeune homme respira avec force, fit appel à toute son énergie et poursuivit sa course.
Là-bas, sur la gauche, les colonnes d’hommes hâtaient le pas, hurlant le Chant du Départ et la Carmagnole.
Raymond sentit un frisson lui secouer les membres.
Arriverait-il avant eux au palais pour mettre le maréchal de Mailly au courant de ce qui se passait ?
Pourrait-il revoir Gilberte une dernière fois, avant d’aller prendre son poste de combat ?
Voilà ce qui l’angoissait.
Hélas ! il avait une autre angoisse encore.
Il se demandait ce qui allait sortir de tout cela.
Monarchiste, mais patriote et libéral par éducation, il ne savait dans quel sens formuler ses vœux.
S’il y avait bataille le lendemain, entre le peuple et le roi, pour qui devait-il souhaiter la victoire ?
Pour le roi ? Ou pour le peuple ?
Vainqueur, le roi, l’esprit perdu par de maladroits amis, n’userait-il pas de mesures de rigueur envers ceux qui avaient voulu l’entraîner en avant dans la voie de l’avenir et du progrès ?
En cette fin du siècle vers laquelle chaque mois écoulé précipitait l’humanité, la société ne serait-elle pas plus avancée qu’à la mort de Louis XIV ?
D’un autre côté, une victoire possible du peuple l’épouvantait.
Louis XVI, c’est vrai, avait des amis maladroits, mais la maladresse des amis du peuple n’était pas moindre et leur impuissance était plus grande encore.
Ivre du succès, ne se sentant plus refréné par le pouvoir, ayant pour la première fois, depuis des siècles, conscience de sa force, qui savait à quelles extrémités pourrait se porter le peuple ?
Et alors, cette révolution française qu’avaient prêchée et prophétisée les plus grands esprits philosophiques, n’aboutirait-elle pas à une anarchie sanglante dans laquelle pourrait sombrer le pays ?
Brusquement, au tournant d’une rue, Nicolas s’arrêta et dit :
— Pas de bruit, maintenant… là-bas… la maison juste devant le réverbère…
« C’est là qu’habite le citoyen Floridor… c’est au rez-de-chaussée.
Raymond demanda avec une appréhension véritable :
— Mais dis-moi, ce citoyen Floridor voudra-t-il bien se charger de cette femme ?
— Ayez pas peur. C’est un brave homme… d’ailleurs, il joue les rois au Théâtre-Français… ainsi…
Il ajouta :
— Seulement, retenez bien l’adresse, si vous voulez avoir des nouvelles de la citoyenne, au cas où demain elle ne serait pas rentrée au château… c’est rue de l’Arbre-Sec ! le citoyen Floridor, artiste…
Puis, tout à coup :
— D’ailleurs, je vous en donnerai des nouvelles, moi, puisqu’il me faut conduire les bagages de la citoyenne Chantonnais.
« Si la malade va mieux, je lui dirai de venir avec moi.
« Comme ça, elle retrouvera sa maîtresse.
Tout doucement, Raymond avait déposé Pascaline à terre, sur le seuil de la boutique aux volets clos, en ayant soin de l’adosser à la porte même.
— Prends bien garde ! dit-il à Nicolas. Et au revoir…
— Au revoir, citoyen… à bientôt.
Raymond filait déjà.
Par-dessus les maisons qui séparaient les deux rues lui arrivaient, de plus en plus distinctes les unes des autres, les mille rumeurs dont se composait ce tonnerre qui roulait vers le château.
Aurait-il le temps d’arriver ?
La rue était déserte : il se mit à courir, avec l’intention de devancer les têtes de colonnes d’attaque et de parvenir à rejoindre ses compagnons, avant que la bataille fût engagée.
Au bruit de ses lourdes chaussures battant les pavés de leurs semelles éculées, parfois des volets s’entrebâillaient, laissant apparaître quelque tête curieusement effarée.
Parfois aussi, une voix criait :
— Eh ! citoyen ! eh !…
Mais le jeune homme n’avait cure de ces appels et il n’en précipitait que davantage sa marche.
Enfin il déboucha devant le Théâtre-Français et tourna à gauche.
Il arrivait trop tard.
Les côtés de la rue étaient déjà occupés par des bataillons de gardes nationaux qui campaient là, en plein air, à la lueur des falots accrochés aux baïonnettes.
On voyait les faisceaux formés avec une irrégularité qui trahissait chez les soldats improvisés le manque des habitudes militaires.
On chantait, on buvait, on criait dans les groupes, accroupis à terre, sous la clarté des étoiles.
Des orateurs en uniforme péroraient au milieu des cercles ardents qui applaudissaient à outrance les paroles de menaces adressées aux habitants du château.
Par moments, c’étaient des hurlements de bête fauve qui s’élevaient et qui devaient aller, crevant les vitres, frapper de terreur les malheureuses femmes que leur devoir ou leur sympathie retenaient auprès de la reine.
Raymond songea tout de suite à Gilberte !
Pauvre Gilberte ! en vérité, elle avait bien choisi son jour pour venir à Paris et donner à sa souveraine des marques de son dévouement.
Ce dévouement, elle le paierait peut-être bien cher.
Grâce à son uniforme, le jeune homme réussit, se faufilant à travers les groupes, à passer sous l’une des voûtes du palais et à pénétrer dans la cour des Tuileries.
Là, comme dans la rue Saint-Antoine, on avait l’impression d’un camp retranché.
En trois heures, c’est-à-dire depuis le moment où le jeune homme avait quitté le château pour exécuter les instructions de M. de Mailly, une foule considérable s’était concentrée là.
Les faisceaux luisaient dans l’ombre, innombrables, et l’on voyait, de-ci, de-là, s’allonger les corps de bronze des pièces d’artillerie.
Les servants étaient couchés à terre, contre leurs canons.
Ce n’était donc pas une simple manifestation pacifique, appuyée par des démonstrations guerrières, que voulait faire le peuple.
Il avait l’intention de donner l’assaut, au besoin aidé par l’artillerie.
Le jeune homme frissonna des pieds à la tête.
Il frissonna non seulement d’angoisse en songeant à Gilberte qu’il aimait, au roi que ses convictions lui ordonnaient de défendre… mais aussi il frissonna d’horreur, à la pensée de la lutte fratricide qui allait, dans quelques heures, peut-être, ensanglanter ces pavés qu’il foulait en ce moment.
Des sentinelles étaient posées, face au château, formant un cordon serré destiné à empêcher les curieux d’approcher des murs des Tuileries.
Savait-on ce qui pouvait arriver ?
Les amis du tyran pouvaient tenter d’embaucher les citoyens libres.
Il fallait tout prévoir et les délégués des sections avaient tout prévu.
D’ailleurs, il semblait que les défenseurs du château eussent, de leur côté, voulu empêcher toute communication avec les manifestants.
Les sentinelles qui, au moment du départ de Raymond, veillaient aux portes, étaient rentrées.
Maintenant, de l’autre côté de la zone neutre qui séparait les casernes royales du front de bandière du camp révolutionnaire, il n’y avait personne.
Les étroites lucarnes qui éclairaient les casernes et les communs étaient sombres.
On eût pu croire que, dans les Tuileries, tout le monde dormait.
Silence inquiétant, sinistre.
Raymond, repoussé plusieurs fois par les sentinelles, finit cependant par tromper la vigilance de l’une d’elles.
D’un pas rapide, courant presque, il s’avança dans l’espace libre en avant de la foule des gardes nationaux.
Aussitôt, on le héla de toutes parts :
— Eh ! citoyen… Eh ! le garde !
— Crois-tu que tu vas emporter tout seul le château ?
— Et ton fusil !… prends au moins un canon avec toi !…
Les quolibets tombaient sur lui, drus comme grêle.
On croyait qu’il s’agissait d’un patriote ayant abusé de libations, et que son ardeur emportait ainsi.
Mais quand on le vit frapper à la porte qui ouvrait sur la cour des Suisses, on commença à s’inquiéter.
Qu’est-ce que cela voulait dire ?
Les quolibets se changèrent en insultes, même en menaces.
Quelques-uns, le fusil à la main, s’élancèrent.
Mais avant qu’ils eussent atteint le mur de clôture, la porte s’était ouverte… puis refermée.
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