Chapitre 5 Le 10 août
Comme la demie de cinq heures sonnait, le roi sortit de ses appartements pour passer en revue la garnison du château.
Il y avait là, rangées dans la grande cour d’honneur, huit sections de garde nationale, un corps de gentilshommes insuffisamment armés et les Suisses que la prévoyance du maréchal de Mailly avait fait venir, depuis deux ou trois jours, de leurs casernes de Rueil et de Courbevoie.
Un religieux silence planait sur ces hommes qui avaient fait, par avance, le sacrifice de leur vie à la défense de la famille royale.
On savait, par le rapport de Raymond de Vignerolles, que les faubourgs de la capitale s’étaient mis en état d’insurrection.
On l’eût ignoré que le bruit de la foule cernant le château eût éclairé les plus aveugles.
Le roi était accompagné de la reine, suivie de Mme Élisabeth portant le dauphin ; Madame Royale donnait la main à sa mère.
Lentement, le cortège se dirigea vers le centre des troupes en bataille.
Alors, le maréchal de Mailly, tirant son épée, se jeta tout à coup aux pieds du roi, dont il baisa la main.
Après quoi, se redressant, il fit serment, au nom de la noblesse française et des soldats présents, de défendre jusqu’à la mort la vie de la famille royale et les droits de la monarchie.
Il termina en criant, plein d’enthousiasme :
— Vive le roi !… Vive la famille royale !
Du front des troupes partaient comme des échos sonores et poussés avec fermeté, ces mêmes mots :
— Vive le roi ! Vive la famille royale !
Le visage de Louis XVI, assombri et morose, s’éclaira d’une lueur passagère. Il parut qu’il voulait prendre la parole.
Mais son émotion était telle qu’il lui fut impossible d’articuler un mot.
Sa main tremblante se porta à sa gorge et il fit signe qu’il ne pouvait parler.
Ce fut la reine qui, saisissant dans les bras de Mme Élisabeth, le dauphin, l’éleva pour le présenter aux troupes, en disant :
— Merci, mes amis, merci !
Ce fut tout.
Le groupe royal, sans même passer sur le front de bataille, rentra au château, et aussitôt le maréchal de Mailly donna l’ordre que chaque corps gagnât sans tarder sa place de combat.
Un grand enthousiasme régnait : chacun était animé de la plus entière confiance et l’on avait bon espoir que force resterait au parti de l’ordre.
On ignorait encore que, dans le cours de la nuit, un nouveau gouvernement avait siégé et qu’en face de l’autorité monarchique, la Commune se dressait, représentant la revendication du peuple contre la monarchie séculaire.
Tout à coup, deux nouvelles se répandirent, l’une après l’autre, jetant un grand trouble parmi les défenseurs des Tuileries.
Sept sections de la garde nationale, sur dix, venaient de faire défection, emmenant leur artillerie, qui constituait d’ailleurs la seule existant au château.
La déclaration trop catégorique du maréchal de Mailly avait éclairé les gardes sur le rôle qu’on attendait d’eux.
Et quelques meneurs, introduits par les comités révolutionnaires dans les bataillons considérés comme tièdes, avaient entraîné leurs camarades.
Comme on s’effarait autour de Raymond, le jeune homme répondit, sur un ton plein de confiance :
— Mieux vaut avoir ses adversaires devant soi que derrière soi. Ils auraient été capables de nous tirer des coups de fusil dans le dos.
On en fut quitte pour changer au dernier moment le plan de défense, et la confiance ne tarda pas à renaître.
Vainement, depuis qu’il était de retour au château, le jeune homme avait cherché à rencontrer Mlle de Chantonnais.
Gilberte, enfermée dans les appartements de la reine, n’avait point paru.
Et Raymond eût bien voulu cependant lui faire ses adieux avant la bataille imminente.
Soudain, comme il écoutait les instructions dernières que lui donnait, ainsi qu’à une douzaine d’autres gentilshommes, le chef du poste auquel il appartenait, voilà que la jeune fille lui apparut.
Elle se tenait immobile, à quelques pas, dans le même habit de voyage dont il l’avait vue vêtue la veille.
Pour chapeau, elle s’était simplement enveloppé la tête d’une gaze de soie blanche qui jetait sur ses traits énergiques un nuage vaporeux.
Inquiet de cette présence inattendue, il courut vers elle.
Tout de suite, la jeune fille lui prit les mains pour l’entraîner à l’écart.
— Ah ! Raymond ! gémit-elle, le roi est parti !
— Le roi parti !
« Que voulez-vous dire… ma chère Gilberte ?…
« Parti pour où ?… En fuite ?…
— Non pas : cédant aux conseils de quelques amis, il s’est rendu avec la reine et les enfants à l’Assemblée nationale.
— Ce n’est pas possible.
— J’en viens d’avoir l’assurance d’une des dames d’honneur qui les a accompagnés jusqu’à la rue Saint-Antoine, à travers les jardins.
Raymond paraissait aussi abasourdi que si la foudre fût tombée à ses pieds.
— Mon Dieu ! balbutia-t-il. Que m’apprenez-vous là ?
« Mais pourquoi le roi a-t-il agi ainsi ?
« N’avait-il pas confiance dans la valeur des défenseurs du château ?
« Il savait bien que tous, jusqu’au dernier, nous nous serions fait tuer avant qu’on arrivât jusqu’à lui.
Il ajouta :
— Mais alors, clama-t-il, nous n’avons plus rien à faire ici ! Notre présence ne s’expliquait que par la défense du roi.
« Pourquoi se faire tuer maintenant ?
« Pour protéger des pierres ?… À quoi bon ?
— Voudriez-vous faire croire à toute cette canaille que les serviteurs du roi sont des lâches ?
La jeune fille, en parlant ainsi, étendait tragiquement la main vers la cour du Carrousel, de laquelle s’élevaient les mille cris de la populace.
Raymond tressaillit et finit par murmurer :
— Est-il bon d’ensanglanter ses mains dans une lutte fratricide, pour défendre une maison vide ?
— Une maison vide ?
Il semblait que cette parole apparût aux yeux de la jeune fille comme un sacrilège.
Elle se redressa de toute sa hauteur, le toisa d’un regard flamboyant d’indignation.
— Une maison vide, répéta-t-elle, le château où dorment les traditions de notre pays, de notre race, de notre famille !
« Ah ! Raymond, votre père avait raison !… la philosophie vous a perdu.
Au dehors, du côté de la cour donnant sur la place du Carrousel, un brouhaha énorme s’entendait.
— Voilà le peuple ! déclara Gilberte.
— Qu’allez-vous faire ? demanda Raymond.
— Je suis Chantonnais, moi, déclara-t-elle, et vous me demandez ce que je vais faire ? Mon devoir.
— Votre devoir est auprès de la reine… et non ici… dans un château qui, dans une heure d’ici, sera livré peut-être aux horreurs d’une lutte fratricide.
— Sa Majesté, en nous quittant, ne nous a donné aucune instruction spéciale.
« Elle ne nous a même pas parlé de son départ. J’attends son retour.
— Mais c’est de la folie !…
— Folie ou non, c’est ainsi. Je voulais vous serrer la main pour la dernière fois peut-être et maintenant séparons-nous…
Mais le jeune homme lui répondit en lui saisissant les mains qu’il étreignit avec tendresse :
— Non, Gilberte… nous ne nous sommes pas dit tout ce que nous avions à nous dire. Je ne sais ce qu’il adviendra de moi aujourd’hui, je ne sais si les événements me permettront de vous revoir…
« Il se peut que ce soit la dernière fois qu’il me soit possible de vous affirmer mon amour et je veux vous répéter que depuis que j’ai l’âge d’homme, je n’ai jamais aimé que vous… que je n’aimerai jamais que vous… et que, si je dois mourir, votre nom sera le dernier que balbutieront mes lèvres.
Il y avait dans ces paroles, dans le ton sur lequel elles avaient été prononcées, une si profonde tendresse que, touchée jusqu’aux larmes, la jeune fille défaillante s’appuya sur l’épaule de son ami, balbutiant :
— Raymond, mon cher Raymond…
« Mon cœur est à vous… vous le savez bien !… et il sera à vous jusqu’à mon dernier soupir.
— Promettez-moi de ne pas abandonner les appartements de la reine. Vous y serez relativement en sûreté.
« Promettez-le-moi, sinon, je serai dans une inquiétude mortelle, et cette préoccupation m’enlèvera une présence d’esprit dont j’aurai grand besoin.
Elle lui répondit, grave, le regardant dans les yeux :
— Je vous le promets ; je rentre dans les appartements et n’en sortirai que lorsque vous viendrez m’y chercher.
Un éclair de joie illumina le visage bouleversé de M. de Vignerolles.
Il porta les mains de la jeune fille à ses lèvres et les baisa avec transport.
— À tantôt… dit-il.
Elle lui avait retiré ses mains, sentant la nécessité de brusquer la séparation, et s’enfuyait à travers les groupes de gardes nationaux et de gentilshommes.
Raymond demeura à la même place, suivant des yeux la jeune fille jusqu’à ce qu’il la vît disparaître.
Puis, quand la gracieuse silhouette se fut évanouie, il poussa un soupir et murmura d’une voix ferme :
— Adieu, mes amours ! Maintenant, à mon devoir.
Et il rejoignit son poste au moment même où la première colonne des assaillants envahissait la cour royale.
C’étaient des ouvriers armés de piques et de fusils qui formaient une sorte d’avant-garde aux forces régulièrement organisées par les chefs de section.
Ceux-là, ne répondant que d’eux-mêmes, n’avaient point eu la patience d’attendre et ils avaient commencé le mouvement, grisés d’alcool, et grisés aussi par l’éloquence des orateurs populaires qui leur avaient monté la tête durant une partie de la nuit.
Conformément aux instructions données par le maréchal de Mailly, la cour royale avait été abandonnée par les défenseurs du château.
Il avait jugé inutile de mettre immédiatement en présence les adversaires, et il avait voulu retarder le plus possible le moment où ils se trouveraient en contact.
Avec une naïveté qui faisait honneur à ses sentiments de conciliation, mais constituait une faute grave chez le commandant d’une place assiégée, le maréchal avait espéré que le peuple se contenterait peut-être de franchir la grille d’honneur et de s’installer dans la cour.
Or, était-il nécessaire de faire couler le sang pour défendre quelques pavés ?
Il avait donc reculé ses avant-postes autant que le lui permettait la sécurité de la famille royale ; lorsqu’il avait appris le départ de celle-ci pour l’Assemblée nationale, il n’avait pas jugé à propos de modifier ses instructions premières.
Bien au contraire.
Il s’était contenté d’établir une forte garde sous le vestibule du palais ; cette garde se composait de grenadiers suisses, auxquels avaient été adjoints une certaine quantité de gentilshommes costumés en gardes nationaux.
Parmi ceux-là se trouvait M. de Vignerolles.
On avait construit là une forte barricade qui barrait le chemin conduisant à la chapelle, et, en retour, aux appartements royaux.
Sur les marches de cet escalier, sur ses larges paliers latéraux, à son sommet et à sa base, dans toute l’étendue de la travée qui le précédait, étaient postés d’autres soldats et d’autres gardes.
Cette position était la clef du château et le maréchal avait donné ordre qu’on fît l’impossible pour empêcher que le peuple ne la franchît.
Une fois cette position forcée, c’était le pillage, le meurtre de tous ceux qui avaient voulu demeurer présents, par fidélité au roi et pour n’avoir point l’air de fuir.
Raymond, pour sa part, était bien décidé à se faire tuer là…
Par l’escalier, à la défense duquel il était chargé de coopérer, on accédait, nous l’avons dit, aux appartements.
Par cet escalier, les révolutionnaires pourraient atteindre Gilberte. C’était pour elle, plus que pour un principe, qu’il était résolu à mourir.
Soudain, dans une poussée formidable, la tête de la colonne populaire vient se jeter sur le vestibule.
Les Suisses croisent la baïonnette.
Les premiers rangs du peuple croisent leurs piques et leurs fusils.
Il y a un moment d’arrêt, très court.
Le face à face est tragique.
Lequel des deux partis va reculer ?… Aucun.
De quels rangs va partir le premier coup de feu qui décidera des destinées ?
D’abord ce sont des huées, des quolibets, des insultes qui pleuvent sur les défenseurs du château.
Ceux-ci, véritables soldats, demeurent impassibles.
Jusqu’à ce que la bataille soit commencée, les Suisses se conduisent comme étant seulement de garde.
On ne parle pas sous les armes.
Quant à Raymond et à ses compagnons, leur fierté naturelle dédaigne les insultes partant de si bas.
Les insolences, les menaces, tintent dans le silence.
Les yeux dans les yeux, on se dévisage, on se provoque.
Soudain, un coup de feu éclate, éveillant dans les larges couloirs, sous les hautes voûtes du palais, de sonores échos.
Mais, échos plus sinistres encore, à ce coup de feu, ce sont des cris et des malédictions qui répondent.
Un sergent de grenadiers suisses, atteint en pleine poitrine, tombe d’un chapiteau sur le sommet duquel il était placé, et s’écrase, sanglant, aux pieds de ses soldats.
C’est une balle de pistolet qui vient de le frapper, et ce pistolet, c’est un homme du peuple, au premier rang de la colonne d’envahissement, qui le brandit à bout de bras, d’un air vainqueur.
— Feu ! camarades, commande une voix.
Les grenadiers épaulent.
Le massacre va être affreux… les officiers, les gentilshommes se précipitent au-devant des fusils.
Trop tard.
Un feu de salve retentit, jetant bas une vingtaine d’hommes du peuple.
Leurs compagnons ripostent et comme des furieux bondissent en avant, lardant avec leurs piques, assommant avec la crosse de leurs fusils.
La bataille devient générale.
Le peuple a pour lui l’avantage du nombre.
Les défenseurs du château ont la science de leurs armes et surtout la discipline.
Un nuage épais de fumée envahit bientôt l’escalier où ceux qui l’occupent menacent d’être asphyxiés.
Tout à coup, sans attendre de commandement, obéissant seulement à l’instinct de la conservation, ils font une sortie.
Les assaillants, ahuris, apeurés, reculent.
Les Suisses, les gardes nationaux, les corps de gentilshommes, opèrent deux sorties simultanées, l’une du pavillon de Flore, l’autre du pavillon de l’Horloge.
Ils balayent les cours, poursuivant les fuyards, baïonnettes aux reins, jusqu’au-delà de l’enceinte des Tuileries.
Arrivés sur le Carrousel, les défenseurs du château se rangent en bataille et commencent aussitôt des feux de salve vers l’ouverture des rues, qui débouchent sur la place, et dans lesquelles on avait vu les fuyards se réfugier, pour se rallier sans doute.
Il importe de les empêcher de se reformer et de revenir à l’assaut.
Mais à ce moment même, voilà que se présente sous les guichets du Louvre la tête de colonne des Marseillais et des fédérés bretons, servant d’avant-garde à la masse armée qui descend du faubourg Saint-Antoine.
Les Suisses et ceux de la garde nationale sont pris en flanc.
Celui qui commande l’avant-garde des révolutionnaires juge d’un coup d’œil combien est défectueuse la position de l’ennemi.
L’énergie farouche et l’exaltation sanguinaire de ce chef improvisé ont conquis en route la confiance de ces énergumènes.
Tandis que les éclaireurs défilent sous les guichets et viennent se ranger en tirailleurs sur la place du Carrousel, il a fait mettre rapidement en batterie deux pièces de canon qui accompagnent l’avant-garde.
Puis, brusquement, à son commandement, la première ligne s’ouvre, tandis que les deux pièces crachent à bout portant des torrents de mitraille sur les défenseurs du château.
Ils tombent, fauchés comme des épis de blé, et les rares survivants, frappés de panique, font retraite précipitamment dans la cour des Tuileries.
Devant le pavillon de l’Horloge, ils s’arrêtent, se rallient et, rangés en bataille, ils attendent de pied ferme les adversaires qui arrivent, baïonnette basse, hurlant leurs refrains révolutionnaires et enlevés par des roulements frénétiques de tambours.
Deux feux de salve les arrêtent ; ils reculent, vont se rétablir à quelque distance, contre un mur qui leur permet de se défiler du feu de ceux qui les fusillent par les fenêtres.
La mousqueterie continue avec une intensité qui ne s’arrêtera plus jusqu’à la fin de cette triste journée.
Soudain, une fougasse, lancée contre les communs où se sont retranchés une certaine partie des Suisses, y met le feu.
Des torrents de fumée tourbillonnent dans l’espace, empestant l’air, obscurcissant l’atmosphère.
Des flammèches viennent tomber sur le toit des Tuileries.
Le château royal va brûler.
On croit même qu’il est en flammes, car la fumée est si épaisse qu’il est impossible de distinguer ce qui se passe.
Les adversaires, à peine séparés par une centaine de mètres, ne s’aperçoivent même pas.
Parfois, à la lueur fulgurante de la fusillade, par une trouée de cet écran, on voit les révolutionnaires, entassés dans la cour des Tuileries et sur le Carrousel, qui tirent sans discontinuer, mais sans grand résultat.
Ils manquent de méthode, d’organisation, de discipline.
Leur feu à volonté est dirigé là où chacun croit trouver une cible plus commode. Et ce feu est sans efficacité.
La seule chose qu’ils aient faite et qui soit susceptible d’avoir des conséquences pratiques, c’est d’avoir incendié les communs.
Les Suisses, dont la fusillade les prenait en flanc, ont dû faire retraite vers le château et ont tous, ou presque tous, été massacrés en route.
Ceux qui ne sont pas tombés sous la fusillade du peuple ont été grillés dans les flammes…
Mais bientôt les grenadiers suisses doivent abandonner le perron devant lequel ils sont rangés en bataille.
Dans cette position, ils se trouvent pour ainsi dire inexpugnables.
Ils sont protégés par des feux croisés qui partent du grand balcon.
Ses défenseurs dominent tout le champ de bataille, interdisant à l’ennemi d’approcher du château.
Soudain, les insurgés avancent près de la grand-porte une pièce de quatre, la mettent en batterie, en dépit de la grêle de balles qui les accable et tirent à mitraille.
Le feu qui partait du grand balcon, immédiatement s’arrête.
Aussitôt les grenadiers suisses, découverts, sont attaqués avec une furie inconcevable.
Pris entre deux feux, ils ne peuvent tenir plus longtemps, et ils abandonnent la position, en laissant derrière eux les deux tiers de leur effectif.
Ils viennent se masser dans le vestibule, dont ils sortent par pelotons, pour tirer sur les assaillants.
Les Tuileries sont destinées fatalement à tomber entre les mains du peuple.
C’est une marée humaine qui monte, monte toujours, s’engouffrant sans discontinuer dans la cour du château. De la cour du Carrousel, du quai, de la rue Saint-Antoine, il en vient toujours, toujours…
Aussi loin que la vue peut s’étendre, on n’aperçoit qu’un hérissement de baïonnettes et de piques, de sabres, et aussi l’étincellement des pièces d’artillerie.
Raymond a fait vaillamment son devoir.
Il a lutté jusqu’au dernier moment, non pour le roi ni la reine.
Eux, se trouvent en sûreté dans le sein de l’Assemblée nationale et n’ont pas besoin du sacrifice de sa vie.
Mais pour Gilberte, dont il voit passer devant ses yeux la fière et résignée silhouette.
Gilberte, qu’il devine là-haut, dans les appartements, debout derrière une porte, suivant avec une angoisse à chaque instant croissante, les phases de cet épouvantable combat.
L’amour du jeune homme s’affole à la pensée de ce qui va survenir.
Il prévoit l’envahissement du château.
Le pillage, le massacre, peut-être, de tous les êtres inoffensifs qui vont se trouver à la merci de l’ivresse populaire.
Coûte que coûte, il lui faut retrouver Gilberte et l’arracher, si faire se peut, au sort qui l’attend.
Mais, d’un autre côté, peut-il abandonner ainsi ses camarades qui luttent pied à pied avec un acharnement héroïque sur le seuil du grand vestibule ?
C’est là que doivent mourir les défenseurs du château.
S’ils laissent la marée humaine les repousser de la position, c’en est fait d’eux… c’en est fait de ceux qu’ils ont mission de protéger… c’en est fait du principe au nom duquel ils se battent.
La lutte est acharnée.
Ils sont cent… contre mille.
La marée humaine, toujours croissante, vient battre par instants les murs même du château ; puis, refoulés par un effort désespéré, les assaillants reculent jusque de l’autre côté de la cour.
Et la fusillade, un moment interrompue par un corps à corps sanglant, reprend de plus belle.
Par instant, cependant, elle mollit du côté des insurgés.
Les munitions manquent et il faut attendre que les combattants des premières lignes soient ravitaillés.
Assurément, s’il s’agissait d’une troupe régulière, une autre fraction armée viendrait remplacer celle qui n’a plus rien dans sa giberne.
Mais ceux qui sont au premier rang ne le veulent point quitter. L’arme au pied, ils se font plutôt fusiller sans défense par les Suisses et les gardes nationaux.
Cependant, plusieurs d’entre eux, plus enragés que les autres, quittent les rangs, se glissent en rampant sur le sol jusqu’aux cadavres qui jonchent le milieu de la cour, et là, impassiblement, sous la fusillade des gens du château, dépouillent les morts de leurs cartouchières.
Raymond, en dépit de ses préoccupations, suit ce manège avec curiosité. Il ne peut s’empêcher d’admirer la crânerie de ses adversaires et il songe combien d’actes d’héroïsme accompliraient ces gens-là si, au lieu de se trouver en face de leurs frères, Français comme eux, ils étaient lancés contre l’ennemi.
Il a cessé de tirer, éprouvant un scrupule à abattre des gens sans défense, ne songeant pas que ces cartouches qu’ils vont ramasser sont destinées à le tuer, lui aussi, peut-être.
— Ah ! soupire-t-il, quels soldats cela ferait !
Et, tout à coup, voilà que parmi ces audacieux ramasseurs de cartouches, il avise quelqu’un de sa connaissance.
Celui-là, par exemple, est plus audacieux que les autres.
Il ne se donne même pas la peine de se baisser, pour présenter aux balles une cible moins commode.
Dédaigneux des projectiles qui lui sifflent aux oreilles, il court en zigzag, pour dérouter le tir des Suisses et, crânement, il vide les cartouchières des morts.
Raymond a tout de suite reconnu le gamin qui lui a servi de guide la veille et chez le patron duquel Pascaline Cerizay a trouvé un refuge…
C’est Nicolas Chardonnet.
À l’âge où l’on joue aux billes et au cerf-volant, le voilà qui joue à la révolution !
Jeu tragique, dont l’enjeu est la peau du joueur.
Une immense pitié gonfle le cœur du jeune homme ; il a de la reconnaissance à ce gamin qui, la veille, au péril de sa vie, lui a sauvé la sienne.
Sans la crânerie de Nicolas Chardonnet, peut-être au lieu d’être là, défendant le château et Gilberte, se trouverait-il étendu dans quelque coin, avec, dans le corps, les douze balles d’un peloton d’exécution.
En ce temps-là, on ne badinait pas et les exécutions suivaient de près les sentences.
Raymond trembla à voir la crânerie de cet enfant.
— Couche-toi ! cria-t-il, couche-toi donc !
Sa voix domina le bruit de la fusillade et parvint jusqu’à Nicolas qui, surpris, releva la tête, regardant devant lui.
Instinctivement, le jeune homme s’était avancé de quelques pas et, par une trouée pratiquée à travers l’écran de fumée, Nicolas l’aperçut.
Il le reconnut aussitôt.
Soulevant sa casquette, il cria en riant, d’un air de bonne humeur :
— Bonjour, citoyen, bonjour.
— Imprudent ! va-t-en, tu vas te faire tuer…
— Baste ! j’ai été baptisé, citoyen, et puis des dragées de plomb, c’est pas fait pour moi !…
La fusillade des Suisses faisait rage, et le gamin poursuivait sa besogne avec un imperturbable sang-froid.
Soudain, Raymond dut cesser de s’occuper de Nicolas pour songer à lui.
Les insurgés arrivaient en masse et tentaient un mouvement en avant. Force lui fut de battre en retraite pour rejoindre les défenseurs du vestibule, sous peine de se faire fusiller par ses amis.
Une poussée formidable se produisit.
Les tambours battaient avec rage et les chants de l’insurrection roulaient sous les voûtes du château en échos terrifiants.
Mon Dieu ! comme devaient trembler là-haut les pauvres femmes que leur devoir et leur dévouement à la famille royale avaient empêchées de fuir avant l’assaut définitif !
Maintenant il était trop tard, il leur fallait mourir, lorsque seraient tombés un à un les vaillants qui se faisaient tuer dans le grand escalier.
Au pas de course, le peuple avait traversé la cour et s’était rué sur les Suisses, avec lesquels il avait pris contact.
Pendant un instant, on s’égorgea à la baïonnette.
Raymond, tout à coup, se trouva face à face avec un énergumène qu’il ne reconnut pas tout de suite.
Un masque de sang rendait ses traits méconnaissables.
Ses vêtements étaient en lambeaux et ses mains étaient noires de poudre.
C’était l’un de ceux qui avaient pris part à la bataille avec le plus d’acharnement.
— Ah ! c’est toi, mon beau Vignerolles, cria-t-il.
En même temps il lançait à Raymond un formidable coup de baïonnette que le jeune homme eut à peine le temps de parer avec son sabre.
À la voix, il reconnut qu’il avait affaire à Noël Cerizay, le mari de Pascaline.
Il comprit alors qu’il lui fallait tuer cet homme, s’il ne voulait être tué par lui.
Alors il l’attaqua désespérément, songeant qu’il devait défendre sa vie pour protéger Gilberte.
L’autre cherchait à le larder avec sa baïonnette.
Raymond, qui avait conservé son sang-froid, se contentait de parer, attendant l’occasion favorable pour lui allonger un coup de sabre qui le débarrasserait définitivement de lui.
Malheureusement, tout à coup, il sentit au bras une douleur extrême et il lui fallut une extraordinaire force de volonté pour ne pas laisser son sabre tomber à terre.
Une balle venait de l’atteindre à l’épaule droite.
De la main gauche, il saisit son arme et se défendit tant bien que mal. Mais il avait l’instinct que sa défense ne pourrait se prolonger longtemps.
Son bras s’engourdissait, une sorte de voile s’étendait devant ses yeux ; il allait perdre connaissance.
Alors, comme il voyait Nicolas Chardonnet qui continuait à ramasser des cartouches, il l’appela :
— Nicolas ! Nicolas !
Le gamin releva la tête et poussa une exclamation chagrine en remarquant la large tache de sang, qui maculait l’uniforme de M. de Vignerolles.
Il accourut et avec une agilité surprenante, se baissant, passa entre les jambes de Cerizay, qui tomba à la renverse.
Dans sa chute, le crâne du Breton porta sur l’angle d’une marche et il demeura étendu, immobile, étourdi si rudement, qu’il semblait mort.
— Excusez ! ricana Nicolas en lui faisant un salut ironique, le citoyen a envie de dormir ! Qu’il fasse dodo !
Puis, voyant chanceler Raymond, il courut à lui :
— C’est sérieux ? demanda-t-il d’une voix émue.
— Oui… mais ne perds par ton temps avec moi.
« Tu es capable d’une bonne action ?
— Ça ne fait jamais de mal, ça.
— Monte l’escalier, tu vois, là où sont les Suisses. À droite, tu trouveras les appartements de la reine… Mlle de la Chantonnais est là… Montre-lui ce mouchoir et dis-lui que c’est de ma part que tu viens. Peut-être consentira-t-elle à te suivre…
Et sans attendre la réponse de Nicolas, Raymond se tourna vers les Suisses qui tiraillaient dans l’escalier et leur cria :
— Mes amis, laissez passer l’enfant.
Ses yeux se fermèrent ; il chancela et il tomba à la renverse sur un monceau de cadavres, dans le coin écarté où l’avait acculé Cerizay, non loin du corps de son adversaire.
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