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Chapitre 6 Les volontaires

— Où suis-je ?

M. de Vignerolles, soulevé sur un coude, promenait autour de lui des regards surpris, curieux, cherchant à se reconnaître, mais vainement.

C’était une chambrette de pauvre apparence, aux murs blanchis à la chaux, tout nus.

Une petite fenêtre, garnie de rideaux de percale d’une propreté douteuse, éclairait la pièce que de rares meubles garnissaient.

D’abord, le lit de fer dans lequel était couché le jeune homme ; puis, dans un coin, un escabeau boiteux ; dans un autre coin, une planche servant de toilette, supportant une cuvette et un pot à l’eau, tous les deux ébréchés.

Et c’était tout…

Non ; car le regard du jeune homme, après avoir ainsi erré, faisant l’inventaire de la pièce, ce qui n’avait pas été long, était revenu tout près de lui.

À son chevet, dans un vieux fauteuil en crin, qu’une main ingénieuse avait raccommodé avec de la ficelle, une femme était étendue, qui dormait.

Cette femme, Raymond ne la reconnut pas tout de suite, non plus qu’il ne se rendit compte de ce qu’elle faisait là.

À un sursaut plus brusque que les autres et qui arracha un craquement à sa couchette, la femme fit un mouvement.

Alors, il la reconnut.

— Pascaline ! s’exclama-t-il.

En entendant son nom, la dormeuse tressaillit et parut gênée.

— Je me suis assoupie, murmura-t-elle… j’en demande pardon à monsieur le comte…

Il l’écoutait, n’en pouvant croire ses oreilles.

Il la regardait, doutant du témoignage de ses yeux…

— Pascaline ! répéta-t-il, c’est vous !

Mais, ayant voulu s’incliner vers elle, il sentit une vive douleur et ne put retenir une exclamation rauque.

Pleine de sollicitude, Pascaline se pencha sur le lit.

— Ah ! mon Dieu ! Je parie que vous avez déplacé votre appareil.

Étendu sur le dos, replacé dans cette position par la douce pression des mains de la jeune femme, il balbutia :

— Quel appareil ?

Prestement, mais sans qu’il sentît pour ainsi dire l’effleurement de ses doigts, elle déboutonnait la chemise.

— Un appareil ! Quel appareil ? demanda-t-il.

Surprise, doutant qu’il parlât sérieusement, elle dit :

— Mais vous êtes blessé, monsieur le comte… ne vous souvenez-vous plus ?…

— Blessé ! moi ?

Il passa la main sur son front, cherchant à se rappeler.

Et alors, avec un visible effort de volonté, il se souvint :

L’attaque des Tuileries, la bataille, sa lutte avec Cerizay.

Puis, plus rien.

Comme si un voile s’était étendu devant sa mémoire à partir du moment où il était tombé.

— Gilberte ! balbutia-t-il d’une voix angoissée.

Sa pensée se reportait, à peine éveillée, vers celle qu’il aimait.

— Gilberte !

— Rassurez-vous, dit vivement Pascaline, Mlle de la Chantonnais est en sûreté.

Il poussa un soupir, interrogeant du regard la jeune femme, qui expliqua :

— Mademoiselle est repartie pour la Vendée, auprès de M. le marquis, votre père.

« Grâce à un sauf-conduit qu’on lui a procuré, elle a réussi à franchir les portes de Paris et, à l’heure actuelle, elle ne court aucun danger.

Raymond murmura, sur un ton de regret :

— Partie !

Pascaline crut deviner que dans ces deux syllabes, il y avait quelque reproche à l’adresse de la jeune fille.

Elle dit vivement :

— Mlle de la Chantonnais ne voulait pas vous quitter et elle a cédé à mes instances, mais seulement lorsque M. le comte a été hors de danger.

« Elle a voulu veiller à votre chevet, pendant les premiers jours, passant ses nuits à cette même place, dans ce même fauteuil où je me suis si maladroitement endormie, cette nuit, au lieu de veiller sur vous.

« Elle n’a consenti à s’éloigner que lorsqu’il lui a été démontré que sa présence vous mettait en péril de mort.

— Moi ! s’exclama Raymond, en péril de mort ! Et comment cela ?

— On vous cache, monsieur le comte, et c’est déjà un tour de force de vous avoir soustrait aux perquisitions.

« Mais cacher deux personnes devenait impossible et vous garder tous deux ici, c’était vous perdre tous les deux.

« Alors, Mademoiselle est partie.

« Il y a de cela huit jours.

Les yeux de Raymond s’écarquillèrent et il balbutia :

— Huit jours ! Tant que cela ! Mais quel jour sommes-nous donc ?

Pascaline consulta un calendrier accroché au mur par un clou et répondit :

— Le 14 septembre… monsieur le comte.

La surprise du jeune homme s’accrut davantage encore.

— Le 14 septembre !… Mais alors, il y a plus d’un mois que…

La jeune femme inclina la tête affirmativement.

— Oui, monsieur le comte, voilà un mois, il y a trois jours – c’était le 10 août – que ceux du peuple ont pris le château des Tuileries.

Raymond n’en pouvait croire ses yeux.

— Un mois ! alors, il y a un mois que je suis dans ce lit ?

— Oui, et bien malade… Nous avons même cru que vous alliez mourir.

« C’est miracle que vous ayez pu réchapper… et il y a cinq jours seulement que Mlle Gilberte est partie.

— Vous êtes sûre qu’elle ne court aucun danger ?

— Aucun ; on l’a accompagnée jusqu’en dehors des barrières : elle est sortie, déguisée en femme du peuple, dans une voiture de maraîcher.

« À Ablon, elle est montée dans une chaise de poste et voilà.

Raymond poussa un soupir.

Puis il demanda :

— Et le roi ?

— Hélas ! monsieur le comte, je n’entends rien à la politique ; mais d’après ce que j’entends dire, les choses vont mal pour Sa Majesté.

Comme elle achevait ces mots, voilà qu’au dehors, une rumeur sourde se fit entendre, grandissant d’instant en instant.

Puis soudain, par-dessus les bruits, venant de la rue Saint-Antoine, des chants éclatèrent qui firent tressaillir le jeune homme dans son lit.

Malgré la douleur qu’il ressentait à l’épaule, il s’était redressé sur un coude pour mieux entendre.

Inquiète, Pascaline demanda :

— Qu’avez-vous donc ?… vous êtes tout pâle !

— Laisse… ne crains rien… ce sont ces chants…

Au dehors, des centaines de voix hurlaient :

La victoire, en chantant, nous ouvre la barrière.

Des roulements de tambour, assourdissant les oreilles, couvraient par instants les voix, donnant à tout ce tumulte quelque chose d’impressionnant.

— Qu’est-ce que cela ? demanda Raymond tout surpris.

— Les volontaires qui viennent de s’enrôler sans doute, et qui partent.

Raymond n’en revenait pas : les paroles de Pascaline n’avaient pour lui aucun sens.

Depuis un mois qu’il était étendu là, sur ce lit de douleur, ne pensant à rien, ne sachant rien, que d’événements s’étaient écoulés dont il n’avait pas conscience !

Et dans ses yeux il y avait un si grand étonnement, en même temps qu’une si intense curiosité, que sa compagne lui dit :

— Oui, l’ennemi menace la frontière.

« Les membres de la Convention ont déclaré la Patrie en danger, et les hommes se font soldats pour arrêter les Prussiens.

Raymond écoutait, ne pouvant se persuader qu’il entendait bien.

Il comprit cependant ou crut comprendre.

— Le roi de Prusse vient remettre de l’ordre en France ? dit-il.

— Oui, c’est cela.

— Il fait bien, déclara le jeune homme.

Comme il avait parlé un peu haut, Pascaline se pencha vers lui, un doigt sur la bouche, et d’une voix suppliante :

— Chut ! monsieur le comte… taisez-vous !… si l’on vous entendait…

— On ?… Qui cela… on ?… où suis-je donc ici ? Chez toi, n’est-ce pas ?

— Non. Vous êtes chez le maître du petit Nicolas Chardonnet.

— Chez le citoyen Floridor ?

— Parfaitement… Ah ! le gentil garçon ! et crâne et malin !

« Croyez-vous qu’il a réussi à faire passer Mlle de la Chantonnais pour une parente à lui, domestique au château, et qu’il l’a cachée ici pendant trois semaines, sans que son patron y voie autre chose que du feu !

« Et vous donc, un garde national qu’il avait vu blesser, dans le jardin des Tuileries, par un Suisse…

Les sourcils froncés, Raymond écoutait ces explications qui lui paraissaient tellement extraordinaires qu’il n’était pas éloigné de les trouver invraisemblables.

— Maintenant, murmura Pascaline, je crois que le patron de Nicolas n’a pas été dupe des ruses du gamin.

« Mais c’est un brave homme qui n’a pas trouvé sans doute qu’une jeune fille et un blessé puissent nuire aux intérêts du peuple.

Au dehors, la foule enthousiasmée défilait toujours et les chants continuaient d’emplir l’espace.

Raymond écoutait, tout troublé, tout bouleversé, se sentant en proie à un sentiment étrange, tout nouveau pour lui.

Pascaline murmura doucement :

— Le docteur a recommandé que vous ne vous fatiguiez pas ; votre blessure est cicatrisée, mais le moindre effort pourrait la rouvrir.

— Laissez-moi, dit presque brutalement le jeune homme.

L’oreille tendue, il écoutait… lui, qui en était toujours au même point où il en était un mois auparavant, lorsqu’il avait participé à la défense des Tuileries, il frémissait en écoutant passer ces masses populaires, en route pour la frontière où elles allaient barrer le passage à l’ennemi.

Mais l’ennemi du peuple, c’était l’ami du roi !

Ces étrangers, qui venaient remettre sur son trône le représentant de la monarchie française, ces étrangers, lui, Raymond de Vignerolles, son devoir était de faire des vœux pour leur succès.

Et cependant, ces succès, les Prussiens ne pouvaient les obtenir qu’en battant leurs adversaires.

Ils ne pouvaient gagner Paris qu’en marchant sur le ventre du peuple parisien.

Une angoisse douloureuse lui étreignait la gorge.

Il retrouvait les sensations atroces qu’il avait éprouvées et qui l’avaient torturé, un mois auparavant, lorsqu’il s’était vu soudainement face à face avec les insurgés du 10 août.

Sans doute, ils s’attaquaient à tout ce qu’il y avait de respectable et de vénérable dans le pays.

Sans doute, ils étaient en révolte contre les lois et contre les usages.

Mais il n’en était pas moins vrai qu’ils étaient Français et que pour faire son devoir, il lui avait fallu se meurtrir le cœur.

Il en était là de ses amères réflexions, lorsqu’on heurta tout doucement à la porte…

— Qui vient là ? demanda-t-il brusquement à Pascaline.

Celle-ci eut un sourire entendu et murmura :

— Ce doit être le petit Nicolas qui vient prendre des nouvelles de M. le comte.

Le visage du blessé se détendit et il repartit :

— Fais-le entrer… que je le remercie, ce brave gamin, non pas tant de ce qu’il a fait pour moi… que de ce qu’il a fait pour Gilberte.

La jeune femme s’était dirigée vers la porte, sur la pointe des pieds, et l’avait ouverte.

Par l’entrebâillement passa la tête au masque futé de Nicolas Chardonnet.

— Comment va ce matin ? demanda-t-il tout bas.

Mais Raymond, qui avait entendu, lui dit :

— Entre, petit, ça va bien… et je veux te dire quelque chose.

— Bah ! Revenu à lui ! en v’là un événement !

Et s’avançant vers le lit, Nicolas ajouta, mi-railleur, mi-ému :

— Vous savez… c’est pas pour dire… mais vous y avez mis la réflexion avant de savoir si vous vouliez, oui ou non, descendre la garde.

— Petit malheureux ! s’écria Pascaline en joignant les mains.

— Ben quoi ! ça fait pas mourir de parler de ça… Pas vrai… citoyen ?

Raymond saisit la main du gamin et la serra avec force.

— Tu sais, dit-il, que tu n’as pas obligé un ingrat ; je suis au courant de ce que tu as fait pour Mlle de la Chantonnais… et, plus tard…

Mais le gamin lui coupa irrévérencieusement la parole en ricanant :

— Plus tard… ben, vous savez, faut vous dépêcher… parce que, vous savez, j’ai idée que nous allons avoir une distribution de pruneaux qui ne seront pas d’Agen… et dame !… ça tape dans le tas, sans discerner si c’est des petits ou des grands que ça fauche.

Raymond le regardait, ne comprenant pas.

— Ben, oui… je pars… je viens de signer mon engagement et je me mets en route ce soir pour Verdun où on rassemble un corps d’armée.

Pascaline bégaya, effarée :

— Vous ! un enfant… soldat ?…

Nicolas releva fièrement la tête et jeta à la jeune femme un regard courroucé :

— Un enfant ! Demandez donc au citoyen s’il s’en souvient, comment l’enfant s’est conduit au 10 août.

« Sûr que ça ne devait pas l’enchanter de me voir faire ça… mais enfin, chacun ses idées, pas vrai, citoyen.

Et avant que Raymond eût pu placer un mot, le gamin poursuivit :

— Souhaitez seulement que le roi de Prusse en ait beaucoup du calibre de Bibi en travers de sa route : et vous ne le verrez pas si vite que ça venir parader au Cours-la-Reine à la tête de ses soldats, comme le duc de Brunswick s’en est vanté.

Raymond, à ces mots, sentit un petit picotement au cœur.

— Non… tu peux être un gamin, dit-il, mais tu te conduis comme un homme ; seulement, ce dont je te sais un gré infini, ce n’est pas tant de la manière dont tu te bats que de la manière dont tu agis dans la victoire.

Alors, avec une emphase qui sentait le club d’une lieue, Nicolas déclama :

— Les hommes libres, citoyen, sont les seuls à être vraiment magnanimes.

Puis, redevenant gamin, il ajouta, avec une émotion vraie :

— Ce n’est pas pour dire, citoyen, mais je suis joliment content de vous voir comme ça, rapport à ce que les choses vont se gâter peut-être !

— Se gâter !

— Oui, depuis deux ou trois jours, il y a de vilaines figures qui rôdent autour de la maison, des figures de mouches… vous savez, des agents de police… et aussi quelques têtes que j’ai reconnues pour les avoir vues à la section des Minimes… le fameux soir…

Il s’interrompit. Pascaline était devenue toute pâle et ses mains s’étaient jointes dans un mouvement d’effroi.

— Mon Dieu ! balbutia-t-elle ; est-ce que vous auriez vu ?…

— Le citoyen Cerizay… oui, citoyenne…

La jeune femme dut s’asseoir sur un fauteuil, pour ne pas défaillir.

Nicolas murmura :

— Vous m’excuserez, citoyenne, de vous faire de la peine comme ça ; mais vaut mieux que vous sachiez la vérité.

« Parce que, faut pas plaisanter, il y va de votre tête.

— De ma tête ?… Qu’ai-je fait ?

— Vous êtes une amie d’une amie de la reine, et ça suffit pour vous faire jeter en prison ; or, une fois en prison, vous savez, je ne donnerais pas un liard de votre peau.

Raymond demanda :

— Tu crois qu’on viendrait arrêter Pascaline… et que ce serait son mari…

— J’en sais rien… j’ai appris ça par un gamin du quartier dont le père est très lié avec un garde national de Charonne.

« Paraît qu’y va y avoir un chambardement général et que des arrestations vont être opérées dans notre rue.

Pascaline s’était redressée, pâle, mais soudainement vaillante.

— Eh bien ! qu’il vienne, déclara-t-elle d’une voix vibrante, je l’attends ; je veux voir si ce monstre aura le courage de m’arrêter, de me tuer, de…

Nicolas ne la laissa pas achever.

— C’est de la folie, déclara-t-il, et vous ne ferez pas ça.

« Vous serez bien avancée quand vous pourrirez au fond d’une prison, comme un tas de braves gens qu’on y a jetés pêle-mêle depuis un mois.

— Il n’oserait pas !

— Vous oubliez qu’il n’est pas seul, citoyenne… Les autres, les fédérés bretons, sont comme des enragés.

« Ils savent que vous étiez au service d’une aristocrate et c’est assez pour qu’on vous coupe la tête.

La jeune femme poussa un soupir et murmura :

— Pour ce que l’avenir me réserve ! Autant en finir tout de suite. À quoi voulez-vous donc que j’emploie ma vie ? murmura-t-elle d’une voix brisée.

Nicolas haussa les épaules et riposta :

— Voulez-vous que je vous indique de l’occupation, et un genre d’occupation qui vous changera diantrement les idées ?

« Venez avec moi.

— Avec toi ? répéta la pauvre femme… Quoi faire ?

— Vous verserez à boire à ceux qui auront soif… Vous panserez ceux qui seront blessés ; vous consolerez ceux qui auront de la peine et qui regretteront leur fiancée ou leur femme…

Raymond, ahuri par cette proposition à laquelle il était loin de s’attendre, fixait sur le gamin des regards surpris.

— Tu veux qu’elle aille à la frontière ? demanda-t-il…

— Pourquoi non ? répliqua Nicolas, un peu froissé.

« Jusqu’à présent, c’est des femmes qui ont fait le métier de vivandière, et je vous jure qu’en ce moment on en a besoin.

« Tous ceux qui s’engagent… emballés par les applaudissements, par les roulements de tambours, par les chansons, quand y se trouveront nez à nez avec les soldats à Brunswick… dame ! j’imagine que ça leur fera un drôle d’effet… et un petit verre d’eau-de-vie ne sera pas de trop pour leur remettre les jambes d’aplomb.

Il plaisantait en disant cela et il ajouta :

— Tous n’ont pas vu le feu comme Bibi… et la première balle… ça impressionne toujours.

Pascaline ne savait que résoudre, que dire.

Elle se tourna vers M. de Vignerolles, semblant lui demander conseil.

Le jeune homme paraissait fort perplexe.

— Écoutez, lui dit-il tout à coup, à tout prendre, le conseil que vous donne notre ami n’est point aussi déraisonnable qu’il le paraissait tout d’abord.

« Vous voici privée de votre défenseur naturel, qui était votre mari, sans famille… avec un gros chagrin dans le cœur.

« Il faut sauver votre vie et ne pas vous laisser mourir de chagrin.

« Vous avez un fils pour lequel vous devez vous conserver.

« L’armée, c’est une famille aussi, plus grande que l’autre, mais dont tous les membres se soutiennent mutuellement, se défendant et s’aimant.

« Nicolas a raison : vous trouverez à l’armée la protection et la distraction qui vous font défaut.

Nicolas la regardait, attendant sa décision.

— Eh bien ! dit-il, faut prendre un parti… et pas trop traîner… car j’ai idée que les fédérés bretons ne tarderont pas à venir promener leurs sabots par ici. En ce cas, vous savez…

Brusquement, Pascaline déclara :

— Soit ! aussi bien, comme vous le disiez, monsieur le comte, ça me changera de voir du pays ; et au moins, je serai utile à tous ces pauvres garçons qui vont se trouver bien dépaysés.

Nicolas battit un entrechat.

— Chouette !… je vous ferai mettre de la même demi-brigade que moi… nous ferons campagne ensemble. Nous nous couvrirons de gloire.

Et il se mit à hurler à tue-tête :

— Vive la Nation !

Mais presque aussitôt, épouvanté par les échos qu’avait éveillés dans toute la maison sa voix perçante, il se tut, prit une mine piteuse et murmura :

— Nom d’une trompette !… si le citoyen Floridor m’entendait… ça ferait du propre !

« Lui qui a tant peur des ennuis… il serait capable de mettre le citoyen dehors, de peur que lui, on le mette dedans…

Pascaline demanda :

— Mais qu’est-ce que va devenir M. le comte ? Tu pars, tu ne seras plus là pour le protéger.

« Tu me fais partir, et je ne serai plus là pour le soigner.

Les regards de Nicolas s’effarèrent.

— C’est que c’est vrai, tout de même ! j’oubliais le citoyen comte.

« Diable ! diable ! et moi qui ai ma feuille de route pour gagner Verdun dès demain.

M. de Vignerolles eut un geste plein d’assurance.

— Ne t’inquiète pas, mon garçon, déclara-t-il ; dès demain, j’aurai trouvé un autre gîte et Pascaline pourra s’en aller, le cœur tranquillisé !

— Je ne quitterai pas monsieur le comte, qu’il ne soit complètement guéri.

Nicolas déclara :

— Oh ! complètement, citoyenne, c’est peut-être demander beaucoup.

« Il ne faut pas être trop exigeant : sinon les fédérés bretons pourraient bien se charger d’une guérison plus radicale.

Comprenant ce à quoi le gamin faisait allusion, Pascaline poussa une exclamation terrifiée.

— Dame ! riposta le gamin en étendant le bras, comme on dit, la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a.

« Jusqu’à présent, je n’ai rien dit, parce que m’était avis qu’il n’y avait pas de danger.

« Mais maintenant, dame ! on est sous le coup d’une visite désagréable.

« Et je vous préviens.

Pascaline bégaya, la tête perdue, en regardant Raymond avec des yeux effarés :

— Que faire ?

— Nicolas va m’aider à me lever, à m’habiller, déclara M. de Vignerolles sur un ton d’assurance qui tranquillisa presque la jeune femme.

« Ensuite, s’il ne craint pas de se compromettre, il me prêtera son épaule pour sortir et m’accompagner là où je veux aller.

— Mais vous ne pourrez pas ! s’écria Pascaline.

— On peut ce qu’on veut, répondit tranquillement le jeune homme ; passez dans la pièce voisine et laissez-nous.

Les yeux rouges de larmes, la poitrine oppressée, Pascaline obéit.

Demeuré seul avec Raymond, le gamin se mit en mesure de remplir son office de valet de chambre improvisé.

Grâce à une force de volonté peu commune, le jeune homme réussissait à se maintenir sur ses jambes fléchissantes.

Il déclara, en haussant les épaules :

— Maintenant, je n’ai plus besoin de personne : me voici debout, vaillant et ingambe.

Mais Pascaline, qui venait de rentrer dans la chambre, se rendait bien compte des efforts que faisait le pauvre garçon, car elle eut un hochement de tête et murmura :

— Hélas ! monsieur le comte, êtes-vous aussi vaillant que cela ?

— Tu vas voir, répondit-il avec assurance.

Et achevant de boutonner une veste appartenant à Floridor, que Nicolas était allé lui chercher, il enfonça, jusqu’aux yeux, d’un coup de poing délibéré, un vieux feutre, couvre-chef du comédien.

— En route ! dit-il à Nicolas.

Et à Pascaline :

— Ma chère amie, nous nous quittons… il me reste à te souhaiter bonne chance et à te dire au revoir.

La jeune femme, angoissée :

— Au revoir, répéta-t-elle.

Elle avait des larmes plein les yeux, et on sentait que les sanglots, à grand-peine contenus, l’étouffaient.

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