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Chapitre 7 Les volontaires (suite)

Après avoir pris congé de M. de Vignerolles place du Palais-Royal, nouvellement dénommé « Palais-Égalité », Nicolas se mit en marche à grandes enjambées, dans la direction de l’Hôtel de Ville ; là, des bureaux avaient été installés pour recevoir toutes les demandes d’engagement des volontaires qui voulaient partir à la frontière.

Une foule compacte stationnait devant le palais municipal, foule composée de femmes, d’hommes d’enfants, de vieillards.

Ceux qui venaient de signer leur engagement étaient accompagnés par leurs familles, pleines d’enthousiasme.

Les chants succédaient aux chants, les acclamations aux acclamations, et par-dessus tout, les roulements de tambours éclataient, sonores, vibrants.

Prestement, Nicolas, qui ne se sentait pas la patience de faire la queue, ce qui aurait pu le conduire jusqu’à la nuit, se glissa à travers les groupes, comme une anguille.

Il trouva le moyen de franchir le cordon de sentinelles qui maintenaient l’ordre, en contenant les impatiences patriotiques des citoyens volontaires et, en un clin d’œil, arriva dans un bureau où deux employés se tenaient, écrivant les déclarations, recevant les signatures, et assignant une garnison à ceux qui se présentaient.

En voyant Nicolas, ils se mirent à rire.

— L’Assemblée nationale n’a pas encore décrété qu’il serait formé un corps d’enfants de troupe, dit l’un d’eux.

— Tu repasseras dans quelques années, fit l’autre.

Le gamin devint rouge comme une pivoine ; il redressa sa petite taille et, toisant fièrement ses interlocuteurs :

— Ce que c’est que de parler sans savoir, citoyens.

« Ce qui prouve que la longueur de la langue est proportionnée à la longueur des jambes.

« Je suis soldat !

— Toi ! s’écrièrent-ils ensemble, véritablement stupéfaits.

Et l’un des deux agents, le plus incrédule :

— Je demande à voir.

Nicolas ne se fit pas prier ; il prit dans la poche de sa veste le précieux papier, revêtu de cachets authentiques, signé par le secteur de son quartier et contresigné par un membre de la Commune.

— Voilà ! dit-il, en le mettant brutalement sous le nez des employés.

Ceux-ci n’en pouvaient croire leurs yeux.

— Faut-il tout de même qu’on ait peur des Prussiens pour qu’on accepte les enfants de ton âge ?

— Parbleu ! Tu ne sais donc pas lire ? Tu n’as pas vu que j’étais tambour…

« Un tambour !

« Y a pas besoin d’avoir du poil sous le nez pour vous rouler une charge, ou battre des raflafla.

Honteux un peu de s’être fourvoyé de la sorte, un des commis demanda :

— Qu’est-ce que tu veux, alors, puisque tu es engagé ?

— Un engagement pour ma sœur.

— … Qui veut être tambour, elle aussi ? ricana l’un des individus.

— Non, elle veut être vivandière.

L’employé fit claquer sa langue et dit narquoisement :

— Mazette ! rien que ça d’ambition !

— Ça vaut-il pas mieux que de s’aplatir là sur une chaise, devant une table, à inscrire ceux qui veulent aller servir la patrie ? riposta le gamin, au nez duquel la moutarde commençait à monter.

L’autre voulut se mettre en colère.

— Attends, galopin ! cria-t-il, en faisant mine de lui tirer les oreilles.

Mais Nicolas eut un geste très digne et riposta :

— Prends garde, citoyen, tu vas mettre la main sur un des soldats de la Nation, et il pourra t’en cuire.

— Un soldat, toi ! un enfant de troupe, veux-tu dire ?

— N’empêche que dans quelques jours, j’aurai un sabre au côté, et que j’ai la prétention de m’en servir avec autant de courage qu’un autre.

Il ajouta, en dévisageant son interlocuteur :

— Et estime-toi heureux que je ne l’aie pas sous la main, car tu aurais bien pu t’assurer par toi-même si la lame en était bien affilée.

— En tout cas, répondit l’employé en riant à se tordre, si ton sabre ne l’est pas, ta langue l’est joliment.

Et lui tendant un papier que son compagnon avait griffonné pendant cette altercation :

— Tiens ! voilà pour la vivandière Pascaline… et vive la Nation !

Nicolas s’empara du précieux papier avec un empressement qui eût pu paraître louche aux employés de la Commune.

Et il hurla à pleins poumons :

— Vive la Nation !

Des escaliers, des couloirs, des galeries, aussitôt monta vers lui, semblable à un écho formidable :

— Vive la Nation !

C’étaient les volontaires qui prenaient patience, avant que d’être admis à signer leur engagement.

Comme il avait fait pour entrer à l’Hôtel de Ville, Nicolas, pour arriver à en sortir, dut se glisser à travers les groupes, passant comme une anguille entre les jambes de ceux qui stationnaient, écrasant quelque peu les pieds et meurtrissant les côtes.

Enfin, il fut dehors et s’élança comme un cerf à travers les rues.

Il avait hâte de rejoindre sa protégée, ayant l’angoisse que quelque incident ne fût survenu durant son absence, incident qu’il redoutait depuis quelques jours.

Il l’avait dit, avec une grande franchise, à Pascaline et à M. de Vignerolles : depuis deux ou trois jours, de vilaines figures rôdaient dans la rue de l’Arbre-Sec, des figures de fédérés bretons ou marseillais, énergumènes prêts à tout.

Et parmi ces figures, il lui avait bien semblé reconnaître celle du citoyen Cerizay, l’homme de la section des Minimes.

Ce n’avait pas été d’ailleurs pour une autre raison qu’il avait hâté le départ du jeune comte, malgré sa blessure, et qu’il était venu sans tarder à la Commune chercher ce papier concernant Pascaline.

Papier sauveur dont il sentait toute l’importance et qu’il serrait nerveusement contre sa poitrine.

Pourvu qu’en son absence il ne fût rien arrivé !

Hélas ! les pressentiments du gamin étaient justes.

Il n’y avait pas deux heures que Nicolas avait quitté le logis du citoyen Floridor, que la rue de l’Arbre-Sec avait été mise en émoi par l’arrivée d’une troupe de fédérés.

Ils étaient, pour la plupart, pris de boisson et ils hurlaient à tue-tête les refrains révolutionnaires les plus épouvantables.

Tous les habitants de la rue coururent à leur fenêtre, descendirent sur le pas de leur porte.

C’était, de leur part, de l’audace, car on commençait à pressentir l’importance que la canaille allait prendre et les honnêtes gens tremblaient.

Aussi, chacun, en voyant arriver ces énergumènes armés de sabres, de piques, s’était-il demandé, si, par hasard, ce ne serait pas lui l’objet de cette visite.

Chacun respira, quand il vit la troupe s’arrêter devant la porte du voisin.

L’homme qui paraissait conduire les autres heurta rudement la porte avec la crosse d’un pistolet d’arçon qu’il brandissait comme il eût fait d’un sabre de commandement.

Ce fut Floridor lui-même qui vint ouvrir.

À la vue de ces gens armés, à mines patibulaires et à attitudes menaçantes, l’artiste recula d’un pas.

Le chef de la bande l’interpella rudement et allant droit au but de sa visite :

— Citoyen, tu as été signalé comme donnant asile chez toi à des ennemis de la Nation.

Floridor devint tout pâle et fléchit sur ses jarrets.

— Moi ! balbutia-t-il, à des ennemis de la Nation !

Il se mit à rire, mais d’un rire forcé, qui s’étrangla dans sa gorge, et il balbutia :

— Je suis bien connu dans le quartier pour mon civisme et ceux qui t’ont dit de telles choses t’ont mal renseigné.

— Alors, tu nies avoir personne chez toi ?

— Je n’ai pas dit cela. Je dis que ces personnes sont dévouées à la Nation comme tu peux l’être toi-même.

— C’est bon ; mène-moi à elles.

Plus mort que vif, l’artiste se mit à marcher, suivi de Cerizay et d’une demi-douzaine de ses compagnons.

Les autres formèrent un cordon armé autour de la maison, gardant la porte et les fenêtres pour empêcher quiconque de sortir sans permission.

Quand elle vit apparaître son mari, Pascaline jeta un cri.

S’adressant à Floridor, Cerizay dit rudement :

— On m’avait signalé la présence d’un homme. Je ne le vois pas.

— C’est vrai, balbutia le pensionnaire du Théâtre-Français, dont les yeux roulaient, affolés, dans l’orbite.

Surpris de ne pas apercevoir le prétendu garde national, il ajouta :

— Je ne le vois pas non plus.

Et à Pascaline :

— Qu’est-il devenu ?

Éperdue, mais cependant conservant, par une force de volonté remarquable, sa présence d’esprit, la pauvre femme répondit :

— Il est sorti avec votre petit domestique ce matin même, pour s’en aller à la Commune.

Noël Cerizay fronça les sourcils :

— Quoi faire à la Commune ?

— S’engager.

Noël Cerizay eut un hochement de tête plein de menaces.

— La belle histoire !… S’engager !… comme si les aristocrates allaient prendre les armes pour défendre la Nation !…

Floridor haussa les sourcils :

— Un aristocrate ?… lui… ce brave garçon… blessé à l’attaque des Tuileries.

— Blessé par qui ?

— Par un Suisse… C’est mon officieux qui y était et qui l’a vu.

L’artiste retrouvait un peu d’assurance. Étant donnée la tournure que prenaient les choses, il comprenait que l’aventure était sérieuse et pourrait même tourner au tragique.

C’était de sa liberté… de sa vie même qu’il s’agissait.

Noël demanda à Pascaline :

— Vont-ils revenir ?

— Je ne sais qu’une chose : c’est qu’ils sont partis.

L’énergumène lâcha un juron épouvantable et, se tournant vers ses hommes, il gronda avec rage :

— Voyez-vous ! les oiseaux sont envolés !

Puis, se tournant vers Pascaline :

— En tout cas, vous, vous payerez pour eux !

Floridor voulut intervenir ; c’était un brave homme et, quoiqu’il eût grand-peur, une force supérieure à sa peur le poussait à prendre la défense de cette malheureuse.

— Mais c’est une brave femme, déclara-t-il.

— Elle ? l’interrompit brusquement Noël… c’est une servante des aristocrates.

L’artiste, stupéfait, s’écria :

— C’est impossible ! c’est une…

Mais le terrible Breton ne le laissa pas poursuivre :

— Tais-toi ! gronda-t-il ; tu joues ta tête !

Et s’adressant à Pascaline :

— Nieras-tu que tu sois la servante de la citoyenne Chantonnais, demoiselle d’honneur de l’Autrichienne ?

Pascaline leva fièrement la tête et répondit avec fermeté :

— Je n’ai rien à nier de ce qui est honorable… C’est vrai, j’ai comme sœur de lait Mlle de la Chantonnais, au service de laquelle j’étais.

Noël Cerizay poussa un cri de joie, et se tournant vers ses acolytes :

— Vous l’entendez ? dit-il.

Des rugissements lui répondirent, et un mouvement se fit parmi les brutes qui l’avaient accompagné.

On eût dit que ces misérables allaient se jeter sur la malheureuse.

Toute droite, les défiant du regard, elle les attendait.

Impressionnés peut-être par la crânerie de cette attitude, ils s’immobilisèrent.

Alors, elle demanda :

— C’est là tout mon crime… c’est d’avoir été au service d’une jeune fille aussi innocente que moi-même, et qui était presque une sœur.

Une voix lui répondit brutalement :

— Élevée ainsi, il est impossible que tu aimes la Nation.

— Si la Nation n’a d’autres amis que ce misérable, – et elle désignait son mari, – ah ! certes non, je ne l’aime pas !

Tout pâle de colère, Noël hurla :

— Vous l’avez entendue… elle insulte la Nation. Empoignez-la et qu’on la mène en prison.

En ce moment, il y eut des cris au dehors, un bruit d’armes, des appels, des jurons.

Puis un remous se produisit dans les rangs de la petite troupe de gardes nationaux qui avait accompagné Cerizay.

Et dans le vestibule qui précédait la pièce dans laquelle ils se trouvaient, une voix répéta :

— En prison ! Oh ! la ! la !

Et un grand éclat de rire plein de moquerie.

Tous les assistants furent saisis et regardèrent Noël Cerizay.

Une pâleur livide avait envahi son visage : quel était donc celui qui se permettait de ridiculiser ses ordres ?

Il s’élança vers la porte, écartant, les soldats pour s’emparer lui-même de celui qui…

Mais il s’arrêta net sur le seuil, se trouvant nez à nez avec un gamin qui le regardait, en se moquant de lui.

Ah ! ce gamin !

Il le reconnut tout de suite ; c’était celui qui, pendant cette fameuse séance à la section des Minimes, au cours de laquelle sa femme était venue le relancer, c’était ce gamin qui l’avait nargué si crânement, sifflant quand il parlait, applaudissant lorsque parlaient ses adversaires.

Il étendit la main vers lui.

Mais Nicolas, agile comme un singe, sauta de côté, se mettant, d’un bond, hors de sa portée.

Là, il plaça les poings sur les hanches et dit :

— Touche pas, citoyen ! sans ça, il pourrait t’en cuire.

— Citoyens ! cria Noël, aveuglé par la fureur, saisissez cet avorton.

— Le premier qui me touche, je le mouche, déclara Nicolas sans forfanterie.

Et il sortit de dessous sa carmagnole un grand pistolet d’arçon, qu’il avait conservé depuis le jour de la prise des Tuileries.

Cela l’amusait de jouer au soldat, et puis, par ces temps troublés, savait-on ce qui pouvait arriver ?

Les gardes, un peu interloqués, s’immobilisèrent.

Nicolas en profita pour déclarer :

— Je suis soldat… j’appartiens à la 2e demi-brigade en formation à Verdun… je pars demain pour rejoindre mon corps.

« Un sectionnaire qui aurait l’audace de toucher à un soldat de la Nation… il aurait affaire à la Commune.

— Soldat, toi ! ricana Cerizay, un peu interloqué cependant par la belle assurance du gamin… il y a donc des nourrices, à Verdun !…

— On est toujours assez grand pour battre une charge, riposta l’enfant.

« Et j’aime mieux jouer au soldat devant les Prussiens et les Autrichiens, que de jouer au bourreau et au geôlier devant des enfants et des femmes.

L’attaque était tellement directe que Cerizay fit un pas, levant la main.

Nicolas braqua dans sa direction le canon de son pistolet.

— C’est pour toi, la dragée, Cerizay, déclara-t-il, et quoiqu’elle ne soit pas de Verdun, je la crois de bonne qualité.

— Tu as des papiers établissant que tu dis la vérité ?

— Voici ma feuille de route… si tu sais lire.

Et le petit tendait au misérable un papier qu’il avait tiré avec importance de la poche de sa veste.

Cerizay y jeta un coup d’œil et le lui rendit brutalement, sans pouvoir retenir un grognement plein de rage.

Il voyait sa proie lui échapper.

Une partie de sa proie seulement ; car restait Pascaline qui allait payer pour les deux, elle.

— C’est bien ! grommela-t-il.

Et tournant les talons, il dit à la pauvre femme :

— Tu vas nous suivre, citoyenne.

— Bien ! dit-elle avec calme.

Mais Nicolas s’élança et se plaça devant elle :

— Non ! dit-il crânement ; vous ne suivrez pas cet homme, citoyenne ; car vous n’avez désormais d’autres ordres à exécuter que ceux que vous donnera votre général.

Pascaline s’était arrêtée, interdite.

Cerizay eut un mouvement de colère.

Il tendit son poing fermé vers le gamin, en grondant :

— Misérable avorton, tu me paieras cher ta conduite…

Nicolas eut un geste gouailleur pour traduire impertinemment l’effet que lui produisait la menace du fédéré breton.

— Pour ça, dit-il, citoyen, c’est une autre affaire : quand vous voudrez… mais pas sous la forme qu’il vous plaira.

« Je suis soldat, maintenant, et je suis prêt à vous passer au travers du ventre mon sabre… quand on m’en aura donné un.

Et à Pascaline :

— Ne craignez rien, citoyenne, vos papiers sont en règle, et si cet homme a des réclamations à adresser, qu’il écrive au général Anselme, qui commande le corps d’armée du Midi.

Puis il tourna le dos sans façon à Cerizay, écumant de rage, et s’approcha de la jeune femme, en proie à un trouble inexprimable.

— Vous partez ce soir, lui dit-il, le comité de la guerre a réquisitionné des voitures pour transporter le plus rapidement possible les volontaires de Paris sur le lieu de la guerre ; j’aurais voulu vous avoir avec moi ; mais pas moyen.

« Vous n’avez que le temps de faire vos préparatifs.

Abasourdie, Pascaline ne savait que répondre.

Cerizay et ses hommes étaient toujours là, qui l’hypnotisaient par leur présence.

Alors le gamin, s’adressant à eux :

— Citoyens, leur dit-il délibérément, certes, je serais désolé que vous puissiez croire que mon intention est de vous renvoyer.

« Loin de moi une pareille pensée.

« Mais j’ai idée que mon patron, le citoyen Floridor, un dévoué à la Nation, celui-là, ce qui ne l’empêche pas d’être, en même temps, un brave homme, j’ai idée qu’il ne serait pas fâché de passer avec moi, en famille, pour ainsi dire, les dernières heures que la Patrie me permet de lui consacrer. Donc…

Et d’un geste ironique, il leur montrait la porte.

Des protestations forcenées se firent entendre.

Cerizay, blême de colère et les yeux fulgurants, s’avança vers lui.

— Si je te faisais fourrer en prison ? grommela-t-il.

Le jeune garçon haussa les épaules avec une indifférence merveilleuse.

— C’est à tenter, citoyen ; seulement j’ai bien peur que, ce faisant, tu ne prépares tout simplement ton cachot.

« La patrie est en danger, et le citoyen délégué à la guerre pourrait peut-être trouver mauvais alors qu’on manque de soldats aux frontières, que tu fasses jeter en prison ceux qui veulent bien aller risquer leur peau pour défendre la tienne.

Et brusquement :

— Maintenant, proposa-t-il, il y aurait peut-être un moyen de s’arranger : pars à ma place.

« En ce cas, comme la patrie gagnerait à troquer un gamin tel que moi contre un homme comme toi, solide, vigoureux et capable de fournir de longues étapes, je saurais me résigner… dans l’intérêt du pays.

Cela, il l’avait dit avec un merveilleux aplomb.

Ce petit Nicolas eût été un comédien admirable.

Seulement il ne put garder longtemps son sérieux.

Il finit par éclater de rire, ajoutant :

— Mais je suis bien tranquille : ce ne sont pas les plus empressés à attaquer les femmes et les blessés qui se soucient le plus d’aller exposer aux balles prussiennes leur précieuse vie.

« Donc, tout fédéré que tu sois et tout Breton que tu sois aussi, tu vas me faire le plaisir de tourner les talons pour nous laisser en paix à nos épanchements de famille.

« Il n’y a ici que de braves gens… tu entends, citoyen Cerizay : c’est te dire que ta place est ailleurs.

Cerizay tremblait de colère, sa main étreignait nerveusement la poignée du grand sabre, dont le fourreau traînait à terre avec un bruit de ferraille, agaçant et ridicule, étant donnée la personnalité de celui qui avait cru devoir s’affubler de cet engin guerrier.

— En route… mais c’est pour revenir.

Nicolas lui adressa un salut moqueur, lui criant pour qu’il entendît bien, car il avait déjà franchi le seuil de la porte :

— On te verra toujours avec plaisir, citoyen fédéré !

Floridor demeurait là, abasourdi, épouvanté aussi de cette audace.

Pascaline prit entre les siennes les mains du gamin.

— Imprudent ! dit-elle, cet homme est méchant et vous perdra.

— Croyez-vous donc que je vais l’attendre, riposta Nicolas. Il croit que nous partons ce soir, c’est tout de suite qu’il nous faut filer.

« J’ai appris à la Commune que vous étiez signalée et moi aussi, rapport à Mlle de la Chantonnais et à M. de Vignerolles.

« L’air de Paris ne nous vaut rien, ni à l’un, ni à l’autre.

« Dans le Midi, vous serez en sûreté ; le drapeau vous protégera.

— Croyez-vous que cet homme hésitera à venir me relancer jusque-là ?

— Vous verrez bien… d’ailleurs, le temps qu’il vous cherche et qu’il vous trouve…

Et à son patron, délibérément, il dit :

— Allons, citoyen Floridor, allez chercher dans votre cave une de ces bonnes bouteilles qui vous restent ; vous ne sauriez la mieux employer qu’à boire avec nous le coup de l’étrier.

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