Chapitre 10 Le voyant
Deux heures après la revue et après le départ de M. de Bubna, Napoléon se retrouvait dans le même pavillon où nous l’avons déjà vu le matin.
Cette fois, il n’était point seul ; mais, au contraire, se promenant côte à côte avec un homme d’une cinquantaine d’années, au coup d’œil rapide et intelligent et tout vêtu de noir, il causait familièrement.
Cet homme, c’était Corvisart, son médecin.
— Savez-vous, sire, que j’ai été fort épouvanté lorsqu’on m’a envoyé chercher de votre part ? disait l’illustre docteur. Le bruit d’un assassinat tenté sur votre personne se répandait et j’ai craint que vous fussiez blessé.
— Merci de votre promptitude à accourir, mon cher docteur ; il n’en est rien, comme vous voyez et, si je vous ai envoyé chercher, ce n’est pas pour moi.
— Pour qui donc ?
— C’est pour mon assassin.
— A-t-il donc reçu quelque mauvais coup dans la bagarre ou essayé de se suicider ?
— Quant au mauvais coup, je crois qu’on a mis au contraire toute sorte de sollicitude à ce qu’il ne reçût pas une égratignure et je n’ai point entendu dire qu’il ait fait aucune tentative sur lui-même.
— Eh bien, alors, sire, pourquoi m’envoyez-vous chercher ?
— M. de Bubna, qui a voyagé hier par hasard avec ce jeune homme et qui lui a même prêté un cheval pour faire la dernière étape, m’en a dit quelques mots qui m’ont intéressé à lui.
— À votre assassin ?
— Pourquoi pas ? J’apprécie la persistance, mon cher Corvisart, et j’ai lieu de croire que c’est une vertu dont est doué M. Frédéric Staps. Je voudrais savoir si cette persistance est chez lui une vertu ou une monomanie, si c’est un patriote ou un fou. Vous chargez-vous de démêler cela ?
— J’essayerai, sire.
— Il y a là-dessous une affaire de femme assez intéressante, à ce que j’ai cru comprendre, mais qui ne nous regarde en rien.
— En somme, reprit Corvisart, Votre Majesté veut un prétexte pour le sauver ?
— Peut-être, répondit Napoléon.
— Eh bien, voyons, sire, dit Corvisart, faites-le venir : on l’examinera.
Napoléon appela Rapp et lui demanda si ses ordres avaient été exécutés.
— Oui, sire, répondit le général.
— Alors, faites entrer le prisonnier.
Rapp sortit ; un instant après, le jeune homme parut entre deux gendarmes, les pouces attachés par des menottes.
Rapp venait derrière lui.
— Détachez les mains de ce garçon-là, dit Napoléon.
On obéit.
Puis, se tournant vers Rapp :
— Laissez-le seul avec moi et Corvisart.
Le général hésitait ; Napoléon fronça le sourcil comme Jupiter Olympien.
Rapp fit sortir les deux gendarmes devant lui, jeta un dernier regard sur les trois personnages qu’il laissait ensemble et sortit, se promettant bien de rester la main sur la poignée de son sabre et l’oreille collée à la porte.
L’empereur était assis à l’extrémité d’une table ovale ; Corvisart se tenait debout près de lui.
— Parlez-vous français ? demanda l’empereur à Staps.
— Un peu, dit celui-ci.
— Voulez-vous répondre par interprète ou essayer de répondre directement ?
— Je préfère répondre directement.
— Frédéric Staps est bien votre nom ?
— Oui.
— D’où êtes-vous ?
— D’Erfurth.
— Depuis quand êtes-vous à Vienne ?
— Depuis hier.
— Dans quel but y êtes-vous venu ?
— Dans le but de vous demander la paix et de vous prouver qu’elle est nécessaire.
— Croyez-vous que j’eusse écouté un homme sans mission ?
— Ma mission est bien autrement sainte que celle de M. de Bubna !
— M. de Bubna est venu à moi de la part de l’empereur.
— J’y viens, moi, de celle de Dieu !
Napoléon regarda Corvisart en l’interrogeant de l’œil ; celui-ci fit un signe qui voulait dire : « Continuez. »
— Et, si je ne vous eusse pas écouté, quelle était alors votre intention ? demanda l’empereur se retournant vers Staps.
— De vous tuer.
— Quel mal vous ai-je fait ?
— Vous opprimez mon pays.
— Votre pays s’est soulevé contre moi ; je l’ai vaincu, c’est la chance de la guerre ! Alexandre a vaincu et opprimé les Perses, César a vaincu et opprimé les Gaulois, Charlemagne a vaincu et opprimé les Saxons.
— Perse, j’eusse poignardé Alexandre ! Gaulois, j’eusse poignardé César ! Saxon, j’eusse poignardé Charlemagne !
— Est-ce le fanatisme religieux qui vous a déterminé ?
— Non, c’est le patriotisme national.
— Avez-vous des complices ?
— Mon père lui-même ignore mon projet.
— M’aviez-vous déjà vu ?
— Trois fois avant celle-ci, qui fait quatre : la première à Abensberg, la deuxième à Ratisbonne, la troisième dans la cour du palais de Schönbrunn.
— Êtes-vous franc-maçon ?
— Non.
— Illuminé ?
— Non.
— Appartenez-vous à quelque société secrète d’Allemagne ?
— Je vous ai dit que je n’avais pas de complices.
— Connaissez-vous le major Schill ?
— Non.
— Connaissez-vous Brutus ?
— Lequel ? Il y en a deux.
— Oui, dit Napoléon avec un sourire expressif, il y a celui qui a tué son père et celui qui a tué ses fils… Avez-vous eu connaissance des conspirations de Moreau et de Pichegru ?
— Je n’en sais que ce qu’en ont rapporté les journaux.
— Que pensez-vous de ces hommes ?
— Qu’ils ne travaillaient que pour eux et craignaient la mort.
— On a trouvé sur vous un portrait de femme.
— J’ai prié qu’on me la laissât et l’on s’est rendu à ma prière.
— Quelle est cette femme ?
— À quoi cela importe-t-il ?
— Je désire savoir qui elle est.
— C’est une jeune fille que je devais épouser.
— Vous aimiez ! vous aviez un père, une fiancée, et vous vous êtes fait assassin !
— J’ai cédé à la voix qui me disait : « Frappe ! »
— Mais, après avoir frappé, espériez-vous donc vous échapper ?
— Je n’en avais pas même le désir.
— D’où vous vient ce dégoût de la vie ?
— De ce que la fatalité m’a rendu la vie impossible.
— Si je vous pardonnais, quel usage feriez-vous de votre liberté ?
— Comme je suis convaincu que vous voulez la perte de l’Allemagne, j’attendrais une autre occasion, je choisirais mieux mon temps et peut-être cette fois réussirais-je !
L’empereur haussa les épaules.
— Tenez, Corvisart, dit-il, le reste vous regarde ; examinez-le, dites-moi ce que vous en pensez.
Corvisart tâta le pouls du jeune homme, appuya son oreille contre sa poitrine, plongea son regard dans ses yeux.
— C’est un fanatique de la famille des Cassius et des Jacques Clément, dit-il.
— Et pas de folie ? demanda Napoléon.
— Aucune.
— Pas de fièvre ?
— Quatre pulsations de plus que dans l’état ordinaire.
— Alors, il est calme ?
— Parfaitement calme…
L’empereur marcha droit au jeune homme et, fixant sur lui son regard profond :
— Voyons, lui dit-il, veux-tu vivre ?
— Pourquoi faire ?
— Pour être heureux.
— Je ne puis l’être.
— Promets-moi de retourner près de ton père, près de ta fiancée, de demeurer tranquille et inoffensif, et je te fais grâce.
Le jeune homme regarda Napoléon d’un air étonné.
Puis, après une pause :
— Je vous ferais une promesse vaine, dit-il.
— Comment cela ?
— Je ne la tiendrais pas.
— Tu sais que tu vas être jugé par un conseil de guerre et que, par conséquent, dans trois jours, tout sera fini. ?
— Je suis prêt à mourir.
— Écoute, je pars demain ; tu vas donc être jugé et fusillé en mon absence…
— Serai-je fusillé ? demanda Staps avec une sorte de joie.
— Oui… à moins, comme je te l’ai dit, que tu ne veuilles m’engager ta parole.
— C’est un engagement pris avec Dieu, dit le jeune homme en secouant la tête.
— Mais peut-être, au moment de quitter la vie, la regretteras-tu ?
— Je ne crois pas.
— C’est possible, cependant.
— Sans doute ; l’homme est faible !
— Eh bien, si tu étais, non pas faible, mais repentant…
— Que ferais-je ?
— Tu ferais la promesse que je te demande.
— À qui ?
— À Dieu.
— Et puis ?…
— Et puis tu montrerais ce papier au président de la commission.
Et Napoléon, écrivant quelques mots sur un papier, le plia et le donna à Staps ; celui-ci le prit et, sans le lire, le mit dans la poche de son gilet.
— Une dernière fois, Corvisart, demanda Napoléon, vous êtes sûr que cet homme n’est pas fou ?
— Il ne l’est pas, sire.
— Rapp ?
Rapp reparut.
— Reconduisez l’accusé en prison, dit l’empereur ; que l’on assemble une commission militaire qui connaîtra de son crime.
Puis, se tournant vers Corvisart :
— Docteur, poursuivit-il comme si sa pensée ne conservait aucun souvenir de ce qui venait de se passer, dites-moi une chose.
— Laquelle, sire ?
— Un homme de quarante ans peut-il avoir des enfants ?
— Pourquoi pas ? répondit Corvisart.
— Et un homme de cinquante ?
— Encore.
— Et un homme de soixante ?
— Quelquefois.
— Et un homme de soixante et dix ?
— Toujours.
L’empereur sourit.
— Il me faut un enfant ! il me faut un fils ! dit Napoléon. Si ce fou m’avait tué, à qui revenait le trône de France ?
Puis, laissant tomber sa tête sur sa poitrine :
— Il y a une chose qui m’épouvante, murmura-t-il : c’est que ce n’est plus la Révolution française, mais moi, que l’on hait et que l’on poursuit comme l’auteur du mal universel, comme l’agent de ce trouble incessant et terrible qui ébranle le monde ; et cependant, Dieu m’est témoin que ce n’est pas moi qui veux la guerre ! Qu’ont-ils donc de plus que moi, tous ces rois qui trouvent des fanatiques pour les adorer et des assassins pour les défendre ?… Ce qu’ils ont de plus que moi ? ajouta-t-il. Ils sont nés sur le trône… Ah ! si j’étais seulement mon petit-fils !
Et, retombant sur son fauteuil, il resta pendant quelques minutes pensif et le front appuyé dans sa main.
Que se passa-t-il pendant ces quelques minutes dans cette tête profonde ? et quel flot de pensées vint assaillir cet esprit inébranlable comme le rocher ?
C’est un de ces secrets qui demeurèrent entre lui et Dieu.
Enfin, il tira lentement à lui une feuille de papier, prit une plume, la trempa dans l’encre, la tourna et la retourna plusieurs fois entre ses doigts, et écrivit :
Au ministre de la Police
« Schönbrunn, le 12 octobre 1809.
» Un jeune homme de dix-sept ans 1, fils d’un ministre luthérien d’Erfurth, a cherché, à la parade d’aujourd’hui, à s’approcher de moi ; il a été arrêté par les officiers et, comme on a remarqué du trouble dans ce petit jeune homme, cela a excité des soupçons : on l’a fouillé et on lui a trouvé un poignard.
» Je l’ai fait venir et ce petit misérable, qui m’a paru assez instruit, m’a dit qu’il voulait m’assassiner pour délivrer l’Autriche de la présence des Français. Je n’ai découvert en lui ni fanatisme religieux ni fanatisme politique ; il ne m’a pas paru bien savoir ce que c’était que Brutus. La fièvre d’exaltation a empêché d’en savoir davantage. On l’interrogera lorsqu’il sera refroidi et à jeun. Il serait possible que ce ne fût rien.
» J’ai voulu vous informer de cet événement afin qu’on ne le fasse pas plus considérable qu’il ne paraît l’être. J’espère qu’il ne pénétrera pas ; s’il en était question, il faudrait faire passer cet individu pour fou. Gardez cela pour vous secrètement ; cela n’a fait à la parade aucun esclandre ; moi-même, je ne m’en suis pas aperçu.
» Napoléon.
» P. S. Je vous répète de nouveau, et vous comprendrez bien qu’il ne doit être aucunement question de ce fait. »
Puis, sonnant :
— Appelez Rapp, dit-il à l’huissier.
— Le général est là, sire.
— Qu’il entre, alors !
Rapp entra.
— Rapp, dit Napoléon, faites partir un courrier sûr et qu’il remette cette lettre à M. Fouché.
Rapp, avec une promptitude militaire et une obéissance toute passive, prit la lettre et tourna les talons.
— À lui seul, à lui-même ! cria l’empereur.
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