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Chapitre 11 L’exécution

Le lendemain du jour où, selon le programme qu’il avait donné à M. de Bubna, Napoléon avait quitté Vienne, le bruit se répandit vers le soir que le conseil de guerre convoqué par ordre du maréchal Berthier venait de condamner Frédéric Staps à la peine de mort.

L’accusé avait tout avoué, n’avait en rien essayé de repousser l’accusation et, après avoir entendu sa sentence, n’avait réclamé ni grâce ni sursis.

Seulement, une fois rentré dans sa prison, il avait demandé qu’on voulût bien prier le lieutenant rapporteur, qui était un jeune officier de chasseurs nommé Paul Richard, de venir le voir le lendemain, quelques instants avant l’exécution.

Puis il avait fait sa prière, avait recommandé qu’on le réveillât de bonne heure et avait donné au geôlier, en récompense de ses bons soins, quatre frédérics d’or qu’il avait sur lui et qui composaient toute sa fortune.

Après quoi il s’était couché, avait tiré un médaillon de sa poitrine, l’avait baisé à plusieurs reprises ; puis, enfin, s’était endormi en appuyant ce médaillon sur son cœur.

À six heures du matin, le geôlier était entré dans sa chambre et l’avait réveillé.

Alors Staps avait ouvert les yeux en souriant, avait remercié celui qui venait, pour si peu de temps, de le rendre au sentiment de son existence, avait fait sa toilette avec une sorte de recherche, avait peigné ses beaux cheveux avec une coquetterie toute particulière et, lorsqu’on lui avait demandé ce qu’il désirait pour son déjeuner, avait répondu :

— Je crois qu’une tasse de lait suffira.

Il venait de vider cette tasse, quand le jeune officier dont il avait sollicité la veille un entretien in extremis parut sur le seuil de la porte.

Il était évident que le jeune lieutenant de chasseurs, quoiqu’il ne laissât voir aucun embarras, eût autant aimé que le choix du condamné fût tombé sur un autre que lui.

— Je vous remercie, monsieur, dit Staps, d’avoir bien voulu vous rendre à mon invitation. J’ai un service à vous demander.

— Et me voici prêt à vous le rendre, monsieur, répondit le jeune officier.

— Ce n’est pas la première fois que nous nous voyons, lieutenant.

— Hélas ! non, monsieur, et je regrette que le sort m’ait choisi pour être rapporteur dans votre affaire.

— Oh ! ce n’est point seulement aux trois séances du conseil de guerre où j’ai comparu que je fais allusion, monsieur ; nous nous étions vus auparavant.

— Il se peut, monsieur ; mais j’ai complètement oublié où et quand notre entrevue a eu lieu.

— Rien de plus naturel : j’étais masqué et vous ne l’étiez pas.

— Ah ! dit Paul Richard en tressaillant, c’est dans les ruines d’Abensberg ?

— C’était là, oui, monsieur ; et, un instant, vous avez pu croire que vous aussi, vous alliez être fusillé.

— Par malheur, ce qui était un jeu vis-à-vis de moi est une réalité vis-à-vis de vous ! dit le lieutenant.

— Soit ; mais vous ignoriez que ce fût un jeu et vous avez résolument marché jusqu’au bout. Lieutenant Richard, vous êtes un brave et l’on a eu raison de vous baptiser, ce soir-là, Richard Cœur-de-Lion.

Le jeune officier pâlit.

— Savez-vous pourquoi j’étais là, monsieur ? dit-il.

— Non, lieutenant ; mais je sais qu’un soldat est esclave de sa consigne, comme un honnête homme est esclave de sa parole… Eh bien, peu m’importe le reste ! j’ai reconnu votre visage et je me suis dit : « Tous les cœurs puissants sont frères ; tu as là un frère, Staps, et tu peux hardiment lui demander un dernier service.

— Et vous ne vous êtes pas trompé : tout ce qu’il sera humainement possible de faire pour vous, dans les limites de mon devoir, je le ferai.

— Oh ! soyez tranquille, répondit le prisonnier : je n’ai rien à vous demander qui puisse vous compromettre.

— Parlez, dit le jeune homme.

— J’aimais une jeune fille, reprit Staps ; sans les événements qui viennent de se passer, elle eût été ma femme ; son père et mon père sont amis ; notre mariage était arrêté…

— Oui, dit le jeune officier ; mais c’est alors que vous êtes entré dans l’association du Tugendbund ; c’est alors que le sort vous a désigné pour frapper l’empereur, et c’est alors que toutes vos espérances d’amour ont été perdues ?

— Non, monsieur, répondit Staps avec mélancolie.

— Continuez, dit l’officier.

— En effet, les minutes me sont comptées... Soyez tranquille, je ne me ferai pas attendre.

Le lieutenant inclina la tête en signe de conviction.

— Vous savez, continua Staps, qu’on a trouvé sur moi un portrait de femme ?

— Oui, monsieur.

— J’ai demandé que ce portrait me fût laissé jusqu’à l’heure de ma mort.

— Et l’on a satisfait à cette demande sans hésitation.

— Eh bien, monsieur, quand je mourrai, ce portrait sera là, sur mon cœur.

Et le prisonnier appuya sa main contre sa poitrine.

— Vous désirez être enterré avec ce portrait ?

— Non, je désire qu’après ma mort un ami le prenne et me fasse la grâce de le remettre un jour ou l’autre à ma fiancée, à laquelle il dira de quelle façon je suis mort, et surtout que je suis mort en pensant à elle.

— Elle habite la Bavière ?

— Non, monsieur : à la suite d’une catastrophe terrible, son père et elle ont quitté la Bavière et sont allés s’établir à Wolfach, petite ville du duché de Bade ; c’est là que vous la retrouverez.

— Bien ; au moment de mourir, vous me remettrez son portrait.

— Je vous ai dit que je désirais mourir en le pressant contre mon cœur : vous le reprendrez sur mon cadavre après ma mort.

— Le nom de la jeune fille ?

— Il est écrit derrière le portrait.

— Est-ce tout, monsieur ?

— Non ; un dernier service. Je tiens, monsieur, à ne pas être confondu avec les assassins vulgaires. Après avoir pris le portrait sur ma poitrine, vous ouvrirez ma main droite ; elle tiendra un papier que vous aurez l’obligeance de communiquer aux officiers qui formaient le conseil de guerre devant lequel j’ai comparu et au colonel qui le présidait.

— Cela sera fait comme vous le désirez. Est-ce tout ?

— Oui.

— Alors, je n’ai plus qu’à vous tendre la main, monsieur, et à vous souhaiter bon courage.

— J’accepte la main et le souhait, monsieur, quoique le souhait, comme vous pouvez le voir, soit au moins inutile. Où vous retrouverai-je ?

— Sur le lieu de l’exécution.

— Sur l’esplanade, alors ?

— Sur l’esplanade.

Le jeune homme et le prisonnier se serrèrent une dernière fois la main et l’officier sortit.

La prison militaire où l’on avait enfermé Staps était située sur l’esplanade même. L’exécution devait avoir lieu à huit heures ; il était sept heures trois quarts ; l’esplanade était donc couverte de monde.

Cette foule appartenait en partie à l’armée française, en partie à la population viennoise.

Quand on vit Paul Richard sortir de la prison, on l’entoura et on lui demanda des nouvelles du prisonnier.

Paul répondit que le prisonnier, l’ayant reconnu pour l’avoir rencontré à Abensberg, l’avait fait demander comme la seule personne à laquelle il pût confier ses dernières volontés.

— On l’exécute donc décidément ce matin ? demanda un capitaine qui avait fait partie du conseil de guerre.

— Oui, lui dit Paul ; vous savez, capitaine, que les arrêts de la justice militaire sont exécutoires sans sursis ?

— Certainement ; mais je sais aussi que le colonel a fait dire au prisonnier qu’il pouvait se pourvoir en grâce devant le maréchal Berthier et le colonel m’a dit, à moi, après la lecture du jugement, qu’en cas de demande de ce genre, le prince de Neuchâtel avait reçu tous pouvoirs de l’empereur.

— Eh bien, dit Paul, le condamné n’a pas profité de l’avis du colonel.

— Et il n’en profitera pas ? demandèrent plusieurs voix.

— Non ; je crois que le malheureux a, pour désirer la mort, quelque raison qui n’est connue que de lui et de Dieu.

En ce moment, huit heures sonnèrent.

La porte de la prison s’ouvrit.

Un sergent passa le premier, puis quatre hommes le suivirent.

Derrière ces quatre hommes, venait le condamné.

Il avait laissé sa redingote et son gilet dans sa prison et il n’était vêtu que de sa chemise, de son pantalon collant et de ses bottes.

Son visage était pâle mais calme, sans expression d’orgueil ni de faiblesse.

On le voyait, c’était un homme froidement préparé à la mort.

Cet homme savait où il allait ; quoiqu’il eût sacrifié sa vie à vingt ans, l’enthousiasme ne l’exaltait point ; et si c’était là le sentiment qui lui avait fait commettre son crime, en face de la mort, ce sentiment factice et fiévreux avait fait place à une résolution inébranlable que l’on pouvait lire dans le léger froncement de ses sourcils et dans les plis du menton et des lèvres, qui donnaient à sa bouche l’apparence d’un sourire.

Derrière le condamné marchait le reste du peloton, c’est-à-dire six hommes.

À peine eut-il fait trois pas hors du bastion, qu’il regarda autour de lui, comme cherchant quelqu’un.

Ses yeux rencontrèrent ceux du lieutenant Richard, qui semblait lui dire : « Me voilà ; vous voyez que je vous tiens parole. »

Alors il salua de la tête et la légère trace d’inquiétude qui avait, pendant une seconde, assombri son visage disparut.

On continua de s’avancer vers le lieu de l’exécution.

Tout à coup le canon retentit.

— Qu’est-ce là ? demanda Staps.

— C’est la paix, signée cette nuit, et que le bruit du canon annonce à l’Allemagne.

— La paix ? répéta le prisonnier. Est-ce bien vrai, ce que vous me dites là ?

— Sans doute, lui répondit-on.

— Alors, dit-il, laissez-moi remercier Dieu.

— De quoi ?

— De ce qu’il rend enfin la tranquillité à l’Allemagne.

Et le jeune homme, mettant un genou en terre, fit, entre les deux rangs de soldats qui le conduisaient, une courte prière.

Au moment où il se relevait, Richard s’approcha et lui dit :

— Cela change-t-il quelque chose à vos dispositions ?

— À quel propos me faites-vous cette question, monsieur ?

— C’est que, si vous demandiez votre grâce, il est possible…

Le condamné l’arrêta.

— Vous savez quel service j’attends de vous, lieutenant ?

— Oui.

— Êtes-vous toujours disposé à tenir votre promesse ?

— Sans doute.

— Eh bien, votre main, alors.

Richard lui tendit la main.

Staps passa, de sa main droite dans sa main gauche, un objet que Richard ne put voir ; après quoi il serra cordialement la main du jeune officier.

Tout cela fut fait simplement, sans ostentation, mais avec la même fermeté que Richard avait jusque-là remarquée en lui.

Puis le cortège se remit en chemin.

Il y avait à peu près trois cents pas à faire de la porte de la prison à l’endroit où devait avoir lieu l’exécution.

On ne fut pas moins de dix minutes à accomplir ce trajet.

Pendant ces dix minutes, le canon tira régulièrement de minute en minute ; Staps put voir alors qu’on ne l’avait pas trompé, et s’assurer, par la régularité des coups, qu’il s’agissait de quelque grande solennité.

On arriva sur le glacis. Le détachement fit halte.

— C’est ici ? demanda Staps.

— Oui, monsieur, répondit le sergent.

— Puis-je choisir le côté vers lequel je désire me tourner en mourant ?

Le sergent ne comprenait pas bien.

Richard s’approcha de nouveau.

Staps répéta sa demande, que Richard expliqua au sergent : le condamné désirait mourir les yeux tournés vers l’occident, c’est-à-dire regardant Abensberg.

Cette demande lui fut accordée.

— Monsieur, dit Staps à Richard, je sais que je deviens bien exigeant ; mais, comme je n’ai pas la prétention de commander le feu moi-même, n’étant point militaire, je désirerais qu’il fût commandé par la voix d’un ami que j’ai en ce moment parmi tous ceux qui sont venus me voir mourir.

Richard regarda le sergent.

— Faites, mon lieutenant, dit celui-ci.

Richard répondit à Staps par un mouvement de tête qui signifiait que son désir serait satisfait.

— Maintenant, je suis prêt, dit le condamné.

Un soldat s’approcha de lui avec un mouchoir.

— Oh ! lieutenant, dit Staps, croyez-vous qu’il soit besoin de cela ?

Le lieutenant Richard fit un signe.

Le soldat s’éloigna, emportant le mouchoir.

Alors, d’une voix moins ferme qu’il n’avait fait pour lui-même dans les ruines d’Abensberg :

— Attention ! dit le lieutenant.

Au milieu du vaste silence qui planait sur le glacis, on entendit le froissement des fusils.

— Portez… armes !

Un coup de canon retentit dans l’espace.

— Présentez armes !… En joue…

Puis, comme le lieutenant hésitait à prononcer le dernier mot :

— Feu ! dit Staps d’une voix ferme.

Les soldats ne firent point attention si l’ordre leur était donné par le lieutenant ou par le condamné ; ils obéirent.

La fusillade éclata ; Frédéric Staps tomba frappé de huit balles.

Le lieutenant Richard avait détourné les yeux.

Lorsqu’il ramena son regard vers le condamné, vivant une minute auparavant et qui déjà n’était plus qu’un cadavre, il vit que le jeune homme était mort la main gauche appuyée sur sa poitrine et la main droite fermée.

Il s’approcha du cadavre.

— Mes amis, dit-il, c’est moi que ce malheureux a chargé de ses dernières instructions. Il a sur sa poitrine un portrait de femme et, dans sa main, un billet.

Les soldats s’écartèrent avec respect.

Alors Richard mit un genou en terre, souleva le corps de Frédéric Staps, ouvrit le bouton de sa chemise, aperçut une petite chaîne en cheveux mince comme un fil et la tira hors de la poitrine du jeune homme.

Un médaillon était suspendu à cette chaîne.

Le lieutenant, avec une certaine hésitation, chercha des yeux le portrait et, en le voyant, jeta un cri.

— Marguerite Stiller ! dit-il. Oh ! je m’en doutais !…

Puis, se précipitant sur la main droite du cadavre, qu’il ouvrit avec un certain effort, il en arracha un papier et le déplia.

Le papier ne contenait que ces quatre mots :

« Je fais grâce.

» Napoléon. »

– Oh ! le malheureux ! s’écria Paul Richard, il a voulu mourir !

Puis il ajouta, d’une voix sombre et en serrant d’une main convulsive le médaillon et le papier :

— Et c’est moi, moi qui suis cause de sa mort !…

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