Chapitre 9 Le palais de Schönbrunn
A trois kilomètres de Vienne, au-delà du faubourg de Mariahilf et un peu sur la gauche, s’élève le palais impérial de Schönbrunn, commencé par Joseph Ier et achevé par Marie-Thérèse.
C’est le quartier général ordinaire de Napoléon chaque fois qu’il prend Vienne : c’est là qu’il a logé en 1805 après la bataille d’Austerlitz ; c’est là qu’il loge en 1809 après la bataille de Wagram ; c’est là aussi que logera son fils en 1815 après la bataille de Waterloo.
Moins les murailles en briques et les toits aigus, Schönbrunn est bâti à peu près sur le plan de Fontainebleau : c’est un grand corps de logis avec deux ailes en retour, un double escalier formant perron, couronnant le péristyle et donnant sur le premier étage. Parallèlement au bâtiment principal, des constructions basses, qui servent d’écuries et de communs, se relient à l’extrémité de chacune des ailes et, en laissant seulement dans l’axe du perron une ouverture d’une dizaine de mètres, de chaque côté de laquelle se dresse un obélisque, achèvent de dessiner et d’enceindre la cour.
On arrive à cette entrée par un pont sous lequel roule un de ces mille ruisseaux qui vont se jeter dans le Danube sans avoir acquis assez d’importance pour que la géographie prenne la peine de leur donner un nom.
Derrière le château s’étend le jardin, disposé en amphithéâtre et surmonté d’un belvédère placé au sommet d’une immense pelouse, laquelle est flanquée de chaque côté d’un charmant taillis plein d’ombre et de fraîcheur.
C’est dans ce belvédère que, le jeudi 12 octobre de cette même année 1809, se promenait impatient, presque soucieux, le vainqueur de Wagram.
Pourquoi soucieux ?
C’est que son génie, cette fois encore, l’a emporté ; c’est que sa fortune, cette fois encore, lui a été fidèle, mais que, cependant, il a senti dans sa destinée un commencement de résistance ; c’est qu’après avoir lutté contre les hommes, il en est arrivé à lutter contre les forces de la nature et qu’il a compris que, s’il osait de nouveau tenter Dieu, la nature, qui lui a donné ce terrible avertissement de la crue du Danube, pourrait bien enfin ne plus se laisser vaincre !
Pourquoi impatient ?
C’est que, malgré sept défaites successives, l’Autriche, qui est prise, ne se rend pas !
Un instant, Napoléon a eu l’espoir d’effacer la maison de Habsbourg du nombre des familles régnantes, comme il en a effacé la maison de Bragrance en Portugal et la maison de Bourbon en Espagne ; mais il a vue que les serres de l’aigle à deux têtes étaient plus fortement cramponnées à l’Empire qu’il ne le croyait. C’eût été bien beau, cependant, de s’emparer des trois couronnes d’Autriche, de Bohême et de Hongrie, et de les disperser sur des têtes autrichiennes ou allemandes ! Mais il a reconnu que ce rêve d’orgueil était impossible, et que c’est même à grand-peine qu’il obtiendra les quatre ou cinq millions d’âmes et les six ou sept provinces qu’il demande.
Les premiers pourparlers, en effet, ont eu lieu vers la fin d’août entre MM. de Metternich, de Nugent et de Champagny, et voilà qu’on est arrivé au 12 octobre sans avoir encore pu tirer des deux diplomates autrichiens une réponse définitive.
C’est qu’aussi le conditions posées par le négociateur français étaient dures pour l’Autriche.
Elles avaient pour cause de négociation l’uti possidetis1.
Vous ne savez point ce que c’est que l’uti possidetis, n’est-ce pas, cher lecteur ? Eh bien, je vais vous le dire.
L’empereur Napoléon demandait à son frère, l’empereur d’Autriche, l’abandon à la France, non pas du territoire que ses armées occupaient – ce qui était impossible puisque ses armées occupaient Znaïm, Vienne, Brünn, Presbourg, Adelsberg, Grætz –, mais l’équivalent de ce territoire en d’autres lieux.
Cela faisait neuf millions d’habitants et douze ou quinze mille lieues carrées, c’est-à-dire un peu plus que le tiers des sujets de l’empereur d’Autriche et un peu plus que le quart de ses États.
Cependant, peu à peu, Napoléon en était arrivé à ne plus demander que quatre ou cinq millions d’âmes et six ou sept mille lieues carrées de terrain.
François II trouvait que c’était encore beaucoup.
Aussi, comme il savait avec quelle facilité on obtenait des concessions de ce terrible vainqueur quand on s’adressait directement à certaines qualités de son caractère, avait-il décidé, au lieu de laisser plus longtemps la chose aux mains des diplomates, d’envoyer à Napoléon le général comte Bubna, son aide de camp, à la fois homme de guerre, homme du monde et homme d’esprit.
Nous avons, dans le chapitre précédent, fait connaissance avec le négociateur de Sa Majesté Impériale François II ; nous n’avons donc rien à ajouter ici sur ses qualités physiques et morales.
C’était ce négociateur que l’empereur Napoléon – non moins pressé de retourner en France que l’empereur d’Autriche l’était de le voir partir – attendait avec une si grande impatience, que, de cinq minutes en cinq minutes, interrompant sa promenade silencieuse et agitée, il revenait coller sa tête, modelée comme un buste antique, contre la porte vitrée donnant du côté du château.
Enfin, le général diplomate parut, montant la rampe de verdure qui conduisait du château au belvédère.
Napoléon était si peu maître de son impatience que, contrairement aux lois de l’étiquette, qui voulaient que M. de Bubna fût introduit chez lui d’une certaine façon et avec certaines formalités, il lui ouvrit la porte lui-même.
— Venez ! venez, monsieur de Bubna ! lui dit-il en l’apercevant. Mon frère l’empereur d’Autriche a raison de se plaindre de nos négociateurs : tous ces diables de diplomates sont de véritables marchands de paroles ! C’est à qui placera la plus grosse partie de marchandises, comme on dit dans le commerce. Vivent les militaires pour traiter de la paix ! Nous allons mener cela comme une bataille, monsieur de Bubna.
— En ce cas, sire, je me tiens d’avance pour battu, répondit le comte. Faites donc vos conditions ; je vous rends mon épée.
— Encore faut-il que vous les discutiez, ces conditions. Tenez, je vais y mettre une franchise qui serait de l’imprudence si je ne connaissais pas ma force et si je n’étais pas dans une position à rendre inutiles toutes les dissimulations diplomatiques. Voyons, vous savez ce que je demande ; qu’êtes-vous chargé de m’accorder ?
— Votre Majesté veut agrandir la Saxe, renforcer la Bavière, s’approprier nos ports sur l’Adriatique. Ne vaut-il pas mieux accroître la nouvelle Pologne ?
Napoléon arrêta M. de Bubna par un geste et par un sourire.
— C’est-à-dire me brouiller avec la Russie ? dit-il. Oui, sans doute, cela vaudrait mieux pour l’Autriche, quoique la Russie vienne de me prouver qu’elle n’était pas une bien chaude alliée en me laissant battre à moi tout seul l’Autriche, sa véritable ennemie.
— Sire, Votre Majesté est bien maîtresse de porter la discussions sur le terrain qui lui conviendra ; mais qu’elle me permette de lui dire…
— Que nous nous éloignons du véritable sujet de la discussion ? interrompit l’empereur. C’est possible. Tenez, monsieur de Bubna, nous pouvons tout terminer en un jour, en une heure, si vous voulez me parler aussi franchement au nom de votre souverain que je vais, moi, vous parler en mon propre nom. Vous avez raison, je n’ai aucun intérêt à procurer quelques millions d’habitants de plus à la Saxe et à la Bavière ; mon intérêt, mon véritable intérêt, c’est de suivre la politique de mes prédécesseurs ; c’est d’achever l’œuvre commencée par Henri IV, Richelieu et Louis XIV ; c’est, enfin, de détruire la monarchie autrichienne en séparant les trois couronnes d’Autriche, de Bohême et de Hongrie. Pour séparer ces trois couronnes, il faudrait nous battre encore et, quoiqu’il soit probable que nous finirons par là, je vous donne ma parole d’honneur que je n’en ai pas le désir.
— Eh bien, sire, pourquoi ne pas plutôt vous attacher l’Autriche par une alliance intime ?
— Mais le moyen d’en arriver là ?
— Sire, il y a deux manières de concevoir la paix.
— Dites-les, monsieur.
— L’une, large, généreuse, digne de Votre Majesté : c’est de rendre à l’Autriche toutes les provinces que vous lui avez enlevées, de la refaire aussi puissante qu’elle l’était avant la guerre, et alors de vous en rapporter à sa loyauté et à sa reconnaissance ; l’autre – permettez-moi de vous le dire –, l’autre, mesquine, dangereuse, froissante, cruelle, peu profitable à la puissance dépouillée, moins profitable encore peut-être à la puissance qui la dépouillera…
— Pardon, monsieur de Bubna, dit Napoléon, je vous arrête. Le premier système de paix, après Austerlitz, quand Sa Majesté mon frère est venu me voir à mon bivouac, je l’ai essayé. Sur sa parole de ne plus me faire la guerre, je l’ai essayé. Sur sa parole de ne plus me faire la guerre, je lui ai restitué tous ses États, sauf de faibles souvenirs que je tenais à garder de cette campagne. Après m’être conduit ainsi, je pouvais, à ce qu’il me semblait du moins, compter sur une paix durable ; et, à peine ai-je été engagé contre les Espagnols et les Anglais, que j’ai vu toutes les promesses oubliées, tous les serments trahis ! Je ne puis plus me reposer sur la parole de votre empereur, monsieur. Tenez, ajouta Napoléon, voulez-vous une preuve que ce n’est pas à l’Autriche personnellement que je fais la guerre et que c’est de votre empereur seul que je me défie ? L’empereur François parle sans cesse de son dégoût du trône, de son désir d’abdiquer ; eh bien, qu’il abdique en faveur de son frère le grand-duc de Wurtzbourg, que j’aime et dont je suis aimé, qui aura une volonté à lui et qui ne se laissera pas mener par les Anglais ; qu’il abdique, et je quitte Vienne, et je rends à son successeur toutes les provinces que je lui ai prises, à lui, et, loin d’exiger les cent cinquante millions qui restent encore à percevoir sur la contribution de deux cents millions dont j’ai frappé l’Autriche, je lui rends les cinquante millions perçus, je lui en prête cent autres sur sa simple parole, s’il en a besoin, et peut-être… oui, tenez, plus encore : je lui rends le Tyrol !
— Sire, répondit M. de Bubna assez embarrassé, je ne doute pas que l’empereur, mon maître, apprenant les conditions extrêmes que met Votre Majesté à la paix, ne se décide à abdiquer, aimant mieux assurer l’intégralité de l’empire dans les mains de son successeur qu’une couronne ainsi mutilée sur sa propre tête.
— Entendez-moi bien, reprit Napoléon ; ce ne sont point là mes conditions suprêmes ou extrêmes, comme vous dites : c’est une supposition ; les égards que l’on se doit entre souverains m’empêchent de rien imposer de pareil ; seulement, je dis que, si le goût de la retraite prenait à votre empereur, eh bien ! ce serait, comme vous le voyez, un grand bonheur pour l’Autriche. Mais enfin, comme je ne crois point à ce résultat, comme je ne veux plus m’en rapporter à la générosité de l’Autriche, je suis forcé d’en revenir à mes premières dispositions.
— En les adoucissant, sire, je l’espère !
— En les adoucissant, soit. – Je renonce à l’uti possidetis. J’avais réclamé trois cercles en Bohême : il n’en sera plus question 2 ; j’avais exigé la haute Autriche jusqu’à l’Ens : j’abandonne l’Ens, je renonce à une partie de la Carinthie et n’en conserve que Villach ; je vous restitue Clagenfurt, mais je garde la Carniole et la droite de la Saxe jusqu’à la Bosnie ; je vous demandais deux millions six cent mille sujets en Allemagne : je ne vous en demande plus que seize cent mille. Reste la Galicie ; songez-y, je dois faire quelque chose pour un allié qui ne m’a point secondé, c’est vrai, mais qui ne m’a point trahi non plus : je dois lui arrondir le grand-duché ; nous serons tous les deux faciles de ce côté-là, car nous ne tenons guère à ces territoires. Il n’en est pas de même, je vous en préviens, du côté de l’Italie ; il me faut une large route vers la Turquie, une route par laquelle puissent passer trois cent mille hommes et trois cents pièces de canon ! Mon influence sur la Méditerranée est subordonnée à mon influence sur la Porte ; cette influence, je ne puis l’avoir qu’en me faisant le voisin de l’Empire turc. Il me faut bien la terre, puisque, chaque fois que je suis prêt à prendre l’Océan ou la Méditerranée aux Anglais, votre maître m’arrache l’Angleterre des mains !… Laissons là mes alliés, vous avez raison, et revenons à moi et à mon empire. Donnez-moi ce que je vous demanderai sur l’Adriatique et en Illyrie, et pour tout le reste vous me trouverez accommodant. Mais comprenez bien, monsieur de Bubna, c’est mon ultimatum ; vous parti, j’envoie mes ordres pour la reprise des hostilités. Depuis Wagram, mon armée s’est accrue chaque jour ; mon infanterie est complète, reposée, plus belle que jamais ; toute ma cavalerie s’est remontée en Allemagne ; j’ai cinq cents pièces de canon attelées et trois cents autres prêtes à faire feu sous les murs des places que j’occupe ; Junot, Masséna et Lefèvre ont quatre-vingt mille hommes en Saxe et en Bohême ; Davoust, Oudinot et ma garde forment une masse de cent cinquante mille hommes ; avec cette masse, je déboucherai par Presbourg et j’irai, en quinze jours, porter jusqu’au fond de la Hongrie les derniers coups à la monarchie autrichienne.
— Sire, interrompit M. de Bubna, Votre Majesté m’a donné l’exemple de la franchise. Nous non plus, nous ne voulons pas une guerre qui peut tout nous enlever ; cependant, nous la préférons à une paix presque aussi désastreuse que la guerre. Votre Majesté parle de deux cent trente mille soldats : nous en avons trois cent mille ; mais à ces trois cent mille, il manque un général qui puisse tenir tête à Votre Majesté. Que Votre Majesté entende donc l’appel que nous faisons à sa générosité et nous donne sa dernière parole.
— Prenez une plume, monsieur, et écrivez, dit Napoléon.
Le comte de Bubna s’assit, prit une plume et, sous la dictée de l’empereur, écrivit l’ultimatum suivant :
« Du côté de l’Italie :
» Le cercle de Willach sans celui de Clagenfurt, c’est-à-dire l’ouverture des Alpes Nordiques ; plus Laybach et la rive droite de la Save jusqu’à la Bosnie.
» Du côté de la Bavière :
» Une ligne prise entre Passau et Lintz, partant du Danube aux environs d’Efferding, venant tomber à Schwanstadt, abandonnant à cet endroit le territoire de Gmünd et se rattachant au pays de Salzbourg par le lac de Kammer-See.
» Du côté de la Bohême :
» Quelques enclaves sans importance que je désignerai et qui ne dépasseront pas cinquante mille âmes de population.
» Du côté de la Galicie :
» La nouvelle Galicie, de la Vistule à la Silica à gauche, de la Vistule au Bug à droite ; le cercle de Zamosc avec moins de terre du côté de Cracovie, mais en y joignant les mines de sel de Wielicszk. »
– Ainsi vous voyez, continua Napoléon, au lieu de seize cent mille sujets en Italie et en Autriche, je me contente de quatorze cent mille ; et, au lieu de trois millions de sujets en Galicie, de deux millions seulement.
— Et Votre Majesté abandonne ses autres prétentions ? demanda vivement M. de Bubna.
— Oh ! non, dit Napoléon ; vous n’y comprendriez plus rien. Il y a deux points importants à régler : le premier…
M. de Bubna s’apprêtait à écrire.
— Attendez, n’écrivez pas, dit l’empereur. Ces deux points importants à régler seront l’objet d’une lettre particulière entre votre maître et moi ; d’ailleurs, ce que j’ai à vous demander n’est pas bien compliqué et votre mémoire, j’en suis sûr, y suffira. Je veux – vous entendez bien ? ce n’est pas je désire, que je dis, c’est je veux–, je veux que l’Autriche réduise son armée à cent cinquante mille hommes et qu’elle me compte cent millions pour complément de la contribution de guerre dont je n’ai encore perçu que cinquante.
— Sire, c’est dur ! dit M. de Bubna.
— C’est ainsi, répondit l’empereur.
— Cependant, il faut un terme à cette vassalité.
— Tenez, dit Napoléon, je vais faire beau jeu à votre empereur. Le terme de cette vassalité, puisque vous l’appelez ainsi, sera celui de la guerre maritime. Que l’Angleterre nous donne la paix, une paix certaine, une paix durable, et je vous autorise à réarmer les cinq cent mille hommes que vous aviez au commencement de la campagne.
— Sire, demanda M. de Bubna en se levant, quand dois-je revenir ?
— Monsieur, dit Napoléon prenant une résolution soudaine, il est inutile que vous reveniez car vous ne me retrouveriez plus ici.
— Votre Majesté part ?
— Pour la Styrie, oui.
— Et quand cela ?
— Demain… Vous avez mon ultimatum ; M. de Champagny a mes pleins pouvoirs. S’il faut se battre, je reviendrai ; mais, je vous le dis, monsieur de Bubna, malheur à ceux qui me feront revenir !
— Votre Majesté part ? répéta M. de Bubna stupéfait.
— Oh ! mon Dieu, oui ! Venez avec moi, monsieur de Bubna ; je passe dans la cour du château ma revue d’adieu.
M. de Bubna comprit que, cette fois, c’était bien le dernier mot de Napoléon.
Il se leva, mit dans sa poche la note qu’il venait d’écrire et suivit l’empereur.
Tous deux descendirent les rampes de la pelouse, traversèrent le château et apparurent sur le perron du côté de la cour.
La cour était encombrée de curieux.
L’empereur s’approcha du balcon qui formait le centre des deux escaliers réunis. Il avait à sa droite M. de Bubna, à sa gauche le prince de Neuchâtel.
Rapp, son aide de camp, se tenait un peu au-dessous de lui, sur la troisième marche descendante du perron.
Les soldats défilèrent sous le balcon au cri de « Vive l’empereur ! » et se formèrent en carré dans la cour.
L’empereur fit signe à M. de Bubna de le suivre et descendit le perron pour aller se placer au centre du carré.
Rapp continua de marcher devant comme s’il eût été prévenu que l’empereur avait quelque chose à craindre.
Au reste, depuis quatre ou cinq mois, il en était ainsi, et partout l’œil vigilant de Berthier cherchait l’assassin promis par la réunion des ruines d’Abensberg.
Tout à coup, au moment où la foule s’écartait pour faire passage à Napoléon, un jeune homme, au lieu de s’écarter comme les autres, se jeta en avant.
Rapp vit briller comme un éclair ; il étendit le bras et saisit au-dessus du poignet une main armée d’un couteau.
— Staps ! s’écria M. de Bubna. Oh ! sire, sire…
— Qu’y a-t-il ? demanda l’empereur en souriant.
— Il y a, sire, que ce jeune homme a voulu vous assassiner. Ne l’avez-vous pas vu ?
— Je ne vois jamais ces choses-là, monsieur. Ou je suis nécessaire à la France, et alors je suis cuirassé par ma mission ; ou je lui suis inutile, et que, dans ce cas, Dieu dispose de moi !
Puis, sans s’inquiéter davantage de l’assassin, que Rapp remettait aux mains des gendarmes, il entra dans le carré, aussi calme que le jour où, à Abensberg, une balle avait troué son chapeau ; que le jour où, à Ratisbonne, une balle l’avait blessé au pied.
Mais, tout bas, il dit à Berthier :
— M. de Bubna connaît ce jeune homme.
— Comment savez-vous cela, sire ?
— En le voyant, il a prononcé son nom.
— Et ce jeune homme s’appelle ?
— Staps.
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